Voici présenté pour la première fois en ligne sur le Web, et en français, "Le Scorpion", une pièce de théâtre d'Aleister Crowley (1875 - 1947) ayant pour cadre les croisades et pour sujet, l'amour impossible et tragique entre une Sarrasine et un Templier.

Le texte original en anglais fut publié pour la première fois dans "The Equinox Vol. I, n°5" à Londres en 1911.

La présente édition est due au travail de traduction de Philippe Pissier et à l'éditeur "Les Gouttelettes de Rosée", les commentaires sont du copiste auteur de cette présentation.

 

"Je laissai Neuburg récupérer à Biskra et rentrai seul en Angleterre. A peine m'étais-je installé dans mon compartiment que s'empara de moi une irrésistible envie d'écrire une pièce traitant des Templiers et des Croisades. J'avais eu avec moi, dans le désert, les rituels de la franc-maçonnerie, ceux des Rites Ecossais et de Memphis-Misraïm. Un plan destiné à reconstruire la franc-maçonnerie avait d'ores et déjà germé en moi, comme je raconterai plus tard. Le rituel du 30° avait frappé mon imagination. La pièce que je me proposai d'écrire, Le Scorpion, vint à la vie armée de pied en cap."

  • Aleister Crowley, "The Confessions"
  • ACTE I

    ACTE II

    ACTE III

     

     


     

    LE SCORPION

    UN DRAME EN TROIS ACTES

    par

    ALEISTER CROWLEY

     

     

     

    "Dieu est Amour" - Epître de Saint Jean

    A A G A Q A en souvenir de l'Heure de l'Initiation, et à Lampada Tradam et Mohammed ibn Rahman en mémoire de nos pérégrinations dans le Désert, ainsi qu'à mes frères de l'O\ K.D.S.H. en mémoire du Martyr de notre G\ M\

    J.B.M. (1)

    Je dédie ce drame.

     


    ACTE I

    PERSONNAGES

     

    SIRE RINALDO DE LA CHAPELLE, Précepteur des Chevaliers du Temple.

    SIRE RAYMOND, SIRE JACQUES, SIRE EUSTACHE, et d'autres, ses Chevaliers.

    JOCELYN, un troubadour les accompagnant.

    Leurs ECUYERS et autres.

    SAÏD OMAR, un émir arabe. Sa troupe de guerriers.

    LAYLAH, sa fiancée.

    UNE NYMPHE, et des enfants à son service.

     

    ACTE I

     

    SCENE : Le désert. Au premier plan : un puits doté d'une margelle, avec un levier. Trois palmiers. Herbes hautes. Le sol est irrégulier. A l'arrière plan, d'autres palmiers, parmi lesquels sont plusieurs chevaux de bataille dont s'occupent des écuyers. Autour du put se trouvent des templiers, armés, se reposant. Il y a également JOCELYN, un troubadour.

    JOCELYN (chantant sur sa harpe) :

  • Midi doucement sommeille dans la palmeraie,

    La brise du désert murmure des psaumes,

    Et nous qui nous reposons nous devons nous lever et chevaucher

    Sous la bannière cruciforme

    Qui brave l'orage comme le Sarrasin,

    A cette époque bénie de Noël.

    Car nous sommes robustes, endurcis par les coups

    Et batailles,

    Et languissons après nos neiges maternelles.

    Que nous est l'allégresse du puits ?

    A nous qui voulons la citadelle,

    Et le joyeux bourg, et la chrétienne réjouissance ?

    Mais nous avons juré à Christ de nous battre,

    Pour Dieu, notre honneur et notre droit,

    Contre l'Orient des infidèles.

    Nous avons quitté nos dames, vous et moi,

    Mes frères !

    Nos châteaux elles gardent, et se lamentent !

    Oh ! un saint ermite nous pourrait-il octroyer

    Les éphémères caresses d'une brève journée ?

    Hâter jusqu'à nous, portées par un vent enchanté,

    Nos dames, afin que notre foi soit récompensée ?

