
CROWLEY NOUVELLISTE
Crowley est moins connu comme nouvelliste que comme essayiste, et ce nest dailleurs pas plus mal : ce nest pas dans la narration romanesque quil donne le meilleur de lui-même. Néanmoins, certains de ses textes sont émaillés dindices magickes pouvant permettre de mieux appréhender sa conception de lInitiation. Pour preuve, cette étrange nouvelle, LEpreuve dIda Pendragon, qui se veut illustrer le Franchissement de lAbîme (je rappelle quil sagit, dans la conception thélémite, du plus important seuil initiatique avec la Connaissance et Conversation du Saint Ange Gardien) par une femme.
Ecoutons Crowley parler de son uvre :
"A Paris, jécrivis "LEpreuve dIda Pendragon". Le héros, Edgar Rolles, rencontre une fille à la Taverne du Panthéon (le lieu où jai rédigé ce récit) et lemmène à un combat de boxe entre un Blanc et un Noir, ce dernier personnage sinspirant de Joe Jeannette que javais vu il y a peu et dont jadmirais la beauté physique. Il lemmène à son studio et la reconnaît pour un membre de lOrdre. Il lui propose de la mettre à lépreuve du franchissement de lAbîme. Elle échoue et ils se séparent. Ida rencontre le Noir, qui laime. Rolles et Ninon (Nina Olivier que jai déjà mentionnée) déjeunent avec eux. Ida prend plaisir à torturer le Noir et limplore de "respecter sa pudeur" - dont elle est dépourvue. Le Noir comprend soudain quelle est sans cur et plante ses crocs dans sa gorge. Rolles le tue dun coup de pied. Puis il consulte lun des Chefs Secrets qui lui conseille demporter Ida avec lui. Il dit à Rolles quau bout du compte elle a franchi lAbîme. La formule est que parfait amour est parfaite compréhension. Il lépouse et un an plus tard elle meurt en couches, disant quelle sest offerte trois fois, une fois à la brute, une fois à lhomme, et maintenant à Dieu. Son échec précédent avait été de navoir pu sabandonner. Elle voulait tout avoir sans rien donner.
"Ce récit marque une étape dans ma propre compréhension de la formule de linitiation. Je commençais à percevoir quon pouvait devenir Maître du Temple sans nécessairement connaître quoi que ce soit aux techniques de la Magick ou du Mysticisme. Ce nest que pour une raison de commodité quon se trouve à même décrire une formule comme x+y=0. Léquation peut être résolue sans mots. Beaucoup de gens franchissent les épreuves et acquièrent les grades de lA...A... sans même être au fait de lexistence dun tel Ordre. LUnivers nest en vérité occupé à rien dautre, car la relation de lOrdre à ce dernier est celle de lhomme de science à son sujet détude. Il écrit CaCl2 + H2SO4 = CaSO4 = 2HCl pour son propre agrément et celui des autres, mais le processus se poursuivait néanmoins de lui-même." (The Confessions of Aleister Crowley, chap. 68).
Il y a beaucoup à méditer dans ces dernières paroles. Tant il est vrai quen ces temps darrivisme accrû, on a plus de chances de trouver de véritables thélémites ailleurs (dans la Nature...) que dans les structures héritées ou dérivées de Crowley!
Philippe Pissier, février 1999 e.v.

LEPREUVE DIDA PENDRAGON
Pour I, J et K
I
LHEURE ROUGE
Il y avait de la myrrhe dans le miel du sourire avec lequel Edgar Rolles se détourna de la façade du Panthéon. "Aux grands hommes la patrie reconnaissante" - il se dit que la patrie reconnaissante noffre jamais à ses grands hommes autre chose quun sépulcre.
Soudain il réalisa. La farce gargantuesque! Le crétin solennel qui avait imaginé la phrase, le crétin laborieux qui lavait gravée, les crétins admiratifs qui avaient réchauffé leurs petites âmes au feu hypocrite de sa pompeuse sentimentalité.
Peut-être était-il le premier à saisir la plaisanterie! Il fut secoué par un fou-rire - et se retrouva, comme il trébuchait contre une table, dans les bras vigoureux dune jeune femme bien charpentée, laquelle - il le vit dun coup dil - alliait dans lharmonie celte la robuste brutalité du paysan au raffinement décadent des derniers Grecs. Le visage dune bacchante, ou peut-être dun satyre, mais un satyre de Raphaël; le visage dune madonne peut-être, mais une madonne de Rodin. En outre, elle était séduisante, aguichante, une Messaline plutôt quune Aspasie. Chienne de race! Elle était jeune et sa bouche était plus moqueuse que souriante, plus portée à la jubilation quà la moquerie. Le mot cannibale venait instinctivement à lesprit. Elle jouissait pleinement de la vie, en toute perversité, le dédain du philosophe conjugué à la joie de la truie se vautrant dans sa fange. Porcus e grege Epicuri.
Cela, Edgar Rolles le sentit plus quil ne le vit; car se retournant vers elle, leurs regards se croisèrent. Le sien était celui dune fanatique, dune sainte, dune ascète - mais dune sainte en plein martyre qui, forte de sa foi, de son espoir et de son amour, endurait encore la Nuit Noire de lAme.
"Vous devriez déjeuner avec moi, jeune homme," dit-elle, "me demander pardon pour votre maladresse, et mériter ce déjeuner en mexpliquant ce qui vous met dans une telle hilarité à la vue du Panthéon. Est-ce Lhomme aux trois sous?" Car cest ainsi que ces français irrévérencieux, soucieux de leur pain quotidien, appellent "Le Penseur" de Rodin.
"Mademoiselle," répondit Rolles, "jaccepte volontiers votre sympathique invitation et quitte lEglise pour la Taverne." Ils se rendirent à la Taverne du Panthéon, se frayant un chemin parmi les professeurs et leurs maîtresses: une foule savante, incurieuse, domestique et fascinante.
"Je baise vos mains et vos pieds, et je vous dirai ce qui mamuse avant que nous ne déjeunions, afin que vous puissiez repartir à temps si ce nétait pas drôle. Tendez loreille, enchanteresse! La vérité est que... je suis un grand homme."
Elle sen aperçut en un éclair. "Alors, mon cher, je dois vous enterrer!"
"Dans votre chevelure!" sécria-t-il. Elle possédait dimmenses masses ondulantes de cheveux couleur bronze, comme si un grand sculpteur avait tenté dimmortaliser la mer sous lorage.
"Oignez-moi dabord," ajouta-t-il dans un faible sanglot, en proie à une soudaine vision du Christ et de Madeleine.
"Vous est-il nécessaire de mourir?" Ils étaient assis, et sa main se posa sur son genou. "Les grands hommes ne meurent jamais."
"Les douces paroles non plus," rétorqua-t-il. "Vous mavez flatté... tu veux me perdre. Il avait dit ces derniers mots en français: il ne connaissait pas déquivalent dans sa propre langue. Un frisson le parcourut.
"Que voulez-vous?" linterrogea-t-il, avec cet effroi que ressent lhomme lorsquenfin il rencontre celle quil pourrait aimer.
"Votre corps et votre âme," répondit-elle gravement, et son regard plongea en lui comme une dague dans le ventre dune Kabyle infidèle. "Et plus encore, votre secret! Vous connaissez la vie, et néanmoins vous savez rire dun cur fou!"
"Vite dit. Je retourne demain à Londres. On my ruinera car jaime mon prochain plus que moi-même, et lon me poursuivra pour blasphème et indécence car jai énoncé quelques simples vérités que tous connaissent."
"Cest pourquoi, très cher, vous deviendrez célèbre!" sécria-t-elle. "Aux grands hommes la patrie reconnaissante!"
