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La Roue du Devenir

Chapitre III

dimanche 24 février 2008, par Stanislas de Guaita

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Une solide plate-forme, où siège le sphinx impassible.

Plus bas, une vaste roue, entée sur un axe mobile, que deux supports maintiennent à la hauteur voulue.

Deux monstres — les Génies antagonistes du Mal et du Bien, — cramponnés à cette roue, de gauche et de droite : là descend un démon cornu, la tête en bas, la fourche au point sénestre ; il entortille au volant ses jambes incertaines et squameuses. Ici, c’est un cynocéphale qui remonte ; sa tête est près d’atteindre à la plate-forme du sphinx, et sa droite lève un caducée...

Le Sphynx

Tel est l’admirable emblème que nous présente la dixième lame du Livre de Thoth.

En haut, l’Absolu manifesté, le Verbe, potentiel d’une inépuisable création. C’est le sphinx égyp­tien, qui résume en sa forme synthétique celles des quatre animaux sacrés de la Kabbale (Haïoth hakkadosch), figuratifs des quatre lettres de l’incommunicable Iod-hé-vau-hé יהוה.

Typhon, descendant à gauche, symbolise l’exode involutif des sous-multiples verbaux, qui sombrent dans la matière, entraînés au poids de leur chute, et qui donnent ainsi le branle à la grande roue du Devenir.

A droite, Hermanubis emblématise, en remon­tant, l’évolution des formes progressives de cette matière même, réactionnée par l’Esprit, et le retour des sous-multiples à l’intarissable Unité-mère d’où ils furent émanés.

C’est, d’une part, le daïmon de l’Involution, qui, dans sa chute grimaçante, n’a pu perdre entièrement la figure humaine, — similaire de l’image divine, — cette figure que ne parviennent point à dénaturer les cornes de la rébellion, de l’égoïsme et de l’orgueil. — D’autre part, le daïmon de l’Évo­lution ascendante, qui, brandissant le caducée de la science et de l’équilibre, et sur le point d’escala­der la plate-forme sphingienne, garde encore sur son visage le stigmate infamant de l’animalité, sym­bole des règnes inférieurs d’où il émerge... Quel contraste plus grandiose et plus significatif ?

Les deux silhouettes monstrueuses figurent, en dernière analyse, un seul et même personnage, — l’Adam Cosmique, — sous les deux aspects complémentaires de la chute et de l’ascension, ou, si l’on veut, dans les deux tendances inverses de l’Analyse et de la Synthèse, de la différenciation et de l’intégration universelles.

Mais que dire de la conséquence immédiate de ce mouvement double : le branle imprimé à la roue du Temps sans borne, qui va multiplier ses tours, embrassant l’Espace illimité dans la sphère de sa rotation ? N’est-ce point qu’elle touche au sublime, l’éloquence hiéroglyphique des auteurs du Tarot, habiles à préciser, en cette simple image, le Comment et le Pourquoi du rapport mystérieux et pro­fond qui lie à la déchéance de l’Adam céleste, la création de l’univers physique et l’ouverture du cycle temporel ?

Au point de vue du total Cosmos, envisagé non plus dans les principes de sa genèse, mais dans le fait de son gouvernement et les ressorts de son déterminisme occulte, notre pentacle ne sera pas moins significatif : le sphinx deviendra l’emblème de la Providence, le cynocéphale, celui de la Volonté, et le démon celui du Destin.

Or, ces trois Puissances lectrices du Cosmos constituant en vérité sa triple nature, intellectuelle, psychique et instinctive, — voilà la transition logique entre les vues qui précèdent et un autre ordre de correspondances non moins essentielles. Que si nous passons en effet de la Cosmogonie à l’Ontologie, la dixième clef du Tarot nous révélera la constitution ternaire de tout être : Esprit, Âme, Corps.

Le sphinx symbolisera l’élément spirituel, actif et mâle, ou le soufre-principe des Alchimistes ; Typhon, l’élément corporel, passif et féminin, ou le sel des alchimistes ; — Hermanubis, enfin, figurera le moyen terme entre l’Esprit et le Corps : l’élément animique, ou Mercure des alchimistes, qui est androgyne, c’est-à-dire actif relativement au Corps et passif à l’égard de l’Esprit1.

Ceci nous donne la polarisation générale de cha­que être : pôle positif, +, l’Esprit ; pôle néga­tif, -, le Corps ; centre d’équilibre, l’Âme.