    Cela n'affilerait-il point toute épée,

    Cela ne parfumerait-il point toute prière ?

    Aime comme pique le houx, aime avec la pureté de la neige,

    T embrasse sous la lune s'il n'est point de gui !

  • SIRE RAYMOND. Voilà quelque chose de très mal chanté, Jocelyn, et de trop triste en vérité ! Les ermites d'ici sont malveillants et nauséabonds. Je nettoierais volontiers cette terre de leur présence.

    SIRE JACQUES. Tous des espions. Et des enchanteurs par-dessus le marché.

    SIRE EUSTACHE. Pires encore leurs jouvencelles, si vous voulez mon avis. Pensez au galant Florimond, jamais chevalier d'une pareille stature ne se serait défaussé de son épée ou n'aurait couché sa lance.

    SIRE RAYMOND. Pris dans la nasse !

    SIRE JACQUES. Il vit maintenant dans le désert en compagnie de la sorcière, c'est devenu un sauvage et un proscrit.

     

    SIRE RAYMOND. Guère mieux qu'un brigand. Et le bruit court qu'il a apostasié note sainte foi.

    (Tous se signent.)

     

    JOCELYN (chante) :

  • Oh hé ! Oh hé ! le Croissant et la Croix !

    Si la seconde est une affaire, le premier est une vilenie.

    Que trouvera-t-on

    En terre

    De Mahom,

    Un chevalier apostat, un vantard renégat ?

    Mieux vaudrait que tous

    Nous laissions ici nos os blanchir au soleil,

    Et soyons sauvés, plutôt que d'aller brûler avec les imposteurs païens !

    Car pour l'infidèles,

    Il manque au porc notre esprit divin,

    Leur vieux fou de prophète leur proscrit le vin !

    Buvez, vous tous mes chevaliers !

    Dieu et mon droit !

    Ce soir nous ramènerons ces sombres chiens dans leurs niches !

  • SIRE JACQUES. Que cessent tes fadaises ! Voici qu'arrive le Précepteur. En selle !

    JOCELYN. Pourquoi ne chevauche-t-il point à nos côtés, en bon chevalier et joyeux compagnon ?

    SIRE JACQUES. Qui porte sur ses épaules le poids de la Chrétienté n'a nul besoin d'ouïr ton sot bavardage, ou avoir ta face de sot près de la sienne. Bien qu'il n'ait vu que vingt-six étés, il est plus sage que bien des barbes grises ! Vois, même de loin, combien gravement il chevauche sa monture. Le front penché, le dos courbé…

    JOCELYN. Comme un bossu !

    SIRE JACQUES. Tel Atlas supportant le monde.

    SIRE RAYMOND. Mon brave Jocelyn, la plus sage de tes pensées pourrait-elle égaler sa plus sotte que tu ne pourrais siéger au concile.

    JOCELYN. Grand merci ! Je me permets de sourire en coin. Avec un faucon à mon poignet et un madrigal sur mes lèvres, une prière offerte au matin, et un baiser volé la nuit, que ferais-je de vos conclaves poussiéreux ? J'aimerais autant être un érudit.

    SIRE JACQUES. Si tous étaient comme toi, la Chrétienté s'effondrerait en un an et un jour. Les braves frères chevaliers rameraient dans les galères ottomanes et quelques sots captifs - dans ton genre - divertiraient leurs émirs et garderaient leurs femmes.

    JOCELYN. La belle affaire. Je suis las d'être en croisade. Le Saint Sépulcre est vide - gloire à dieu qui opéra un miracle pour qu'il en soit ainsi ! - et nous devons venir remplir de force mille autres avec la chair et le sang de bons chrétiens, lesquels étaient vifs et gais. Allons-y, cependant ! Le précepteur engendre autant de tristesse que la soleil engendre de lumière, quelles soient destinées aux bons ou aux mauvais. Un, deux, trois - je vous conduirai tous jusqu'à Sidi Khaled.

