APO PANTOS KAKODAIMONOS
(Préface)
À l'évidence - et peut-être sommes-nous l'exception à couteaux tirés avec la règle -, la pensée d'Aleister Crowley (1875-1947) est peu et/ou mal connue au pays de Rabelais, thélémite avant l'heure, heure du faucon fonçant en piqué sur le monde.
Celui qui devait rénover la magie dans le cadre du vingtième siècle occidental naquit à Leamington (Warwickshire) dans une famille inféodée à une secte protestante ultra-fanatique: les Frères de Plymouth; et nul doute que l'oppression de leur morbidité puritaine joua un grand rôle dans sa révolte subséquente et pour tout dire "magicke" contre le christianisme et autres instances aliénantes. Celle-ci débuta par l'exercice de la poésie et son parcours orphique fut influencé par Baudelaire (qu'il traduira en anglais), Swinburne, Shelley, Keats et le visionnaire William Blake. En 1898 parut son premier recueil: "Aceldama", marqué par un satanisme s'apparentant à celui de l'auteur des "Fleurs du Mal". Suivirent bientôt "The Tale of Archaïs", "Songs of the Spirit", "White Stains" (publié clandestinement chez Leonard Smithers, éditeur entre autres d'Oscar Wilde).Ce dernier, considéré par certaines autorités comme l'oeuvre la plus immonde de toute la littérature anglaise, avait été rédigé en réaction contre l'ouvrage de Krafft-Ebing: "Psycbopathia Sexualis". Crowley était en total désaccord avec ce professeur allemand qui, en bon infra-humain qui se respecte, soutenait que les déviations sexuelles étaient d'origine pathologique ou résultaient d'un "faute de mieux". Bien au contraire, il s'agissait pour lui "d'affirmations magiques de points de vue parfaitement intelligibles" (on sent déjà pointer le concept de magie sexuelle qu'il devait plus tard étudier et mettre en pratique). C'est ce qu'il essaya de démontrer sous forme artistique au travers des poèmes de "White Stains", pervers merry-go-round dont 1es cavales oscillent au rythme de la nécrophilie ou de la bestialité,
Crowley avait depuis environ deux ans l'intuition qu'il pourrait éveiller des parties occultées de lui-même via la magie et, suite à une rencontre inattendue, il entrait le 18 novembre de la même année, sous le nomen mysticum de Frater Perdurabo, dans un ordre initiatique intitulé "Hermetic Order of the Golden Dawn" (Ordre Hermétique de l'Aube Dorée) fondé à Londres en mars 1888 par trois membres de la "Societas Rosicruciana In Anglia" - elle-même créée en 1865 par d'éminents francs-maçons & perpétuant les enseignements d'Elias Ashmole et John Dee. Sa structure hiérarchique était basée sur un système de grades en correspondance avec les séphiroth de l'Arbre de Vie de la Qabal (Crowley améliorera de beaucoup cet agencement lorsqu'il fondera son propre ordre initiatique: l'Astrum Argentinum). C'est là que la future "Grande Bête" devait faire ses premières armes en magie - pour ce qui est de l'aspect formel de cette dernière. L'ordre se désagrégera rapidement et nous laisserons à notre ami Jean-Pascal Ruggiu le soin de nous éclairer sur cette grande aventure humaine et spirituelle où la mesquinerie le dispute à la paranoïa.
Aleister volera bientôt de ses propres ailes et entreprendra de longs et mouvementés voyages. Vers 1901-1902, il pratiquera intensément le Yoga en Inde du Sud puis gagnera Ceylan où vivait désormais Allan Bennett, ex-membre de l'Aube Dorée et ami, devenu moine bouddhiste sous le nom de Bhikku Ananda Metteya. En compagnie de celui-ci, il continuera d'explorer ce domaine et au terme de plusieurs mois atteindra l'état nommé Dhyana qu'il décrira comme une formidable expérience spirituelle. Cet apprentissage du contrôle du corps, de la pensée, du souma & des émotions marque un tournant important dans la vie du Mage. En effet, cette connaissance et cette maîtrise qu'il venait d'acquérir (et dont témoigne la Partie 1 de ce livre) le hissaient irrémédiablement au-dessus des magiciens de l'Aube Dorée auxquels l'entraînement psvcho-physiologjque du Yoga aurait sans doute beaucoup apporté quant au contrôle de leurs expérimentations astrales et rituelles.
