jeudi 22 mai 2008, par Peter Lamborn Wilson
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La méthode qui est suggérée afin de lire ce texte : les citations de « Chuang Tzu [1] » se trouvent à la fin, il vous est conseillé de les lire avant de commencer la lecture de cet essai.
« L’appât est le moyen de prendre le poisson là où vous le désirez, attrapez le poisson & vous oubliez l’appât. Le piège est le moyen d’attraper le lapin là où vous le voulez, attrapez le lapin & vous oubliez le piège. Les mots sont destinés à attraper les idées là où vous le voulez, saisissez les idées & vous oubliez les mots. Où trouverai-je un homme qui oublie les mots & qui a un mot avec lui ? »

Il est certain que le taoïsme tardif, influencé par le bouddhisme & le néo-confucianisme, a développé une cosmologie, une ontologie, une théologie, une téléologie & une eschatologie élaborées – mais, ces « développements médiévaux » peuvent-ils être retracés dans les textes classiques, dans le Tao Te King, le Chuang Tzu ou le Lieh Tzu ?
Et bien, oui & non. Le Taoïsme religieux établit un tel retour. Mais, comme J. Needham l’a souligné [2], les maoïstes de notre siècle furent capables de développer une lecture marxiste du taoïsme, ou du moins du Tao Te King. Il ne fait aucun doute que toute lecture d’un texte « spirituel » puisse être valable (puisque l’esprit est par définition indéfinissable) ; le Tao Te King s’est avéré particulièrement malléable [3]. Mais, le Chuang Tzu – il me semble – n’a non seulement aucune métaphysique, mais il condamne & raille la métaphysique.
Le supranaturalisme & le matérialisme apparaissent tous deux tout aussi amusants à ses yeux. Son seul principe cosmographique est le « chaos ». Assez étrangement, le seul outil métaphysique qu’il utilise est la logique – bien qu’il s’agisse là de la logique du rêve. Il ne fait aucune mention d’un principe divin, ou du but des êtres vivants, ou de l’immortalité individuelle. Il est au-delà du Bien & du Mal, se rit de l’éthique, & il s’amuse même du yoga.
Le Chuang Tzu doit sûrement être unique parmi tous les écrits religieux [4] du fait de sa remarquable antimétaphysique. Il se qualifie en tant que « révélation » non du fait qu’il dévoile quelque connaissance cachée (« en dehors du moi ») qui serait autrement inaccessible à la conscience – comme d’autres écrits proclament le faire –, mais du fait se son propre processus. On peut mentionner la phrase « wei wu wei », « action/non-action ».
L’univers naît spontanément ; comme Kuo Hsiang le souligne [5], la recherche d’un « seigneur » (ou d’un agent) de cette création est un exercice d’infinie régression vers le vide. Le Tao n’est pas « Dieu », comme certaines traductions chrétiennes le croient encore. Le Tao ne fait que survenir. À l’échelle humaine, la misère est issue de la capacité exclusivement humaine de chuter de l’harmonie avec ce Tao – ne pas être spontané.
Le Chuang Tzu ne s’intéresse pas au pourquoi les humains sont si ineptes (il n’y a pas de concept de « péché ») ; son seul intérêt est de renverser le processus & de « revenir » dans le courant. Le « retour » est une action ; le courant lui-même n’est pas une action, mais un état – d’où le paradoxe « action/non-action ». Le concept de « wu wei » joue un tel rôle central dans le Taoïsme qu’il a réussi à survivre dans le taoïsme religieux moderne comme la vérité derrière toutes métaphysiques & tous rituels. Dans les grands rites d’expiation communs du taoïsme cultuel tel qu’il est pratiqué à Taïwan ou à Honolulu aujourd’hui, au moins une personne – le prêtre – doit atteindre l’union avec le Tao, & il doit le faire par un processus de purge de sa conscience de toutes les « divinités », de tous les principes « métaphysiques » [6]. Pour le Taoïsme « philosophie » ancien, nous pouvons dire qu’il a le « wu wei » au lieu d’une métaphysique.
Le but de Lao Tseu semble d’avoir été de convertir l’empereur au taoïsme, sur l’assomption que si le dirigeant ne faisait rien (wu wei), l’empire se dirigerait spontanément. Chuang Tzu, cependant, ne montre presque aucun intérêt à conseiller les dirigeants (sauf de lui foutre la paix !), & ses exemples « d’humains réels » sont presque toujours des travailleurs (bouchers, cordonniers, cuisiniers) ou des ermites, ou des bandits. Si Chuang Tzu peut être vu comme un défenseur d’un programme social - & je suis sûr qu’il le fait – cela n’a certainement rien à voir avec les valeurs ou structures impériales/bureaucratiques/confucéennes. Son « programme » pourrait être résumé comme un vagabondage sans but.
Chuang Tzu est plus anarchique que Lao Tseu – mais est-il un « anarchiste » ? Je pense que oui – non parce qu’il veut abattre le gouvernement, mais parce qu’il croit que le gouvernement est impossible ; non parce qu’il sombrerait si profondément en adoptant un « isme », mais parce qu’il voit le chaos comme l’essence de tout devenir.
[1] http://fr.wikipedia.org/wiki/Zhuangzi & http://fr.wikisource.org/wiki/%C5%92uvre_de_Tchoang-tzeu
[2] À nouveau, je me retrouve à Dreamtime Village sans ma bibliothèque, & donc je ne peux offrir que quelques indications à partir de ma mémoire défaillante concernant la bibliographie de J. Needham qui est l’auteur de « Science an Civilization in China » ; cette référence est sans doute issue du Vol. 5.
[3] D’où les nouvelles traductions sans fin & prolixe du Tao Te King qui se font passer pour des « études taoïstes » en Occident, et, comme s’en lamente E. Schaffer, qui prennent la place des véritables recherches dans le Canon taoïste encore inexploré.
[4] Les « Chapitres Internes » du Chuang Tzu, les parties qui sont supposées avoir été écrites par Chuang Tzu lui-même, sont considérés comme canoniques dans le Mao Shan Taoism, et parmi d’autres sectes.
[5] Voir Appendice A
[6] Sur le taoïsme rituel moderne, voir l’œuvre magnifique de M. Saso, « The Taoist Teachings of Master Chuang, and Cosmic Rite ».

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