"Probablement. Jai déjà toute une page dans la presse américaine, mon nom intimement associé à celui de la fille dun duc que je nai jamais vue."
"Bien, bien!" convint-elle, "cest bon pour la renommée. Mais êtes-vous réellement grand? Votre rire surpassait celui de Zarathoustra! Quel est votre véritable secret? Pourquoi aimez-vous votre prochain? Pourquoi dites-vous la vérité? Comment en êtes-vous venu à si bien connaître toutes choses pour pouvoir rire comme vous lavez fait? Un tel abandon à la gaieté implique un sérieux inébranlable."
"Vous êtes une sorcière," déclara-t-il. "Cest sorcellerie que savoir que jai un secret. Mais pour le découvrir, il vous faut être une adepte."
"Je connais ceci," répliqua-t-elle tout en faisant un signe secret.
"Et moi cela," fit-il avec la mano in fica.
"Pour pouvoir rire de moi, vous devez effectivement être un grand homme!"
"Sachez," lâcha-t-il pompeusement, "que vous parlez à un Souverain Grand Patriarche du Rite de Misraïm."
"Un bouton!" rit-elle en retour. "Je suis née pour les défaire. Cest pourquoi je porte toujours des bottines lacées."
"Cest vrai," dit Edgar Rolles. "Je vous prendrai donc au sérieux. Si vous comprenez réellement le signe que vous venez de faire, vous savez que la mano in fica nest quune caricature de la véritable réponse. Pourquoi êtes-vous fardée et parfumée?"
"Parce que je suis ambitieuse, et ne serais-je point vicieuse?" se mit-elle à rimer. "Si je vois quelquun susceptible de me distraire, je tente le coup et le distrais, lui. Ou elle..." Elle rit de nouveau. "Nest-ce pas la Règle dOr?"
"Eh bien," fit Edgar, hésitant, "eh bien..."
"Je suis si sobre, si retenue que je crains quon ne me reproche dêtre une ascète. Lamour est mon pôle déquilibre." Elle passa son bras autour de son cou et ses lèvres vibrèrent contre les siennes dans un long baiser savant et prémédité.
"De lart?" soupira-t-il, retombant à moitié évanoui sur sa chaise.
"De lart, indirectement." Elle rayonnait, ivre de son propre enthousiasme.
"Oui," reconnut-il, "du grand art!"
"Et à tous les arts il nest quUn faîte!" poursuivit-elle.
"Vous êtes une nymphomane, votre aspiration est le mensonge dont vous vous convainquez."
Elle le frappa au visage. "Démon!" hurla-t-elle si fort que les clients de la Taverne se retournèrent et rirent, "ma conscience ne me dit-elle pas la même chose depuis lâge de seize ans? Un soufflet est la seule réponse possible."
"Un soufflet nest que votre mâle désir," rétorqua-t-il, impassible.
"Comment prouver ma vérité?" dit-elle en sanglotant, inquiète et irritée.
"Oubliez-la, petite fille," glissa-t-il gentiment. "Ayez confiance en moi, je vous éprouverai et vous justifierai. Plus tard!"
"Vous pensez que...? Maintenant?" commença-t-elle dun ton indigné.
"Je le sais. Nous parlerons demain, dans la lumière grise."
Elle se sentit soudain découragée, apeurée. "Je ne suis pas prête, je ne suis pas digne..."
"Cest pour vous prouver digne que je vous fus envoyé."
"Alors, que Dieu me vienne en aide," dit-elle. Elle était sérieuse, presque en larmes, les traits tirés et pâles sous son maquillage. Son émotion ajoutait du piquant à sa sensualité, du pathétique à son bestial attrait.
"A cette minute, parmi toutes les minutes? Comment vous retrouverai-je? Cétait une chance sur un million de millions."
Edgar leva son couteau. Il y avait une mouche sur la nappe. Adroit, vif comme un saumon, il la coupa équitablement en deux. "La mouche manquait-elle de chance?" se mit-il à rire. "Mais jai réussi. La chance, cest un mot qui veut dire ignorance des causes."
"Vous avez donc foi dans les Frères?"
"Autant que je me délecte de votre bouche," dit-il en pressant son visage contre le sien.
Ses yeux semplirent dune grande joie, dune joie humide; le premier jet dun puits artésien perdu au milieu dun océan de sable. "Eh bien," fit-elle, vive et enjouée afin de masquer son âme rougissante, "nous voilà avec six douzaines dhuîtres et un diable de vin de Bourgogne... je me demande si jai faim!" Elle le fixa dans les yeux.
"Hors-duvres!" senquit Edgar. "Jai une place pour le combat de Sam Hall."
"Oh, emmenez-moi," soupira-t-elle. "Battra-t-il Joe Marie?" ajouta-t-elle avec une pointe danxiété. "Il a le poids, et lexpérience, et le titre."
"Cest ce que parient les sots. Jai placé mon argent sur lhomme de trois ans plus jeune, de six pouces plus grand, et de douze pouces plus large, ce qui est à son crédit. Et doté dun crâne vingt-quatre fois plus solide."
"Cest sa peau que jaime."
"La seule chose que puisse jamais aimer une femme."
"Et son activité."
"Exactement. Vous ne pouvez comprendre lEtre, qui est Paix."
"Stop! Cest de mon secret que vous êtes proche, maintenant."
"Attendons les heures grises!"
Elle déposa trois napoléons dans la soucoupe, dédaigna attendre la monnaie et prit Edgar par le bras. Ils hélèrent un fiacre.
"Au fait, je ne connais même pas votre nom," dit-il comme ils passaient près du BoulMich.
"Ida Pendragon. Mais appelez-moi Pavot, en raison de mes lèvres rouges, et parce que japporte le sommeil et la mort!"
Un ange passa. "Et le vôtre, beau mâle?"
"Edgar Rolles, mais vous pouvez mappeler Aconit."
"Quoi? Le... Edgar Rolles?"
"Tel quen lui-même."
"Oh, ils vous pendront! A coup sûr, ils vous pendront! au vu de votre dernier ouvrage... Mais avant, votre gibet sera ici." Ses longs doigts blancs se posèrent sur son cou, évoquant une seiche qui à tâtons cherche sa proie. Elle ferma les yeux, sa gorge travailla convulsivement quelques instants. Rolles se pencha en arrière, blême dexcitation. Senivra de lair frais. Puis, comme un homme quon vient de tuer, il se leva pour retomber en avant, tête abîmée dans le repaire de sa poitrine.
"Sil vous plaît, redressez-vous et comportez-vous raisonnablement, monsieur Rolles!" furent les paroles qui lui parvinrent. "Nous traversons la Seine. Peut-être la passion ne passera-t-elle pas ce lugubre fleuve; ici arpente le Vice, et lAnglais lui emboîte le pas. Même le café sent son Anglais."
"Et les femmes," marmonna Edgar.
Elle lui donna une tape sur la main, presque avec violence.
"Cest de la pub murale pour limmoralité."
"Je me souviens dêtre une fois allé au Guignol avec une américaine. On y jouait une comédie quon aurait pu représenter dans un catéchisme à Glasgow, mais Verro-nika, comme on lappelait, et qui ne comprenait pas un traître mot de français, disait que lambiance était épouvantablement libertine. Pauvre folle! Elle avait payé cher pour voir Yurrup et sa perversité. Je neus pas le courage de la désillusionner."
"Vous avez compati, et offert de la reconduire?"
"Cela va de soi."
"Et elle préféra rester?"
"Cela va de soi."
"Quoiquil en soit, voici le Cirque."
"Espérons un honnête combat."
Le deuxième round venait juste de se terminer comme ils prenaient place. Sam Hall était solide, furieux, lair une once ou deux surentraîné; Joe Marie avait lair à peine humain, sa peau noire luisait, ses bras étaient si longs quils en semblaient presque disproportionnés. Il semblait apathique, évoquait le caoutchouc.