    Ils quittent la scène, se dirigeant vers leurs cavales, JOCELYN continue à chanter en s'en allant.

  • Que vaut donc
  • Le chien de chasse ou le faucon ?
  • Un singe pour la gaieté !

  • Un perroquet pour converser !
  • La peau de Rosamonde

  • Est plus blanche que le lait,
  • Séduisante comme la péché

  • Et plus douce que la soie.
  • Si je pouvais être de retour

  • Des croisades ne serait-ce qu'une heure,
  • Mon corps gisant en paix

  • Dans l'alcôve de Rosamonde !
  • (Depuis les palmiers s'en vient LAYLAH, voilée, portant une cruche. Elle l'attache à la corde du levier et la plonge dans le puits. Elle regarde autour d'elle et, ne voyant personne, relève son voile.)

    LAYLAH.

  • L'eau sourd

    Du cœur de sable,

    Plus pure que la pluie.

    De même en mon cœur

    L'amour jaillit

    Plus chaste que la grâce céleste elle-même.

    La terre purifie

    Avec plus de finesse que l'océan.

    Ce n'est que grâce à la matière

    Que l'esprit peut comprendre ce qu'il est,

    Se justifier, devenir lui-même.

    Ce mystère je l'ai appris

    Du saint homme de Bassu.

    Sa barbe était plus blanche que la neige

    Car jadis plus noire que le charbon.

    Ainsi entretiendrai-je mon amour,

    L'amour que je dois,

    Que j'offre à mon époux,

    Le plus noble des émirs;

    Car et moi et mon amour et mon service,

    Et mon devoir,

    Tout lui revient.

    Je n'ai nul autre devoir envers Dieu

    Que d'obéir à mon époux.

    De la sorte mon cœur est-il plus libre

    Que tous les autres cœurs,

    De même que celui qui habite la palmeraie

    Est plus libre que celui qui erre dans le désert.

    Celui qui erre doit trouver la palmeraie;

    Qui y habite est à son aise.

    Mon cœur est une jeune gazelle

    Bondissant d'amour vers mon époux.

    Il est noir de barbe, superbe et audacieux.

    Même au matin des noces il guerroie

    Contre l'infidèle.

    Il est si fort et si brave :

    Dieu doit sur lui veiller,

    Lui intimant de revenir en vainqueur

    A la fleur de son jardin

    Qui n'attend plus que sa main pour être cueillie.

  • (Durant cette dernière partie du chant, SIRE RINALDO DE LA CHAPELLE, précepteur des Chevaliers du Temple, est entré sans bruit, est descendu de son cheval, l'a attaché à un palmier, et s'est approché de LAYLAH. Comme elle retire de l'eau, il plaque ses mains sur ses yeux. Elle frémit de peur mais aucun son ne s'échappe de ses lèvres.)

     

    SIRE RINALDO. Tu es une brave fille.

    LAYLAH. Vous êtes… un infidèle. Je n'ai pas ma dague, car ç'aurait été votre cri - et non le mien - qui aurait alerté mes proches.

    RINALDO. J'ai une vingtaine de braves chevaliers à portée du son de mon cor. Tes proches ne sont que radoteurs, femmes et petits enfants. Tous tes guerriers sont au loin.

    LAYLAH. Oui, partis tuer vos preux chevaliers.

    RINALDO. Il se peut. Mais tu es mon otage.

    (Il la relâche. Elle lui fait face)

     

    LAYLAH. Un gage qui n'a guère de valeur.

    RINALDO. Ces soieries et ces perles ! Un simple anneau et je fixerais ton voile à ma cotte de mailles.

    LAYLAH. Je suis la fiancée de l'émir.

    RINALDO. Une belle épouse. Je t'aurais cru sa fille.

    LAYLAH. Mes pieds n'ont pas encore franchi le seuil de sa demeure.

    RINALDO. Tes pieds sont magnifiques… Sais-tu dire la bonne aventure ?