En 1904 (précisément les 8, 9 & 10 avril) surviendra l'événement qui dès lors orientera de manière capitale l'existence de Frater Perdurabo. Alors de passage au Caire en compagnie de sa première femme, Rose Edith Kelly, une révélation écrasante, "Le Livre de la Loi" ou "Liber AL vel Legis"3, lui est dictée durant ces trois jours par une entité supra-humaine nommée Aiwaz. Ses trois chapitres sont les trois paroles respectives des divinités Nuit' Hadit & Râ-Hoor-Khuit. Dans l'iconographie égyptienne, Nuit est représentée comme une femme arquée au-dessus de la terre, voûte céleste où brillent les étoiles: c' est la grande déesse du panthéon thélémite, se confondant avec le zéro qabalistique. Nuit, Hadit & Râ-HoorKhuit nous évoquent la trinité Isis-Osiris-Horus. La définition que Nuit donne d'elle-même (dans le chapitre où elle s'exprime) est suffisamment éloquente: "I am Infinite Space, and the Infinite Stars thereof" (1, 22), soit ISIS en acrostiche. Elle symbolise l'infinité des possibilités à accomplir. Son parèdre ou complément, Hadit, est le point infnnitésimal et omniprésent, la graine créatrice; on peut le comparer au Soi ou à l'Atma hindou, ou encore le définir comme "le centre secret de l'âme humaine". Dans le Liber Legis (11, 3), Hadit se présente de la manière suivante: "Dans la sphère je suis partout le centre, comme elle, la circonférence, n'est trouvée nulle part" (11, 3). Hadit est cette unité infiniment petite qui va explorer l'infiniment grand de sa compagne Nuit. On le représente comme un globe ailé au coeur de cette dernière. Il est le "Vrai Vouloir" ("True Will") à l'intérieur de chaque être humain. De la conjonction de Nuit & Hadit est engendré Heru-Râ-Ha ou Horus, pouvant se manifester sous deux formes: celle d'un enfant encore à naître, Hoor-PaarKraat' ou celle de Râ-Hoor-Khuit, dieu faucon de la guerre. C'est sous cette dernière, très belliqueuse, qu'il se manifeste dans le chapitre qui lui est consacré. Il représente la réalisation de la Vraie Volonté et se trouve être le Seigneur du Nouvel Eon. Dans la pensée de Crowley, le monde est régulièrement soumis à des changements d'éons, ou de cycles si l'on préfère. Ainsi, le monde serait passé par l'Eon d'Isis correspondant aux sociétés matriarcales et aux cultes de la Nature; puis par l'Eon d'Osiris correspondant aux sociétés patriarcales et aux cultes des "dieux agonisants" dont le christianisme est le meilleur mais non le seul exemple. Durant celui-ci, la formule initiatique en vigueur est celle de la renonciation et de la rédemption via la souffrance. A contrario, dans ce nouvel Eon d'Horus (qui présente d'ailleurs beaucoup d'analogies avec le Kali-Yuga hindou), "Le Mot du péché est Restriction" (1, 41). La démarche transcendantale se rapproche des enseignements du tantrisme pour lequel coexistence du Samsara et du Nirvana n'est plus incompatible. Abolie l'opposition entre réalisation spirituelle et fréquentation du monde phénoménal. Citons Crowley. "La joie de vivre consiste à exercer ses énergies en une croissance continuelle, en un changement incessant et en jouissant de toute expérience nouvelle. S'arrêter signifie tout simplement mourir. L'éternelle erreur de l'humanité est de se fixer un idéal accessible". Cela nous fait tout naturellement penser à Nietzsche pour qui le bonheur est "le sentiment que la puissance croît, qu'un obstacle est en voie d'être surmonté". Tout le chapitre 111 attribué à Râ-Hoor-Khuit est d'ailleurs parsemé d'affirmations d'un nietzschéisme violent: "Maintenant, qu'il soit tout d'abord compris que je suis un dieu de Guerre et de V engeance. Je les traiterai avec rigueur." (111, 3), "Ne craignez rien du tout; ne craignez ni les hommes ni les Parques, ni les dieux, ni quoi que ce soit. Ne craignez pas l'argent, ni le rire de la sottise du peuple, ni tout autre pouvoir dans les cieux ou sur terre ou sous terre." (111, 17), "Maudis-les ! Maudis-les ! Maudis-les ! De ma tête de Faucon je crève à coups de bec les yeux de Jésus alors qu'il pend à la croix. Je bats des ailes au visage de Mahomet & le frappe de cécité. De mes serres j'arrache la chair de l'Indien et du Bouddhiste, du Mongol et du Din. Bahlasti ! Ompehda ! Je crache sur vos croyances crapuleuses. Que Marie immaculée soit déchirée sur des roues: que par égard pour elle toutes les femmes chastes soient totalement méprisées parmi vous!" (111, 50-55). Voici donc Crowley promu prophète d'un nouveau cycle et pour des raisons - entre autres qabalistiques - trop longues à expliquer ici, il s'identifiera de plus en plus à la Bête de l'Apocalypse, celle dont le nombre est le nombre d'un homme: 666.