Ce nest pas avant le sixième round que les véritables coups furent échangés. Ida se mit alors sur son séant. Joe venait dasséner un bel uppercut à lAnglais. Elle enfonça ses ongles dans la main dEdgar qui reposait oisive sur son genou. Sam Hall riposta par un coup au cur qui fit chanceler le Noir de quelques pas sur le ring. Il se jeta sur lui comme léclair, prêt à terminer le combat, mais le Noir se défendit mieux que prévu et le round sacheva sur un clinch.
Au septième round, les deux hommes semblèrent prudents et peu enclins à se malmener. Joe Marie, en particulier, avait lair à moitié endormi. La grâce nonchalante de ses feintes était admirable, il lassait lAnglais et prenait lavantage sans grands efforts.
Au neuvième round, Sam Hall latteignit à lil mais lautre se mit à rire, bondit sur son adversaire quil envoya dans les cordes malgré leurs dix kilos de différence. Durant leurs échanges de coups, ils sesquintèrent salement. Dans un certain sens, cétait de la mauvaise boxe.
Le dixième round vit le réveil tant attendu de Joe Marie. Il avait régulièrement lascendant et par trois fois atteignit le Blanc au visage.
Ida se frottait comme une chatte contre Edgar. "On dirait une panthère noire," ronronna-t-elle. "Y-a-t-il au monde quelque chose daussi beau que ce corps noir et souple?"
"Jai vu au grand soleil une épaule de taureau ensanglantée," rétorqua Rolles.
"Jaime contempler le pur animal battre la simple brute. Les Blancs ne devraient pas combattre: ils devraient penser, et faire de charmantes choses de leur corps, des choses grâcieuses et de renom."
"Ida! mon Ida! Si tu pouvais voir tes narines se contracter! Je timagine combattant de toute leur ardeur, incapable de respecter les règles de la boxe."
"Je vous hais," dit-elle. "En toutes choses, vous voyez..."
"Votre soif de sang," répliqua-t-il avec gravité.
"Cest vrai," dit lentement Ida. "Nul éclat belliqueux dans votre regard. Vous voyez cela comme un tableau."
"Il sagit dun hiéroglyphe."
"Mais cest un combat!"
"Je ne crois pas dans les combats. Je ne crois quen la beauté."
"Oh, combien cest vrai! comme vous avez raison! quelle noblesse dâme!" Elle enfouit son visage dans ses mains et se mit à pleurer. "Je vois! Je vois! Cest ainsi que Dieu doit voir lUnivers, ou alors Il ne pourrait jamais tolérer tant de cruauté, de sottise et dineptie."
"Précisément. Supposons maintenant que le monde ne soit que symbole - je préférerais dire sacrement -, supposons par exemple que toutes ces étoiles flottant dans léther infini ne soient que des globules dans le sang de quelque bichon du Créateur."
"Vous me donnez la chair de poule. Je ne veux pas supposer."
"Pensez aux incessantes batailles de lhémoglobine, de loxyhémoglobine, de la carboxyhémoglobine dans notre sang. Cest la même chose. Exprimons-nous de la sympathie pour les vaincus? Organisons-nous une soirée pour réclamer la fin de la guerre? Au contraire, nous prenons bien soin que ces conflits meurtriers se poursuivent. Ainsi, lorsque vous appelez le Dieu auquel vous aspirez "Le Compatissant," "Le Miséricordieux," veuillez être très attentive à ce que vous entendez par là!"
"Jai froid. Et peur. Le monde vient de sécrouler devant moi. Emmenez-moi. Mettez-moi à lépreuve, je nai plus rien à perdre."
"Aux heures grises du matin."
Mais la foule venait déjà de se lever, poussant des hourras. Joe Marie sétait rué sur son adversaire, désormais trop faible pour riposter ou se protéger, et le frappait là, et ici, et encore ailleurs. Cétait aussi inégal que sil avait été aux prises avec une carpette. Il lenvoya par deux fois dans les cordes. La première, le Blanc se releva en titubant pour sécrouler linstant daprès. La seconde, ses amis peu soucieux des règles laidèrent à se remettre debout. Une sotte complaisance car le noir lui fit faire le tour du ring sous une volée de coups impitoyables, et dun dernier, terrible, lenvoya voler hors du ring avant que larbitre ait le temps de mettre un terme au combat.
Edgar Rolles raccompagna Ida Pendragon jusquà son studio de Montparnasse. Elle demeura serrée contre lui tout le temps du trajet, pleurant comme une enfant. Lui demeurait très calme, se contentant de caresser sa chevelure doù le turban avait glissé. "Cest la victoire de lEssence sur la Forme," murmura-t-il dun ton rêveur, "de la Matière sur le Mouvement. La Femme est Forme, et pense que la Forme cest lEtre. Mon Dieu!" Il se redressa vivement. "Je suis un homme. Imaginons que moi, Etre, je croie que lEtre est la Forme! ...je narrive même pas à trouver un sens à cette phrase! Je suis plus aveugle que Samson tondu! Tous deux doivent être égaux, également vrais, également faux, à Ses yeux, Lui pour qui tout est vrai et faux, du fait quIl demeure au-delà. Seul le cerveau dun enfant - de LEnfant - peut appréhender cela. "A moins dêtre comme de petits enfants, vous ne pourrez rentrer au Royaume des Cieux!" Je suis plus aveugle que Samson tondu! ...Eh bien, jai la charge de Dalila à présent, et voici le Temple où nous ne laisserons point rentrer les Philistins! Debout, fillette!"
En gentleman, il laida à descendre du fiacre et paya le cocher. "Tapez du pied!" dit-il, "Faites comme le Docteur Johnson! Le sol est ferme."
"E pur, si muove," murmura-t-elle tout en serrant son bras (ô sexe illogique!) plus fort encore.
II
LHEURE GRISE
"Pour résumer," observa Edgar Rolles, en enlevant le plateau à thé, "puisque vous ne vous êtes livrée à aucune des pratiques prescrites (vilaine petite sur!), vous ne pouvez bannir le corps en lui intimant de garder le silence. Il doit donc être banni par lépuisement, et lesprit éveillé par une septuple dose dElixir."
"Possédez-vous lElixir?" linterrogea-t-elle, plutôt impressionnée.
"Il est en moi," répondit-il simplement. "A cette louable fin, jai convoqué une quantité suffisante de Bisque Kadosh au Café Riche, suivie dun Homard Cardinal et de Truffes au Champagne. Ainsi quun entremets de ma propre invention. Les Truffes au Champagne du Café Riche sont plus désirables que tous les rêves de hachisch de tous les méchants, et que tous les divins songes de tous les justes. Nous irons là-bas, et en reviendrons. Lencens sera embrasé, et nous laisserons cette lampe brûler."
Il se saisit dun étrange objet dans un cabinet fermé à clef. Celui-ci se composait de tuyaux ouvragés et ciselés, dor, de cuivre et de platine se lovant autour dun uf de cristal. Les trois serpents se rencontraient juste au-dessus de luf, comme pour se mordre ou sembrasser. Rolles remplit luf dun liquide bleu pâle tiré dune flasque vénitienne puis, dune petite pression, rapprocha les têtes des serpents. De suite, une brillante flamme bondit entre eux, menue, radieuse, éblouissante. Elle continua à brûler avec un faible chuintement, rarement interrompu par un crépitement sec.
"Voilà qui est bien," dit Rolles, "allons-nous-en."
Ida Pendragon navait pas dit un mot. Elle mit son chapeau et le suivit jusquà la porte avec autant de fatalisme quun condamné marchant à la potence. Elle avait dépassé le stade de lanticipation, elle se contentait tout simplement dattendre.
