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J.K. Huysmans et le Satanisme

mardi 25 novembre 2008, par Jean Bricaud

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Parler de Satanisme au XXe siècle voilà qui doit sembler un anachronisme. C’est, la plupart du temps, bénévolement s’exposer à des sourires d’ironie, de scepticisme et de dédain.

Ceux-là même qui croient qu’à des époques déjà anciennes, le Prince du Mal put épouvanter les âmes simples, se persuadent volontiers qu’il n’oserait s’aventurer en ce siècle de lumières et de progrès.

Sorcelleries et sabbats, pactes, possessions et envoûtements, incubes et succubes, toutes choses qui firent trembler les âges de foi, sont bel et bien finies. Satan est relégué dans les brumes du passé. Tout au plus, le tolère-t-on encore dans « Faust », sous le rouge pourpoint de Méphistophélès !

Erreur, profonde erreur !

Le Satanisme fut même fort à la mode il y a quelques années.

Il ne se passait guère de mois, que la presse ne nous entretînt d’envoûtements, de messes noires, célébrées par des scélérats, mystiques à rebours, maniaques du sacrilège, perpétrant secrètement les rites immondes du Satanisme.

D’irréfutables documents attestent, en effet, de nos jours, l’existence du Satanisme. Les messes noires, les envoûtements, qui furent les scandales des siècles passés, sont pratiqués aujourd’hui encore.

Tout comme Dieu, Satan a ses fidèles dévots, qui lui rendent un culte, en de ténébreux sanctuaires.

Un des mieux renseignés sur ces effroyables rites, aussi bien pour le passé que pour le présent, était sans contredit J.-K. Huysmans, l’auteur de « Là-Bas ».

Quand, en 1890, il publia ce livre, qui fit un bruit énorme dans les lettres, et avec lequel il atteignit la grande renommée, l’horreur de la banalité, du « déjà vu », qui l’avait conduit jusqu’à l’extase devant l’artificiel dans « À Rebours » en lui faisant, par exemple, admirer la forme d’une orchidée parce que cette fleur a l’air de fumer sa pipe, devait l’entraîner jusqu’au très rare, au très étrange, au monstrueux dans « Là-Bas » en lui faisant décrire les sacrilèges obscénités de la messe noire et du Satanisme contemporain.

Huysmans avait l’obsession du document. Les grimoires, les in-folios, les pièces authentiques des procès de sorcellerie, conservés dans les archives des bibliothèques, lui fournirent, sur la Magie au moyen âge, des documents précis, d’où sortirent de remarquables pages.

Pour la Magie moderne, il se documenta dans les milieux occultistes et spirites.

Il assista, d’abord en sceptique, aux séances spirites ; mais son scepticisme dut s’évanouir devant l’évidence d’incontestables faits de matérialisations, d’apports, et de lévitation d’objets.

Il connaissait, au Ministère de la Guerre, un chef de bureau, M. François, qui était un extraordinaire médium. Très souvent, réunissant quelques amis dans son appartement de la rue de Sèvres, Huysmans tentait, avec l’aide de M. François, des évocations. Un de ses familiers, M. Gustave Boucher, a raconté dans une petite brochure, non mise dans le commerce, les troublantes péripéties d’une séance de spiritisme au cours de laquelle les assistants crurent être témoins de la « matérialisation » du Général Boulanger ( [1]).

De toutes ces expériences, il lui resta l’impression d’une intelligence étrangère et d’une volonté externe, se manifestant aux évocateurs ; mieux, il acquit la conviction qu’il y avait, malgré la diversité des pratiques, des points communs entre le Satanisme et les évocations du spiritisme. Enfin, un astrologue parisien, Eugène Ledos le Gevingey de « Là-Bas » et un ancien prêtre habitant Lyon, l’abbé Boullan, achevèrent de le documenter faussement parfois, nous le verrons sur le Satanisme moderne.

« Le Matin » a publié, quelque temps après la mort de Huysmans, la lettre dans laquelle l’écrivain demandait à l’abbé Boullan des renseignements.

Par retour du courrier ce dernier lui répondit que son concours lui était assuré.

La correspondance entre Huysmans et l’abbé Boullan est volumineuse ; elle date du 6 février 1890 au 4 janvier 1893, date de la mort mystérieuse de ce dernier. Mais n’anticipons pas.