Chapitre 1, verset 39, il est dit: "Le mot de la Loi est THELEMA". Thelema est le mot grec pour "volonté" (de même valeur numérique que le mot "Agape" signifiant "Amour" ou qu'AIWAZ: 93) et un individu adhérant à la révélation d'Horus & mettant en pratique ses implications - est dit "thélémite". Pour le Mage employant le système théurgique de Crowley, l'objectif principal est en effet de découvrir sa "Vraie Volonté", celle-ci n'ayant rien à voir avec le volontarisme du profane: elle se situe largement au-delà des désirs conditionnés par l'éducation, la société, le contexte culturel, etc. À vrai dire, pour la Bête, la quête de la Vraie Volonté se confond avec le Grand Oeuvre alchimique.
C'est en 1911 qu'il rencontre Mary d'Este Sturges, élève d'Isadora Duncan (elle prendra le nomen mysticum de Soror Virakam). Elle devient bientôt la médium de Crowley et recueillera certains messages d'un esprit nommé Ab-ul-Diz, enjoignant son compagnon d'écrire un livre sur la magie: le "Book Four". Les deux premières parties de celui-ci (le présent ouvrage en constitue la traduction) virent le jour en 1913. Il faudra attendre 1929 pour que paraisse la troisième, "Magick in Theory and Practice", qui est en quelque sorte le Dogme et Rituel de la Grande Bête, traitant de tous les problèmes liés à l'exercice de la théurgie. La quatrième, "The Equinox of the Gods" (à savoir le Liber AL accompagné de commentaires) parut en 1938. Ce Livre 4 ou Liber ABA est en quelque sorte le successeur thélémite du "Book Four" de l'Ordre Hermétique de l'Aube Dorée : ce quatrième tome des enseignements de cette école incluait les données cérémonielles de base, à savoir: rituélies élémentaires et planétaires (pentagrammes & hexagrammes) ainsi que fabrication et consécration des armes magiques.
Nul doute que le lecteur l'ayant parcouru sera surpris par ce que Crowley nous offre dans son oeuvre du même titre: il pourra déjà voir dans les deux premières parties ici présentées avec quelle profondeur psychologique & métaphysique l'auteur nous entretient du Yoga comme de la symbolique des divers instruments rituels.
Nous espérons que la publication de ce texte sera à même de donner un aperçu de la complexité et de la richesse du système magique de la Bête ainsi que d'enfin fournir à tous les francophones avides de ses écrits fondamentaux une traduction correcte de l'un d'entre eux.
Aum Ha.
LÉON & LE TRADUCTEUR
Scanné et mis au format HTML par Willy Fiorucci (Dog-Face Boy) en 1999 e.v.. Pendant ce travail, l'écoute de l'album "Sacrifice" du groupe Metal Motörhead a permis l'ouverture de certaines zones d'ombres-lumières.
"Sacrifice, dust, skulls and I've gone to Hell !!! Thru the eyes of the mask Tell me what you see!"
Copyrights 1999 - O.T.O. / JAF BOX 7666 / NY 10116-4632 / U.S.A. - Oasis "Sous les Etoiles" et le traducteur Philippe Pissier.