Arrivée à la porte, cest dune voix faible, par crainte de lauthentique silence de la pièce et de son sifflement monotone, quelle lui murmura à loreille: "Vous avez la Lampe. Je commence à me demander si vous navez pas lAnneau!"
"Ceci est un signe secret," cita-t-il, "et vous ne devez pas le divulguer au profane. Cette nuit lanneau sera vôtre: lEternel Anneau, le Serpent à lover autour de mon cur."
"Ah! si je pouvais lanéantir!"
Il referma la porte. Tel un prêtre célébrant sa première grand-messe, il la conduisit au travers de Paris. Tous deux se taisaient. Ce nest que lorsquils gravirent les marches du Café quil lui prit le bras et lui annonça, dun ton brusque et sévère: "Attention! A partir de cet instant, je suis Edgar Rolles et vous Ida Pendragon. Rien de plus: pas une seule pensée au sujet de notre véritable relation. Homme et femme, si vous voulez; des bêtes dans la jungle, si vous voulez; des fleurs en bordure de route, si vous voulez; mais rien de plus. Dans le cas contraire, non seulement vous échoueriez à cette épreuve mais vous seriez également éjectée du Sentier. Vous êtiez en plus grand danger que vous ne le pensiez cet après-midi, vous allez à présent en payer le prix."
"Je comprends," rétorqua-t-elle. "Vous êtes diabolique! Je vous aime. Et jaime chaque recoin de votre corps de blanc!"
Ils franchirent en riant les portes battantes, bras dessus bras dessous.
***
Edgar Rolles était assis dans son lit, roulé en boule à la manière des Hindous. La lampe sacrée continuait à chuinter. A ses côtés gisait Ida, bras en croix. Elle respirait à peine et son visage navait plus de couleurs. On aurait dit la dépouille dune vierge martyre. Sur son corps pâle, sa propre pureté planait comme un voile.
Edgar Rolles scrutait la lampe, droit et attentif. Elle séteignit. Une teinte de gris était à peine perceptible dans lobscurité. Il tenait deux fils en ses mains. "Lun est noir, lautre blanc," murmura-t-il dun ton rêveur, "et Dieu seul sait lequel est lequel. De même que Dieu seul sait ce qui est péché. Dans nos ténèbres, nous qui avons laudace de laffirmer ne sommes que des menteurs - des charlatans, et au mieux des charlatans qui cherchons à laveuglette. Le soleil se lèvera-t-il jamais? Pour nous sur qui sest abattue un temps la foudre de lextase - "et lon voit bien des choses à sa lumière" -, phare dans la tempête. Mais la Lumière de lEtoile dArgent? Ô mes Frères (il se mit à parler à voix haute), octroyez-moi la sagesse comme vous mavez octroyé la compréhension! Connaissance et grâce et puissance? Rien, et même moins que rien. Nest-ce pas là une précieuse créature dont vous mavez confié la charge? Ne suis-je point trop jeune, parmi vous, pour porter un si prodigieux fardeau? Cest la première fois que jose aller aussi loin. LAbîme! Le Fil du Rasoir! Pont fragile et tranchant! Nest-ce pas néanmoins un rayon de lEtoile du Soir, un rayon de Vénus, de lAmour Supernel?... "
"Puis-je discerner le noir du blanc? On dirait que je peux - et soudain cette certitude vacille, et je doute. Je doute. Je suis toujours en train de douter. Peut-être quun sage se mettrait en colère, et affirmerait sa volonté. Il sera lheure que je dis quil est, ou alors... tiens! Je pose les fils sur sa blanche poitrine. Aucun doute ne subsiste."
Puis, dune voix claire et forte: "Ave Soror!"
La fille, pour ainsi dire mécaniquement, murmura les mots "Rosæ Rubeæ."
"Et Aureæ Crucis," répliqua-t-il.
Puis, ensemble, très lentement et distinctement: "Benedictus sit Dominus Deus Noster qui nobis dedit signum."
Il ne semblait guère possible que sa voix à elle se joigne à la sienne. Les lèvres bougeaient à peine, tout se passait comme si une voix intérieure parlait dans son cur. Et néanmoins la pièce fut soudain baignée dune lueur vert pâle - ou était-elle rose? ou dorée? ou semblable à celle de la lune? Cest bien là ce qui était étrange. A chaque nom quon lui pouvait donner, une voix intérieure répondait: Non, pas ça, plutôt ça, mais pas vraiment. Lumineuse, spectrale, trouble, chatoyante: tout cela, avec quelque chose de plus.
Il posa sa main sur le front de la fille.
"Etes-vous parfaitement réveillée?"
"Je suis réveillée, frater."
"Pouvez-vous me donner le signe de votre grade?"
"Je ne dois pas bouger. Mais je suis prête à plonger, frater."
"Le mot?"
La réponse vint, hésitante: "Ar-ar-it-a."
"Une est Son origine, une est Sa personne, Sa permutation est une. Ne loubliez pas, petite sur."
"Etes-vous prête?"
"Je le suis. Adieu - adieu pour toujours!"
"Adieu."
Il prit sa chevalière et actionna un ressort. Le chaton souvrit, révélant une petite roue montée sur rubis, divisée en plusieurs compartiments. Il fit jouer un second ressort. La roue se mit à tourner et le silence fut rompu par une petite mélodie. Cétait un faible tintement, comme la clochette dune vache à cent lieues de là, ou comme un carillon entendu de loin, entendu depuis les neiges; Le timbre possédait un côté glacial.
"Où êtes-vous?"
"Je... je..." Elle se tut.
Les yeux dEdgar silluminèrent de joie.
"Je suis dans le sable, je suis enterrée dans le sable jusquà la taille. Je ne vois que du sable."
La figure de lhomme sallongea à nouveau.
"Quest-ce que le sable?" linterrogea-t-il.
"Oh, juste du sable, vous savez. Des kilomètres et des kilomètres de sable, comme un grand bol de sable."
"Mais quest-ce que le sable?"
"Le sable... oh! le sable est Dieu, je suppose." Il y avait de la patience et de la lassitude dans sa voix, semblable à celle de quelquun qui après avoir longtemps souffert est au repos, ou convalescent;
"Et qui êtes-vous?"
Elle ne répondit pas à cette question. "Je vois le ciel à présent," dit-elle. "Le ciel est lui aussi Dieu, je pense."
"Vous voyez donc Dieu?"
"Oh non! Je pense que je suis Dieu, dune manière ou dune autre. Tout est comme cétait avant, il y a longtemps. Je fus autrefois une araignée dans le sable. Dieu est une araignée, lUnivers nest que mouches. Je suis une mouche, moi aussi... Et maintenant, le désert est rempli de mouches."
Rolles se mordit la lèvre, la peine se lisait sur son visage. En ce moment précis, lon aurait dit un vieillard.
"Des mouches noires," poursuivit-elle. "Dhorribles larves blanches. Et maintenant des cadavres. Les larves sébattent autour de leurs bouches et de leurs yeux. Il y a trois dépouilles qui étaient Dieu avant la mort. Je Lai tué. Cétait lorsque jétais chameau dans les sables. Maintenant, il ny a plus que mes os."
"Peut-être nest-ce quun voile," marmonna-t-il, ne désirant pas quelle lentende. Mais elle lentendit.
"Cest un voile," dit-elle. "Mais les voiles dissimulent-ils quelque chose?"
"Regardez!"
"Que le sable."
"Arrachez-le!"
"Peut-être quil y a Rien derrière."
"Il y a Rien derrière. Cest au travers de cela que vous devez passer."