« Là-Bas » parut en 1890. C’était une défense en règle du surnaturel, basée sur deux ordres de faits :

1º Une série de faits purement historiques, se rapportant à l’histoire de Gilles de Rais et à la sorcellerie du moyen âge ;

2º Une série de faits relatifs au Satanisme moderne.

Les Spirites, les Occultistes, les Rose-croix satanisent plus ou moins, affirmait Huysmans : « À force d’évoquer des larves, les occultistes qui ne peuvent, bien entendu, attirer les Anges, finissent par amener les Esprits du Mal ; et, qu’ils le veuillent ou non, sans même le savoir, ils se meuvent dans le diabolisme ( [2]). » En tout cas, ajoutait-il, si le Diable n’y est pas toujours, il en est bien près !

La Messe de Satan, la Messe Noire se célèbre de nos jours, disait-il encore, et il en faisait une truculente description. Un chanoine, Docre, la célébrait. Dans son ardeur sacrilège, ce monstrueux sacerdote s’était fait tatouer, sous la plante des pieds, l’image de la croix, de façon à toujours marcher sur le Sauveur ! Il entretenait, dans des cages, des souris blanches, nourries d’hosties consacrées et de poisons dosés avec science, dont le sang servait aux pratiques de l’envoûtement. L’incubat et le succubat étaient fréquents dans les cloîtres. L’armée de Satan se recrutait surtout dans le sacerdoce ; « Il n’y a pas, sans prêtre sacrilège, de Satanisme mûr », disait Huysmans. Le chanoine Docre était disait-on, un prêtre des environs de Gand.

La vérité est que si Huysmans assista à la messe noire, le récit qu’il en a fait n’est nullement une relation de choses vues. Certains détails sont empruntés à des documents anciens tirés des Archives de Vintras.

Mais la messe noire se disait. Malheureusement pour les curieux, cette messe maudite avait pour temples des locaux hermétiquement fermés, et, pour fidèles, des gens liés par un secret absolument inviolable.

Quant au chanoine Docre, il était fait avec diverses personnalités et notamment deux ecclésiastiques que Huysmans avait beaucoup connus. L’un fut, ainsi qu’il l’a écrit dans « Là-Bas », chapelain d’une reine en exil ; il s’est pendu il y a quelques années. L’autre, qui habitait en Belgique, à Bruges, était un prêtre encore exerçant, dans ce bijou gothique qu’est la chapelle du Saint Sang, où l’on montre aux fidèles, tous les vendredis, le sang de Jésus-Christ qui aurait été rapporté des Croisades par un comte de Flandre.

Tout en gardant la physionomie très exacte du chapelain qui se suicida, il assembla en un seul et même personnage les détails absolument certains qu’il possédait sur l’un et l’autre de ces deux prêtres. Il y ajouta plusieurs traits relatés dans des rapports déjà classés, comme la fameuse affaire de la voyante diabolique, Cantianille ( [3]), où il prit le détail de la croix tatouée sous la plante des pieds pour la mieux fouler.

Renvoyée du couvent, elle fut exorcisée par un certain abbé Thorey, d’Auxerre, dont la cervelle ne paraît pas avoir bien résisté à ces pratiques. Ce fut bientôt, à Auxerre, de telles scènes scandaleuses, que Cantianille fut chassée du pays et l’abbé Thorey frappé disciplinairement par son évêque. Le malheureux prêtre écrivit deux volumes sur sa pénitente, et l’affaire alla à Rome. Quant à Cantianille, elle garda jusqu’à la fin de sa vie le funèbre don de propager sa maladie psychique.)

En opposition au chanoine Docre, Huysmans révélait un certain docteur Johannès, qui n’était autre que l’abbé Boullan.

   

P.-S.

PARIS - BIBLIOTHÈQUE CHACORNAC, 11, QUAI SAINT-MICHEL, 1913.

Notes

[1] Gustave Boucher : « Une séance de Spiritisme chez J.-K. Huysmans ». Niort, 1908. Une plaquette in-32 carré, tirée à 200 exemplaires numérotés, non mis dans le commerce.

[2] Cf. « Là-Bas », page 427.

[3] Madame Cantianille B..., du diocèse de Sens, morte il y a quelques années seulement, fut, dès l’âge de deux ans, pourrie de larves. La maladie psychique atteignit son paroxysme à quinze ans, où elle fut placée dans un couvent de Mont Saint Sulpice, et violée par un jeune prêtre, qui la voua au diable.

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