    LAYLAH. Le destin de chaque homme est inscrit sur son front.

    RINALDO. Lis-moi le mien.

    LAYLAH. Laissez-moi m'en retourner chez moi.

    RINALDO. Très bien, je vais te lire le tien. Tu seras prisonnière d'un chevalier étranger.

    LAYLAH. Pas de vous, Sire Chevalier !

    RINALDO. Le reste est vague.

    LAYLAH. Vous n'oserez pas me toucher.

    RINALDO. Assise ! (Il s'assoit sur la margelle du puits) Sais-tu à quoi je songeais comme je chevauchais sous le soleil en direction de cette palmeraie ?

    LAYLAH. A quelque nouvelle ruse pour porter le feu et l'épée dans nos paisibles villages.

    RINALDO. Non. Je me demandais pourquoi les hommes ne peuvent vivre en paix. Je me demandais quel était le différend qui a ruiné l'Europe et fait un charnier de l'Asie ces cent dernières années.

    LAYLAH. Je ne saurais vous répondre.

    RINALDO. Tout ce que je sais, c'est que du temps du Pape Urbain II, certains pèlerins gagnant Jérusalem commencèrent à grogner. Et il y eu un fou pour hurler si fort en leur nom que toute l'Europe en fut viciée. Tous les pèlerins grognent. Toute l'humanité grogne. La chevalerie ne peut-elle faire rien de mieux que de redresser les torts ? Le progrès et le savoir s'enlisent dans cette éternelle réparation. Ou si nous devons réparer les torts, réparons le grand tort, celui de l'homme qui se méprend sur le compte de son prochain !

    LAYLAH. Laissez-moi m'en retourner chez moi. (Elle tente de s'échapper.)

    RINALDO. Assise ! (Il la ramène très précisément à sa place.) Nous adorons un seul Dieu, tout comme vous. C'est la base de l'entente. Nous avons un seul prophète, tout comme vous; il y a un petit désaccord quant au nom. Laissons nos sots visiter les sépulcres de nos prophètes, de même que les vôtres viennent visiter ceux des leurs; et ne brisons les têtes que de ceux qui nuisent à la paix.

    LAYLAH. Laissez-moi m'en retourner chez moi. Vous nuisez à la paix en ce moment même, et moi je briserai votre tête.

    (Elle a descellé une pierre du puits et le frappe avec. Sa joue saigne.)

    RINALDO. (impassible.) Assise ! … voici donc ce que je lis du futur. Moi qui t'ai rencontrée dans la haine te quitterai dans l'amour… et ce sera la fin des Croisades !

    LAYLAH. L'amour ! (amèrement sarcastique.)

    RINALDO. L'amour ! (enthousiaste.)

    LAYLAH. Je préfère encore le dard du scorpion.

    RINALDO. Mon cimier est un scorpion (Il désigne le cimier, paré d'un bijou en or, au sommet de son heaume de couleur claire.) J'ai soif. Donne-moi de l'eau.

    LAYLAH. J4aurais donné de l'eau à un chien assoiffé. (Elle verse de l'eau dans ses mains.)

    RINALDO. En échange de cette eau, je te donnerai du feu. Il y a douze cents la paix sur terre aux hommes de bonne volonté survint grâce au sacrifice d'une vierge… l'histoire se répète.

    LAYLAH. J'ai beau être au bord du puits, je ne tomberai pas dedans. A ce que je vois, vous êtes un renégat, et à ce que je crois : un monstre. L'orgueil et la vanité que vous tirez de votre propre sagesse vous ont rendu fou. Je vous tiens pour un insensé.

    RINALDO. La sagesse de ce monde est folie aux yeux de Dieu.

    LAYLAH. Continuez à débiter vos niaiseries ! Même la poussière se rit de vous.

    RINALDO. Il y a des serpents dans la poussière.

    LAYLAH. Que voulez-vous dire ?