"Ce voile est Dieu. Je suis une sainte nonne en proie à la transe nommée Rampurâna. Je suis canonisée. Mon nom est sur toutes les bannières. Mon visage est adoré de toutes les nations. Je suis une vierge immaculée, toutes les autres sont souillées. La pensée est pire que lacte. Toutes mes pensées sont saintes. Je pense. Je pense. Je pense. Par le pouvoir de ma pensée jai créé le Verbe, et du Verbe sont issus les Mondes. Je suis le créateur. Jécrirai ma loi sur des tables de jade et donyx."
Rolles inclina la tête en silence.
"Je suis la pensée elle-même," continua-t-elle paisiblement; "Et toute pensée est moi. Je suis la connaissance. Toute connaissance est en trois. Trois cent trente-trois. Je suis à moitié le Maître. Je lai coupé en deux."
Ladepte frissonna.
"Cétait lorsque jétais une hache. Je ne serai pas une flèche. Je serai une hache..." Elle eut un petit rire.
"Je suis joyeuse en raison de la haine."
Il y eut une pause.
"Et je suis joyeuse parce que je suis raison..."
"Toute raison sachève en deux. Jai coupé le Maître en deux."
"Arrivera-t-elle à passer?" sinterrogea Edgar. "Est-ce une erreur de sidentifier si bien à ce quelle contemple?"
"Il y a des démons," sécria-t-elle. "Noirs, nus, hurlants. Ils se touchent, et en vertu de ce seul contact chacun retourne en suintant à son limon. Ce limon est Chaos."
"Ararita!" Il souffla le mot sur son front.
"Ne me touchez pas! ne me touchez pas!" hurla-t-elle. "Je suis sainte! Je suis Dieu! Je suis Je!" Son visage était sombre et déformé par une soudaine passion.
"Cest assez différent de ma propre expérience à bien des égards," pensa lobservateur. "Néanmoins... nest-ce pas lessence de toute épreuve, de toute initiation, que dêtre inattendue? Dans le cas contraire, laspirant aurait passé la porte avant même de sen être approché. Ce qui est absurde."
Le dernier mot avait dû être audible.
"Absurde," cria-t-elle. "En vérité, ce nest pas absurde. Cest entièrement rationnel. Cest vous qui êtes absurde."
"Comprenez-vous ce que vous dites?"
"Non! Non! Je hais ceux qui comprennent. Je les mordrai. Je les mordrai à la taille." Elle baissa soudainement la voix: "Cétait lorsque jétais une tapette à souris."
"Seigneur Dieu! cest carrément le délire."
"Oh! allons-y pour Dieu. Dieu ne me gêne pas. Je pourrais vous narrer de merveilleuses choses sur ce que jai fait à Dieu. Je fus autrefois un prêcheur dissident : javais des péchés secrets. Ils étaient miens! Miens! Comme jétais fier deux! Chaque dimanche, je prononçais un sermon contre le péché auquel je métais le plus adonné la semaine durant. Il y a beaucoup de papillons dans le désert, je ne sais combien plus que ce quon imagine. Cela prouve que Dieu est bon. Et puis, vous voyez, il y a des scarabées. Des scarabées encore et encore. Et des scorpions. Chères petites bêtes dambre. Là! lun deux vient de me piquer. Cest le sacrement de la haine. Je dormirai dans un lit de scorpions et de feuilles de roses. Les scorpions valent mieux que les épines. Pourquoi est-ce que jerre en ma nudité? Et pourquoi ai-je soif? Et pourquoi le froid me torture-t-il? Il devrait faire chaud dans le désert. Et ce nest pas le cas. Et cela prouve... oh oui, mon chat! tu auras du lait! Je frapperai un roc pour toi. Du lait et du miel."
Elle se dressa dans un sursaut, enfouit son visage dans ses mains avant de passer ces dernières autour du cou de son compagnon.
"Edgar, mon chéri!" sécria-t-elle, "ton minou a fait un si terrible rêve. Viens donner de lamour à ta bien-aimée!"
Il nosa pas lui dire quelle avait essayé et échoué, quelle était revenue au moment de se mettre en route. Il projeta son vouloir dans cet acte miséricordieux, ses baisers la transportèrent de bonheur.
Il était déjà tard dans la matinée lorsquils séveillèrent, épuisés par leurs transports, de fougueux baisers fleurissant sur leurs jeunes lèvres, le soleil lui-même illuminant de son amour leur lever.
Ce nest qualors que vinrent souvenir et gravité et tristesse.
"Je dois prendre celui de quatre heures," annonça-t-il en la quittant. "Tu me trouveras toujours à lune de ces adresses. Télégraphie si tu as besoin de moi. Je viendrais depuis les confins de la terre si je le dois. Mais tu sais comme sont les Frères. Lorsque tu auras réellement besoin de moi, je serai à tes côtés. Ô ma chérie! mon aimée!" Sombrant dans la tendresse, il déclara brusquement, mi-humain mi-surhumain: "Comme je taime! comme je taime! Je hais ce retour en Angleterre."
"Oh oui! ton martyre! comme jaimerais être digne de le partager."
"Mon Dieu... pourquoi devoir nous séparer? Cest ma sotte vanité qui me fait désirer le martyre. Et sans cesse je ne désire que toi."
"Mais tu nes pas seulement Edgar Rolles."
"Et lorsque je serai de retour, sois plus quIda Pendragon. Garde un cur vaillant, coquine!"
Et alors, avec un millier de pleurs et de baisers, ils se quittèrent. Elle nassisterait pas à son départ, son sang-froid étant à la fois affaibli par son nouvel amour et par la terrible épreuve quelle avait subie. Son esprit ne sen souvenait pas: tel est lordre miséricordieux des choses; mais son âme, battue des verges, était endolorie.
Et Edgar Rolles partit en Angleterre affronter son martyre, avec une mèche de ses cheveux dans son portefeuille. Et il transforma son martyre en bataille, et cette bataille en victoire. On vit des royaumes conquis pour un cil.
III
| LHEURE NOIRE |
"Ecurant!" lâcha Ida Pendragon. Elle se trouvait à la galerie du Luxembourg, considérant le trop fidèle portrait dun orateur sadressant à ses commettants. Elle parlait par-dessus son épaule au grand noir, Joe Marie. Il roulait des yeux, crispait ses mains et sa bouche lippue affichait un large sourire. Il semblait humer sa chevelure. Un être pitoyable, un léopard dompté. Tous souriaient et approuvaient (oui! oui!) à un discours dont il ne saisissait pas la finalité.
"Le réalisme!" poursuivit-elle. "Nous voulons la vérité, mais aussi la beauté. Nous ne voulons pas de ce que nos yeux idiots appellent vérité. Nous voulons la beauté vue par des âmes dartistes. Un cliché est un mensonge car un appareil photo nest pas un Dieu. Et nous préférons la vérité enluminée par la personnalité dun artiste au mensonge que lui transmettent ses seuls yeux. Les femmes de Bougereau et de Gérome sont plus proches de ce que notre regard nous dit de la vie que celles de Degas et Manet. Je veux la vérité de lEtre, pas la vérité de la Forme. Entendez-vous?" vociféra-t-elle, "je veux la vérité, je veux la Vérité."
"Moi, cest vous que je veux," dit Joe Marie.
"Alors, nous sommes tous deux bien embarrassés," rétorqua-t-elle en lui rendant son sourire. "Et peut-être que si nous réalisions chacun notre vu, nous serions tous deux déçus. A présent, je men retourne chez moi rédiger quelques lettres et, si vous êtes sage, nous déjeunerons ensemble demain."
"Vous me laisserez payer! Je veux payer votre repas."
"Vous allez comprendre ce quest une addition, Joe! Jai un couple damis qui viendra également. Vous paierez pour nous tous."
Le noir était radieux. "Ida Pendragon!" bredouilla-t-il. "Je vous aime, Ida Pendragon."
