Plutarque, dans un ouvrage que nous n’avons plus, avait décrit la fête des Doedala à Platées en Béotie ; cette description nous a été conservée par l’historien de l’Église Eusèbe [1]. Comme Plutarque était béotien lui-même, on peut l’en croire. Voici ce qu’il raconte :
Héra boudait Zeus, à cause de quelque différend survenu entre eux, et se tenait cachée dans la montagne. Alors un prince du pays suggéra une ruse au dieu pour reconquérir les bonnes grâces de son épouse. Sur ses conseils, un chêne fut abattu et le tronc façonné en figure de femme ; les Anciens qualifiaient de doedala ces images de style rustique que l’on taillait ainsi dans le bois. Celle-ci fut revêtue des longs voiles d’une fiancée. On prépara le bain nuptial, le banquet ; l’air résonna du son des flûtes et du chant de l’hyménée. Héra, pensant que son époux allait convoler en de nouvelles noces, ne put contenir sa jalousie ; elle descendit en courant du Cithéron, suivie des femmes de Platées. Bientôt, ayant découvert la ruse, elle marqua sa joie d’un éclat de rire et voulut elle-même conduire la fiancée. Elle rendit des honneurs à la statue et, d’après elle, qualifia la fête de Doedala ; mais peu après, sa jalousie s’étant réveillée, elle détruisit l’image par le feu.
Pausanias dit en substance la même chose, mais ajoute quelques détails intéressants [2]. La statue de bois, voilée, était posée sur un char attelé de bœufs ; Héra s’approche du char, déchire les vêtements de la fiancée et reconnaît la fraude, après quoi elle se réconcilie avec Zeus.
Nous avons ici évidemment, dissimulée sous une légende explicative, la description d’un vieux rituel que l’on observait encore en Béotie du temps de Plutarque. À un certain moment de l’année, on plaçait sur un char attelé de boeufs une statue de bois parée comme une fiancée ; le char s’ébranlait au milieu des chants et de la musique ; la prêtresse d’Héra, suivie des femmes platéennes, descendait de la montagne vers le char, écartait le voile de la statue, éclatait de rire, puis prenait elle-même la tête du cortège, probablement en montant sur le char, et, la cérémonie terminée, brûlait ou faisait brûler la statue.
De Zeus, dans ce rituel, il n’est pas question ; c’est qu’il n’y figurait pas. La mise en scène, que les Anciens ne comprenaient plus, représente le retour à la vie d’une déesse de la Végétation. Elle est supposée absente, parce qu’elle est irritée, exactement comme la Déméter d’Eleusis affligée par l’enlèvement de sa fille [3]. À Platées, cette déesse est nommée Héra ; dans le centre primitif du culte d’Héra, à Argos, les épis sont appelés « fleurs d’Héra [4] », ce qui suffit à prouver que la déesse personnifiait la fécondité du sol. Lorsque la prêtresse, qui déchire le voile de la statue, éclate de rire, c’est la déesse elle-même qui renaît subitement à la vie. La combustion finale de la statue, image de la déesse endormie ou morte, est un rite dont on connaît de nombreux exemples ; ainsi, en Sicile, dans le culte de Perséphone, on promenait une image en bois de la déesse et on la brûlait le quarantième jour [5].
Le mariage de la déesse et du dieu, ce que nous appelons, d’après les Grecs, l’hiérogamie, était généralement le second acte des drames sacrés qu’on célébrait pour servir d’exemple aux forces naturelles et en stimuler magiquement les énergies. Ainsi, à Éleusis, l’hiérophante et la prêtresse accomplissaient, dans une retraite obscure, l’union du dieu et de la déesse dont ils jouaient le rôle [6]. À Athènes, la femme de l’archonte roi épousait chaque année, à la fête des Antesthéries, le prêtre de Dionysos, et Aristote désigne même l’édifice public où se consommait leur mariage [7]. Il est probable que le prêtre de Zeus intervenait de même à Platées, au terme de la fête, pour achever la réconciliation commencée sur la route ; mais, dans les textes de Pausanias et de Plutarque, il n’en est pas question. Ces auteurs se bornent à décrire le cortège nuptial et la substitution, au cours de cette procession, d’une fiancée pleine de vie à l’image de bois.
[1] Eusèbe, Præp. evang., IlI, init.
[2] Pausanias, IX. 3 (éd. Frazer, t. V. p. 19 sq.)
[3] Voir Frazer. The Golden Bough, t. 1, p. 277.
[4] Fragm. hist. graec., t. II, p. 30 ; Farnell, Cults, t. I. p. 179.
[5] Firmicus Maternus, De errore relig., 27 ; cf. Frazer, ibid., t. I. p. 226, qui cite beaucoup de cas où la promenade divine se termine par la combustion ou l’immersion de l’image.
[6] Asterius, (...), p. 1136 ; cf. Farnell, Cults, t. II, p. 69.
[7] Aristote, Resp. Athen., III, 5 : (...). Cf. [Dem.], c. Neaer., c. 75, p. 1371. Voir Frazer, The Golden Bough, t. I., p. 229.

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