    RINALDO. Je l'ai lu dans tes yeux il y a trois minutes. Je n'ai eu nul besoin de tourner le tête pour savoir qu'à l'horizon galopent ton fiancé et sa troupe.

    LAYLAH. Vous êtes intelligent.

    RINALDO. Et tu fus malgré toi contrainte de me fournir un indice m'avertissant, m'enjoignant de rejoindre mes chevaliers.

    LAYLAH. Non !

    RINALDO. Si ! Par cela ai-je su que tu m'aimais.

    LAYLAH. Et par ceci (elle le frappe) savez-vous que je vous hais.

    RINALDO. Tu es trop jeune. J'ai déjà vu des lionnes.

    LAYLAH. Vous êtes un sauvage.

     

    RINALDO. La Nature est sauvage. La passion est sauvage. Dieu, qu'il s'agisse de celui des Juifs ou de celui des Musulmans, tire grand plaisir de la mort. Sinon, pourquoi tuer bêtes et hommes en Son honneur ? La force brutale est au cœur des choses. On tire l'homme hurlant du ventre de sa mère qui souffre le martyre; l'homme combat tout ce qui l'entoure - et plus c'est proche de lui plus farouchement doit-il se battre - et pour finir il est précipité, toujours guerroyant, dans la gueule avide de la mort.

    LAYLAH. Le nuage grossit.

    RINALDO. Tu m'aimes en effet, puisque tu m'intimes de ne pas perdre de temps.

    LAYLAH. Oh non ! ... Je dois vous respecter. Vous me traitez comme si j'étais un caillou dans le sable. Rien ne vous émeut.

    RINALDO. C'est l'amour qui m'anime.

    LAYLAH. Nous sommes opposés en tout.

    RINALDO. Ainsi Nature l'a-t-elle voulu. L'homme hait son prochain : mais lorsqu'il découvre son contraire, il l'aime. La guerre que se livrent les ennemis n'est que joie, depuis le bruit de la lance contre le sabre, lorsque le Sarrasin rencontre le Chrétien dans la plaine, jusqu'à... ceci, lorsque le Chrétien prend la Sarrasine dans ses bras et...

    (Il l'enlace)

    LAYLAH. Oh ! (la cruche est renversée et l'eau s'en écoule.)

    RINALDO. Je t'aime.

    LAYLAH. Je suis atome de poussière victime du simoun.

    RINALDO. Laisse-le tourbillonner ! Il n'y a plus de Chrétien ou de Sarrasine, il y a l'homme et la femme - comme il était dès le commencement et comme il en sera toujours.

    (Il la porte dans ses bras jusqu'aux herbes hautes. Elle lutte en vain. Ils sont maintenant invisibles.)

    LAYLAH. Aide-moi, ô Seigneur des Combats !

    RINALDO. Dieu est amour.

    (Musique. Du puits surgit une nymphe vêtue de gaze d'azur et d'argent, elle a dans les cheveux des roses et des joyaux. A sa suite, un groupe d'enfants.)

    LA NYMPHE (chante) :

    Dans le puits

    Où je demeure,

    Il fait froid et sombre;

    Mais la vérité

    De ma jeunesse

    Est un palais de musc.

    La vérité monte en bouillonnant jusqu'à déborder;

    Lumière et ténèbres ne font qu'un à Ses yeux !

    Dans les ténèbres

    Peux-tu observer

    Le lente filtration de mes eaux,

    Mais tu ne connais

    Point la splendeur

    Où chante cette âme mienne.

    La vérité monte en bouillonnant jusqu'à déborder;

    Vie et mort ne font qu'un à Ses Yeux!

    Il fait froid

    Dans la vieille

    Et morne obscurité de mes antres;

    Il y a ardeur

    Dans le rythme

    De mes remous passionnés.

    La vérité monte en bouillonnant jusqu'à déborder;

    Amour et haine ne font qu'un à Ses yeux.