"Et Ida Pendragon aime son léopard. Maintenant, laissez-moi." Elle jeta un regard autour delle. Ils étaient tout seuls dans la galerie.
"Vous pouvez embrasser ma nuque, si vous le voulez."
Le noir enfouit sa tête entre ses épaules.
Elle frissonna, ses cheveux sélectrisèrent sous le baiser. Elle tendit la tête en arrière et lui offrit sa bouche quelques instants. Puis elle séloigna et lui, pauvre animal confus, quitta la pièce dune démarche où la vivacité le disputait à la sveltesse. Arrivé à un angle, il tituba. La fille le remarqua: son sourire était semblable à un éclair de chaleur.
Au même moment, à quelques kilomètres de là, Edgar déchirait les bords dun télégramme.
"Je paie la sanction," put-il lire. "Déjeunez avec moi demain chez Lavenue, à une heure. Amenez une fille."
"Bien," dit-il. "Mais je me demande ce quelle compte faire." Et il sortit du Dôme pour errer çà et là, à la recherche de Ninon au cur dor, "la grande hystérique" du quartier, à moitié folle et tout à fait galante, à moitié gamine et à moitié grande dame, rassasiée jusquau dégoût et néanmoins inassouvie, et naïve dans le même temps. On lavait surnommée la Dame de Montparno, et elle dominait sans peine son entourage. Cependant, personne ne parvenait à analyser ou expliquer la fascination à laquelle tous cédaient. Elle avait plus damis que damants, et jamais lon ne proférait un mensonge sur son compte, jamais on ne la laissait manquer de quoi que ce soit.
Elle accepta son invitation avec joie. "Ida Pendragon!" sexclama-t-elle, "oh, je vois le genre. Une réputation de tigresse..." Et elle se mit à débiter une histoire de chasse au cerf à Fontainebleau où la Cornouaillaise aurait joué un rôle majeur et renversant.
Tout le café dressa loreille puis explosa de rire lorsquelle parvint au point culminant - et aberrant - de son récit.
Mais Edgar Rolles se contenta de froncer les sourcils. "Je suis désolé pour Ida," énonça-t-il lentement. "Si votre histoire était vraie, jen aurais été réjoui. Mais Ida nest quune peintre mélangeant les couleurs sur sa palette, elle ne livre jamais son âme à la toile. Une tigresse? Certes, mais pas le Bodhisattva qui laisse la tigresse le dévorer. Elle gagne toujours, elle ne sait comment perdre. Comme dit le proverbe: "Heureux au jeu, malheureux en amour." Or, "Dieu est amour."
"Ecoutez! il dit à nouveau la Messe Noire," sécria Ninon, et sur une table commença la Danse du Mariage Chinois, qui ne faisait alors rage quà Montparnasse avant que lépidémie ne se propage à tout Paris et Londres. Une jeune Polonaise sauta sur la table en face et sy mit elle aussi: une minute plus tard tout le café était en transe.
Mais Edgar Rolles, mains profondément enfoncées dans les poches, pas loin de fondre en larmes, sen retournait à son studio.
"Si seulement la vie était folie" soupira-t-il. "Mais les choses les plus sottes que nous faisons sont toujours sagesse - dune manière ou dune autre, quelque part..."
Et il franchit la porte de sa tanière.
***
Le déjeuner dans le salon réservé de Lavenue était au fond amusant. Joe Marie navait dyeux que pour Ida tandis que Ninon, facétieuse, faisait tout son possible pour le distraire. Edgar dissertait longuement au sujet de lArt, un exposé sans passion.
"LArt," dit-il, "et nimaginez pas que lArt, ou quoi que ce soit, puisse être autre chose que de la Haute Magie! - est un système de hiéroglyphes sacrés. Cest par leur entremise que lartiste, ou linitié, règle ses mystères. Le reste du monde se moque, ou cherche à comprendre, ou prétend comprendre; mais seuls quelques-uns obtiennent la vérité. Lhabileté technique de lartiste est la lucidité de son langage, elle na rien à voir avec le degré de son illumination. Bougereau est techniquement supérieur à Manet, il explique plus clairement ce quil voit. Mais que voit-il? Il est le prêtre dun faux Dieu. La forme na aucune importance excepté en ce sens, nous ne devons pas être révoltés par lextravagance de nouveaux systèmes symboliques. Gauguin et Matisse doivent poursuivre jusquà être compris. Nous donnons notre assentiment aux excentricités de Raphaël."
Ida émit à son intention un petit rire de mépris satisfait.
"Ma chère, la perspective est une excentricité, un symbole: rien de plus. Comment quelquun pourra-t-il jamais représenter en deux dimensions un monde qui en possède trois? Uniquement par le symbolisme. Nous avons approuvé la méthode des primitifs - croyez-vous que les hommes et les femmes soient réellement tels quapparaissent à linculte les représentations de Fra Angelico? Nous pourrions un de ces jours admettre le jeu de morpion de Nadelmann! Cest partout la même chose. Je trace une courbe, et un cercle, et un frétillement de haut en bas; et alors toute personne sachant lire langlais est entièrement convaincue que je représente ce ruminant placide, femelle, herbivore et lactifère auquel nous comparons nos courtisanes les plus domestiques comme nos policiers qui le sont moins. Et ainsi lEtre nest pas dans la Forme, et néanmoins ne peut être compris que via la Forme. Doù les incarnations. LUnivers nest quune peinture dans lEsprit du Père, par laquelle Il désire transmettre... quoi? Cest notre Magnum Opus que de découvrir ce quIl veut dire! Doù "lil de la foi." La simple vue nous enseigne quun moulage en plâtre est plus proche de la nature que le plus grand chef-duvre de Phidias; ainsi fait la science, avec ses grossiers compas de calibre. Les hommes sensés préfèrent une bonne photographie de la nature à un paysage mal peint. La photographie leur montre la vision de leur propre il, ordinaire, par lentremise dun symbolisme agréé; la peinture leur montre la vision dun être triste et médiocre, retransmise par des moyens merdiques. Mais Corot! Mais Whistler! Mais Morrice! Corot voit une forêt et peint Pan; Bougereau voit un joli petit modèle et peint un joli petit modèle. Il ne peint pas La Femme. Morrice peint la Venise de Byron, celle de nos rêves historiques et sensuels; pas la Venise des amerloques ni des vapeurs qui brassent lécume. Raphaël découvrit la Madone dans sa maîtresse, Rembrandt une séduisante reine de noire passion dans sa femme. Dune manière ou dune autre, nous devons atteindre au sens de Dieu par un intermédiaire en lui-même dénué de sens."
"De même que via le déjeuner nous parvenons au dessert!" se mit à rire Ida, qui avait plus de choses à dire que ce quon pouvait lire sur son visage. Durant tout le déjeuner, elle avait aguiché la belle brute noire, jusquà ce que ses illades laient mise au supplice. Toutes les passions primitives luttaient en son cur les unes contre les autres. Il aurait tué Rolles pour lauthentique nonchalance de son bavardage. Cela le blessait que quelquun puisse parler à Ida autrement quen employant des mots damour. Pareillement, il laurait tué pour la plus légère inflexion de sa voix.
Edgar Rolles comprenait son tourment, il comprenait la violence contenue du dessein dIda, tout en demeurant incapable de deviner sa nature. Pour une raison ou une autre, il se méfiait de lissue.
"Prenons la littérature!" reprit-il, de cette voix égale et circonspecte qui était la sienne. "Prenons Zola et son million de faits mis en ordre. Quelle est leur importance? Elle est nulle. Nous avons la vérité quant au Second Empire - et si les faits de Zola nétaient que mensonges, cela ne changerait rien à la vérité quil est venu délivrer, la vérité miséreuse, provinciale et opportuniste quelle est."