D’ailleurs, l’Esprit, l’Âme et le Corps, envisagés séparément, présentent chacun son ternaire de polarisation bien distinct : pôle positif, pôle négatif, et neutre équilibré ; — ainsi qu’on peut s’en ren­dre compte en étudiant à ce point de vue le magni­fique schéma publié par Fabre d’Olivet, dans son Histoire philosophique du Genre humain2, en une planche hors texte3, et qui fait malheureusement défaut dans un grand nombre d’exemplaires.

Mais c’est loin d’être tout. — Nous sommes ame­né à faire connaître ici les principes d’un système de polarisation double et sextuple, applicable à tous les êtres vivants, depuis les Puissances constitutives de l’Univers envisagé comme tel, jusqu’au plus humble exemplaire individuel qu’on veuille choisir, soit chez l’homme, soit même dans la série animale4.

Cette loi d’universelle polarisation des êtres constitue l’un des arcanes les plus occultes de la Magie. Sa révélation précise s’adresse aux seuls initiés... C’est un joyau qu’on détache en leur faveur de cet écrin magnifique où l’Antiquité sacerdotale entassa les trésors de son ésotérisme : profonde réserve scientifique du passé, où l’avenir peut longtemps puiser à mains pleines, sans nul risque d’en tarir les richesses.

Nous ne sachions pas que cette théorie ait jamais été divulguée. Le docteur Adrien Péladan lui-même n’en fait pas mention dans son livre génial de l’Anatomie homologique5. Du moins est-il certain qu’il la connaissait. Joséphin Péladan transcrit en effet, dans l’introduction qu’il a mise en tête du livre posthume de son frère, une page très remarquable d’une brochure antérieure, où le docteur Adrien fait une allusion directe à la loi de polarité cérébro-sexuelle, et déduit ingénieusement l’une de ses conséquences. Quant aux autres ouvrages du même genre que nous avons pu consulter, il ne s’y trouve pas vestige de cette théorie.

Nous parcourions naguère la collection du Lotus, excellente revue d’occultisme, qu’une disparition prématurée empêcha seule de tenir ce qu’elle promettait, et ce qu’un bon lexique des matières collationnées par ordre en eût fait à coup sûr : l’encyclopédie théosophique des études boudhistes en France. La page 102 du premier tome mit sous nos yeux un article (reproduit du Theosophist), où se trouve posé, sous la signature N. C, le problème de la polarité humaine, à propos de deux livres parus quelques mois auparavant, l’un de M. le docteur Chazarin6, l’autre de M. le Professeur Durville7.

Tout en rendant justice au mérite comme à la courageuse initiative dont firent preuve ces deux explorateurs d’un monde assez nouveau, M. N. C. aborde, au nom de la science occulte, la critique des deux ouvrages. Ce n’est guère le lieu de résumer ces opinions. Bien que le censeur nous paraisse, à vrai dire, sinon partial en faveur du docteur Chazarin, du moins un peu sévère pour M. Durville, dont l’ouvrage est des plus remarquables, nous ne prétendons point décider à qui revient la palme de la découverte, ni même examiner si découverte il y a.

C’est le critique lui-même que nous mettrons sur la sellette.

Il cueille et nous offre, avec la curiosité consciencieuse d’un érudit herboriseur du Mystère, un certain nombre de détails d’un réel intérêt ; mais qu’il nous permette de lui marquer notre surprise, —puisqu’il prend la parole au nom de l’Occultisme, de le voir négliger les grandes avenues de la science, pour battre les buissons à la recherche de ses fleurettes.

Sans doute, les amateurs de physiologie secrète seront heureux d’apprendre (s’ils ne le savent déjà) que dans l’homme il y a sept forces, correspondant aux sept principes analytiques de M. Sinnett, et que chacune de ces forces se polarise à part sur son plan spécial d’activité ; que la moitié droite du corps est positive, l’autre négative ; que les ar­tères et les nerfs moteurs sont de nature positive, les veines et les nerfs sensitifs de nature négative ; que deux liquides de caractère chimique différent, séparés par une cloison poreuse, génèrent, ainsi que l’a démontré M. John Trowbridge, un courant d’électricité : d’où il résulte que l’endosmose, s’exerçant à travers les tissus de l’organisme, doit donner naissance à un courant ; — qu’enfin, le cou­de est légèrement positif pour la poitrine, et la main quelquefois négative pour le pied, quelquefois positive.

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