     (Ils dansent puis retournent dans le puits. On aperçoit maintenant R. et L. dans l'herbe, elle sanglote contre son épaule.)

    RINALDO. La nuage obscurcit tout le ciel. Laylah ! (Il retire le scorpion de son cimier.) Conserve ceci en souvenir de moi.

    LAYLAH. Pour ne point oublier haine et vengeance !

    RINALDO. Comme tu voudras. Mais les croisades sont finies !

    (Il l'amène près du puits, la dépose au sol. Elle sanglote, bras sur la margelle et visage invisible. RINALDO prend son palefroi et jette un regard par-dessus son épaule en direction de l'ennemi, puis un autre en direction de LAYLAH. Puis il s'en va, éperonnant sa monture. LAYLAH reste à pleurer. Après un long intervalle elle se lève à demi et, tendant les mains en sa direction, s'écrie par saccades :

    LAYLAH. Reviens!... Reviens!...

    (Elle s'évanouit. Silence de mort. Peu de temps après l'on perçoit le galop distant de chevaux. Le bruit devient de plus en plus fort. LAYLAH se lève, maîtresse d'elle-même, baise le scorpion d'or et la cache contre son cœur, puis remplit à nouveau la cruche.

    (Entre une troupe de Sarrasins, ils mettent pied à terre. Leur chef, l'EMIR SAÏD OMAR, se rue vers le puis.)

    SAÏD OMAR. Victoire ! Nous avons donné la chasse aux infidèles durant trois jours, et le vautours du désert sont repus, et les chacals vont crever d'embonpoint. Ma gazelle, t'es-tu languie de moi ? Ma rose, ma tulipe, mon anémone, svelte palmier de l'oasis, douce eau du puits ! Nous festoierons ce soir, ma petite étoile de la nuit, splendide et jeune lune qui brille au-dessus des dunes !

    (Il l'étreint dans ses bras.)

    LAYLAH. (d'une voix blanche.) Victoire ! Oui, douce est la victoire. Nous festoierons ce soir. (Elle frémit.)

    SAÏD OMAR. (remarquant que ça ne va pas.) Qu'y-a-t-il ? Que se passe-t-il ?

    LAYLAH. J'ai fait de mauvais rêves.

    SAÏD OMAR. (à ses hommes.) Regagnons nos demeures ! Il nous faut festoyer; il nous fut dormir.

    (Il prend LAYLAH sur son arçon.

    Tu dois dormir, murmure du vent d'ouest !

    LAYLAH. Je ferai de mauvais rêves.

    SAÏD OMAR. Non ! Tu ne dormiras point cette nuit, blanche fée du Paradis, gazelle du désert aux yeux noirs !

    LAYLAH. Sois doux avec moi... je souffre... j'ai été piquée par un scorpion.

    SAÏD OMAR. Il n'y a pas de scorpion en hiver. Où se trouve la blessure ?

    (LAYLAH porte la main à son cœur puis s'évanouit et s'affaisse en travers de l'arçon.)

    Appelez Ibrahim, le sage médecin ! Regagnons nos demeures !

    (Ils sortent. On entend faiblement la voix de la nymphe du puits, qui provient d'en bas

    "La vérité en bouillonnant jusqu'à déborder;

    Amour et haine ne font qu'un à ses yeux !")

     

    RIDEAU.


    NOTES :

    (1) J.B.M. pour Iacobus Burgundus Molensis - Jacques de Molay, dernier Grand-Maître de l'Ordre du Temple brûlé à Paris en 1314 suite au procès inique menè contre l'ordre par le roi de France Philippe le Bel avec la complicité du pape Clément V.

    Le Grade de KDSH, ou grade de Chevalier Kadosh, est le 30° de la maçonnerie écossaise qui en compte 33.

     


    Ó Les Gouttelettes de Rosées & Philippe Pissier 1998 - ISBN 2-911651-08-1 Ó Morgane's World pour la présente édition électronique et mise au format HTML. 

    Ó Traduction Philippe Pissier 1998.