"Prenons Ibsen! Ce nest point acte daccusation que daffirmer que les Norvégiens nagissent jamais comme ses personnages; ce nest point labeur davocat que prouver que les Norvégiens toujours agissent de la sorte. Cela na aucun rapport avec le problème. Roméo et Juliette font lamour en anglais: tout le monde sen fout! Macbeth nest pas obligé de dire "Hoots! ma leddy!" à chaque fois quil sadresse à sa femme. Le sot qui sinquiète de la couleur locale rate le lever du soleil. Lhomme avec une éprouvette graduée ne voit pas locéan. De pieux Hollandais dautrefois, voulant peindre Abraham et Isaac, représentèrent le vieil homme armé dun tromblon. Pourquoi pas? On peut tuer son fils avec un tromblon! Je vous dis que tout est question de symbolisme, de signes hiéroglyphiques. Prenons Wagner!"
"Prenons plutôt une cigarette," lâcha Ida.
Il haussa les épaules et abdiqua en faveur du nouveau tour de la conversation.
"Monsieur Rolles," dit-elle, "nous aimerions que vous nous jureriez sur votre tête de nous dire quel est votre avis. Parlons sérieusement. Cet amour de garçon (elle prit les lèvres du noir dans ses doigts menus et les pinça) semble mapprécier."
"Je laime! Je voudrais mourir pour elle!" linterrompit le noir, vociférant son plaisir et sa douleur, totalement incapable de se maîtriser. Il sempara de la table à laquelle il se cramponna, si violemment que deux verres tombèrent au sol. "Je laime! Je laime! Je la désire."
"Silence, Joe! Eh bien, voyez-vous, monsieur Rolles, je laime moi aussi..." Il lui jeta un coup dil. Elle fit comme si de rien nétait. "Je laime passionnément, oh oui. Oh, je laime, je laime!"
Elle se pressa contre la large poitrine du boxeur et se cacha la face. Ses longs bras serpentèrent convulsivement autour delle. Ses yeux semblaient sur le point de sortir de ses orbites, la bave saccumulait sur ses lèvres sèches, il ne pouvait plus parler. Un souffle chaud, ardent, séchappait de ses narines dilatées: on aurait dit un taureau dans larène. Elle se dégagea.
"Vous voyez, il veut mépouser. Je laime! Je veux être à lui pour toujours. Mais..." Le fameux pugiliste était effondré sur sa chaise. "Cest difficile," poursuivit-elle, "il y a des complications. Ma mère..."
Edgar Rolles saperçut que ça sonnait faux et il comprit. Il devint furieux, furieux dêtre impliqué dans une pareille histoire, il en claquait des dents.
"Oui?" dit-il, malgré son envie de hurler et de tout casser.
"Nous ne pouvons nous marier," reprit-elle, et cette fois sa méchanceté caustique manqua de lacérer son pathos moelleux dun cri déchirant. "Tu vois, Joe..." Elle tourna son regard vers lui, ses yeux brillaient, suppliants.
"Je te veux!" fut tout ce quil put dire. Sa voix évoquait laffreux barrissement dun éléphant.
"Tu ne voudrais quand même pas me rendre..." Elle hésita quelques instants. "Tu ne voudrais quand même pas me rendre... impure?" Son inflexion était basse et tremblante, mais tous les blancs présents comprirent. Le cri du typhon déchirant les voiles.
Ninon fut prise dun irrésistible fou rire mêlé de sanglots hystériques. Elle navait pas assisté à pareille comédie depuis... elle navait jamais assisté à pareille comédie. Quelle brute stupide que cette noire créature!
Edgar Rolles se leva dun bond. Il navait aucune idée de ce qui allait se produire.
Et puis la lumière se fit dans le cerveau embrumé de lAfricain. Les milliers de fils composant sa toile daraignée venaient dêtre détruits. Et il comprit. Il comprit quelle navait rien à foutre de lui, quelle nen avait jamais rien eu à foutre, et quelle naurait pas sacrifié un seul cheveu de sa tête en échange de son corps et de son âme. Cette compréhension fut comme une mort passagère de son cerveau.
Il se jeta sur elle en montrant les dents, sans proférer un seul mot. Tous deux roulèrent au sol et la noire panthère planta ses crocs dans sa gorge.
Edgar Rolles réagit juste à temps. Sa botte atteignit le meurtrier derrière loreille - or, Edgar Rolles avait été joueur de foot.
La bête était morte.
Edgar se pencha et releva la femme. Du sang sécoulait de sa blessure à la gorge. Ninon alertait la clientèle du restaurant en poussant des cris de malade.
"Oh, mon frère," avoua Ida en haletant, "ne comprends-tu pas? Cest ce que je voulais, mourir."
Ce furent ses dernières paroles avant longtemps.
Lavenue était devenu un maelström de crétins qui braillaient et gesticulaient. La police les fit évacuer. Le cadavre partit à la morgue, Ida à lhôpital et Rolles au poste. Ninon, agitée de mouvements convulsifs, avait dévalé en courant, hurlant et riant comme une Bacchante, le boulevard jusquau Dôme.
IV
LHEURE DOR
Il nétait guère difficile de satisfaire la justice française. Ida Pendragon fut comparée à diverses martyres chrétiennes de lantiquité dont jai oublié les noms; Edgar Rolles fut mandé par Follat afin de poser pour un tableau représentant saint Georges, lequel fut le clou du salon de cette année-là. Les journaux humanitaires pressèrent la loi dinterdire la boxe et ses cruautés. Les Texans séjournant à Paris arguèrent et se réjouirent, et les Parisiens séjournant au Texas purent assister la conscience tranquille aux lynchages se pouvant présenter.
Ida était convalescente. Jamais ne seffaceraient les affreuses cicatrices qui ornaient son cou - mais son visage perdrait-il jamais sa mystérieuse exaltation? Lorsque Edgar la vit, il eut presque peur de comprendre. La quittant, il gagna le cur de Paris où lattendait une certaine demeure. Il voulait être certain, il voulait consulter un Frère de lEtoile dArgent.
Or, il est très facile de trouver un Frère, lorsquon connaît le mot de passe. Mais il nest pas toujours aisé dobtenir de ce Frère quil vous dise ce que vous souhaitez. Il est presque certain quil sera fort impoli, il y a toutes les chances pour quil sévertue à rester dans la voie du bon sens, ce qui est contrariant lorsque vous vous attendez à de lexaltation mystique. Et il est aussi très probable quil se contente de faire un signe de tête puis de continuer son travail, ce qui est exaspérant lorsque votre affaire est de la plus grande importance pour vous, et pour lui, et pour la Fraternité elle-même, sans parler de lhumanité - et lui se trouve occupé à jouer aux jonchets, et vous outrage plus encore en vous expliquant quil tente de prouver que, du moment que lon procède avec suffisamment de soin, lon pourrait détacher les planètes du système solaire sans lui nuire.
Néanmoins, cette fois-là, Rolles fut assez heureux pour trouver le Frère quil connaissait disponible - même pour lui. Ses pieds reposaient sur le manteau de la cheminée, il fumait une longue pipe et se tournait les pouces.
"Ave, Frater!" dit-il comme Rolles faisait son entrée. "Et aussi Vale. Comme vous, les jeunes frères, vous y prenez pour vous attirer des ennuis!"
"Miss Pendragon sortira de lhôpital dans quatre jours," commença Edgar en guise dexplication.
"Veinard!" rétorqua le grand homme. "Mais ce qui est marrant, cest que je suis moi aussi dans les problèmes."
"Oh! Je suis désolé."
"Je me demande si vous pouvez maider. Voilà. Je me tourne parfois les pouces de cette manière - cest ce que nous appelons la direction positive - et quelquefois de cette autre: la direction négative. Or jen ai perdu le compte il y a bien des années, et ainsi, de quelque manière que je me les tourne, il se pourrait bien que je méloigne de plus en plus de légalité. Et donc - je vous le demande! - comment lhomme pourrait-il atteindre lEquilibre Universel?"
"Ne serait-il pas plus sûr de ne pas les tourner du tout?" se risqua Rolles.
"Jeunesse déshonorante!" rétorqua le Frère. "Vil bouddhiste! Et ainsi ne jamais égaliser le compte! Non! Mon plan consiste... à toujours les tourner dune seule manière. Jai ainsi une chance sur deux que ma manière de faire soit la bonne."
"Et si ce nétait pas la bonne?"
"Eh bien, je suppose que je serais damné."
"Et si vous réussissez, et égalisez le compte?"
"Je nen ai aucune idée."
"Mais..."
"Jeunesse mesquine et antipathique! Je parierai que vous navez pas saisi mon problème?"
"Tout cela semble très complexe."
"Mais mon doute suprême, mon doute le plus oppressant?"
"Je ne vois pas, monsieur."
"Voilà! Ecoutez-moi bien, jeune homme. Jy viens. Je narrive pas à me souvenir de quelle manière je dois toujours me les tourner."
Rolles recula, abasourdi.
"Lisez Nietzsche!" lui jeta le Frère dun ton cassant.
"Mais... mais..." Il bégayait. "Oh! Et puis voilà. Miss Pendragon sort dans quatre jours et..."
"Jaurais aimé que vous appreniez à vous les tourner," lâcha tristement le Frère.
"Mais, monsieur, que dois-je faire?"
"Vous les tourner, pauvre crétin!"
"Je sais que vous voulez toujours dire quelque chose..."
"Jamais. Il y a Rien à dire!"
"Oh!"
"Tirez-vous, je ne veux plus que vous mimportuniez. Tirez-vous! Je vous fous dehors. Est-ce que cela est clair?"
"Vous navez rien à me dire?"
"Quai-je fait durant les inestimables quatorze minutes et vingt-sept secondes venant de sécouler? Primate! Couillon! Imbécile! Lourdaud! Tête de pioche! Croyez-vous quon puisse rattraper le temps perdu? Il faut vous parler anglais - anglais, espèce de papier buvard dhôtel, de pâte à papier incapable dabsorber lencre! Anglais, ouais, pauvre Anglais!"
A cette dernière insulte, Rolles manqua de semporter.
"Oui, eh bien, je vous fous dehors. Allez et faites vos valises, nigaud! Faites vos valises! Malles, valises, sacs, caisses, et par pitié prenez avec vous un peu de cervelle! Emmenez la fille à Jéricho ou à Johannesburg, et prenez avec vous un peu dintelligence, et des triolets, si vous le pouvez!"
"Tournez ainsi lEtre! Tournez ainsi la Forme! Equilibrez-les, pauvre margoulin dépicier! Nation de boutiquiers! Tournez! Tournez! Tournez! LEquilibre nest-il pas présent dans le Bambin? Enseignez-lui à comprendre les enfants!" Le Frère marqua une pause afin de rallumer sa pipe, enfonçant le fourneau dans les braises incandescentes de lâtre.
"Comprendre les enfants? Cest dur. Mais nous les aimons, monsieur."
"Et quelle diable de différence y-a-t-il entre amour et compréhension? Si vous avez lun, vous avez lautre. Oh, tournez, tournez! Vous pouvez menvoyer lune de ces saloperies de coupe-papier de Jéricho," ajouta paisiblement ladepte. "Avec leur pourriture de taillage en pointe sépharade - blasphémateurs! Eh! toi, ne blasphème pas, mon petit gars. Tu as une bonne femme: tire-en le meilleur parti."
"Une femme remarquable, sans doute."
"Une brave femme. Jespère que lors du prochain siège de Paris je naurai pas à faire bouillir ta tête: je préfère la purée. Une brave femme. Une sur de lEtoile dArgent, mon brave crétin!"
"Je ne comprends pas, maître!"
"Je suppose que ce ne sera jamais le cas. Ô génération de vipères! Ô vantard verbeux! Ô freluquet de Kafoozelum!"
"Je vous demande pardon, monsieur! Vous savez quelle a échoué pour ce qui est de labîme?"
"Je? Vous? Cest intolérable. Appelle-moi Hafiz, ça suffira. Eh, abruti! elle était ta maîtresse, jimagine? Ca semble être le cas de nombreuses femmes à Paris."
"Monsieur!"
"Oui ou non? Bien, qui ne dit mot consent... Non! elle ne létait pas! Tu mens! elle ne sest offerte quune fois: va et regarde les marques sur son cou!"
Rolles chancela en arrière, esquinté par la vérité.
"Je suis un Fou!"
"Pas du tout! Mets-y du tien et tu deviendras Magus en cette vie, malgré tout. Dans lintervalle - oh, sois un Diable!"
Le jeune homme devina linfini amour et linfinie sagesse qui se cachaient derrière la rudesse du Frère.
Ses yeux se remplirent de larmes.
"Je la conquerrai, monsieur, par Dieu!" déclara-t-il avec enthousiasme.
"Abandonne-toi à elle. Il ny a quainsi. Sauve-toi, mon garçon! Jai du travail. Je dois tourner, tourner, tourner."
Edgar sinclina et sen fut. Il était trop ému pour dire quoi que ce soit: lAmour quétait lêtre tout entier du Frère faisait fondre la neige de son âme. Il aimait. Pas Ida, pas le monde, pas quelque chose. Il était pur amour, amour sans objet, amour tel que lamour est en lui-même. Il naimait pas, il était Amour.
Mais il partit directement voir Ida Pendragon. Avant quelle ne quitte son lit, ils étaient mariés. Une semaine plus tard ils faisaient route vers le sud, dans lair vif et frais. Et là, parmi les vignes, ils apprirent comment - une fois par siècle - le phénix de la Passion peut ressusciter du feu du Vice, et comment dans le bec du phénix éprouvé par le feu se trouve lanneau de lAmour."
***
Un an plus tard. Ils se trouvaient dans une villa de Mustapha. La mer et le ciel, jaloux, sefforçaient chacun de répondre au mieux à la question du soleil par le mot bleu.
Mais Ida Pendragon, pâle et fragile comme une rare porcelaine, se tordait et ne trouvait point la paix. Edgar se pencha sur elle, aussi vigilant que la nuit de sa première épreuve. Dans lombre se tenait un médecin, au chevet était assise une infirmière tenant un nouveau-né dans ses bras.
"Frère!" dit-elle dune voix éteinte, "le chiffre du grade est Trois, et je me suis offerte trois fois. Une fois à la brute, une fois à lhomme - mon homme! (sa main serra la sienne, oh! combien faible!) et maintenant: à Dieu!" Les larmes jaillirent de ses yeux.
"Cest à toi," murmura-t-elle, "de comprendre lenfant."
Elle retomba en arrière. Le médecin se précipita. Il savait quil ne serait aucunement utile en pareilles circonstances mais fit signe à Edgar de séloigner. Trop tard. Edgar avait compris le Dénouement.
Il sécroula sur la poitrine de la morte, catastrophe!
Linfirmière se leva, presque courroucée, tel un chien darrêt qui sébroue au sortir de leau. Puis vint déposer lenfant dans ses bras.
ALEISTER CROWLEY.

(Première publication, sous le pseudonyme de Martial Nay, in "The Equinox", Vol. I, n°6, Londres, 1911).
Traduction © Philippe Pissier 1998. © Morgane's World 1999 pour la présente édition électronique et mise en page HTML.