LE SCORPION
UN DRAME EN TROIS ACTES
par
ALEISTER CROWLEY
ACTE II
PERSONNAGES
LAYLAH, épouse de Sidi Omar.
SLIMAN, le fils qu'elle a eu de Sire Rinaldo de la Chapelle.
OTHMAN, AKBAR & MOHAMMED, les fils qu'elle a eu avec Sidi Omar.
FATMA, sa vieille nourrice nubienne.
LEDMIYA, une jeune servante, bonne musicienne. D'autres caméristes. Des esclaves joueurs de flûte.
ABDUL KHAN, un eunuque. D'autres eunuques.
ACHMET, écuyer de Sliman.
UNEVIERGE CHRETIENNE A LA BLONDE CHEVELURE, fille de Sire Rinaldo de la Chapelle.
DES MESSAGERS.
LA POPULACE.
ACTE II
Vingt ans plus tard. Un palais Oriental dans une cité proche de Jérusalem; La Salle d'Audience. LAYLAH, voilée, est sise sur le trône. Elle est entourée de ses caméristes et de sa vieille nourrice FATMA. Un eunuque monte la garde près de la porte, armé d'un cimeterre dégainé.
LEDMIYA. (une jeune fille pourvue d'un instrument à cordes) :
Telle la fleur qui attend l'averse,
Tel l'amoureux qui attend que se lève la lune,
Nous attendons, attendons, lancinante pleine,
Des nouvelles du combat dans la plaine.
Ceux que nous aimons sont-ils blessés ou morts,
Ou le Seigneur a-t-il châtié, une fois encore,
Les légions de la Croix, et pourrons-nous voir
Un sentier de sang où flamboie la gloire ?
La sabre frappe, la trompette retentit,
Les destriers hennissent - oh ! puissions-nous voir
Du Croissant la belle victoire !
LAYLAH. N'y-a-t-il aucune nouvelle ?
FATMA. Le bruit court que la bataille a commencé.
LEDMIYA. Sous les murs mêmes de Jérusalem !
ABDUL KHAN. A la porte du Sud.
FATMA. Beaucoup, beaucoup tomberont. Hélas... hélas !
LAYLAH. Sliman est fort et brave... mon bel enfant.
FATMA. Oui, son menton est duveteux. Mais les plus forts et les plus braves tomberont les premiers.
LAYLAH. Espèce d'oiseau de malheur ! Tais-toi ou je te fais donner le fouet.
FATMA. Oh ! Oh ! En vérité je n'ai fait que dire ce que tout le monde sait. Et s'il meurt en effet, il te restera Sidi Omar, ton seigneur et maître que tu adores. Et Othman, et Akbar, et Mohammed !
LAYLAH. Sliman est mon premier-né.
FATMA. Certes, il n'est pas comme ses frères. Il est de belle carrure, solidement bâti. Il ressemble plus au cèdre qu'au palmier.
LAYLAH. La mère de Sidi Omar était une princesse du Liban.
FATMA. Il est rude et taciturne.
LAYLAH. Le père de Sidi Omar était l'homme le plus saint de toute la Syrie. Il passa quarante années seul dans la montagne.
FATMA. Il est plus prompt à la colère qu'à l'obéissance. Certains diraient que du sang chrétien coule en lui.
LAYLAH. La nuit où il fut engendré, Sidi Omar avait du sang chrétien sur les mains.
FATMA. Il est blond comme un chrétien.
LAYLAH. Les hommes de la tribu de Sidi Omar ont tous les cheveux blancs, espèce de vieille sorcière ratatinée !
FATMA. Ah ! Sidi Omar ! Sidi Omar ! Sidi Omar ! Heureux le prince dont la femme est aussi loyale que toi. Tu ne peux ouvrir la bouche sans mentionner son nom.
LAYLAH. Ne le place pas dans la tienne, sac à mensonges !
FATMA. Je l'ai close ces vingt dernières années.
LAYLAH. Quoi ? Tu n'as cessé, ces vingt dernières années de mériter la raclée, vieille colporteuse de médisances ! Et tu l'as souvent eue.
FATMA. Ce n'était pas une raclée que vous méritiez, princesse. Plus d'une fois suis-je allée tirer l'eau au puits près duquel...
LAYLAH. Abdul Khan ! Chasse d'ici cette vieille taupe médisante et administre-lui une bonne correction. Fatma ! C'est la dernière fois que je laisse intacte ta langue mensongère dans ta vieille gueule de chamelle incroyante !
(L'eunuque la fait sortir par la force, elle hurle et se débat.)
Quelles nouvelles ? Quelles nouvelles ?
LEDMIYA (à la fenêtre.) Un cavalier arrive au galop de Jérusalem.
LAYLAH. Oh, vite, vite, vite, des nouvelles ! Par pitié. Faites que sa monture soit cavale ailée au pied d'airain ! Mais je suis hors de moi. Ne me prêtez pas attention ! Je peux attendre. Une reine doit savoir attendre.
LEDMIYA. Il sera bientôt là. Et au loin je vois des reflets, je perçois une clameur indistincte. Je crois que les combattants se rapprochent eux aussi.
LAYLAH. Oh, nous ne pouvons être battus ! Sliman est si fort et si brave.
FATMA (qui réapparaît.) Tout est perdu ! Tout est perdu ! Prenons tous la fuite !
LAYLAH. Tais-toi perroquet.
(Le Messager entre.)
LE MESSAGER. Pardon, princesse !
LAYLAH. Des nouvelles, ou tu n'as plus de tête.
LE MESSAGER. De glorieuses nouvelles ! Sidi Omar est entré dans Jérusalem où il a mis à sac la Demeure des Chevaliers du Temple, et celle des Chevaliers Hospitaliers, et...
LEDMIYA (à la fenêtre) Oh, je vois des lances qui étincellent au milieu des nuages de poussière !
LE MESSAGER. Mais...
LAYLAH. Parle, si jamais tu veux garder l'usage de la parole !
LE MESSAGER. Mais les Chevaliers de Malte
(1) sont apparus en grand nombre, venus de la vallée sur leurs nobles destriers, armés jusqu'aux dents...LAYLAH. Oui ? Et ?
LE MESSAGER. Nous avons jugé préférable de nous replier près des réserves. Les Maltais nous sont tombés dessus - vous pouvez les voir nous combattre en ce moment même.
LAYLAH. Quelles nouvelles de mon brave Sliman ?
FATMA. Et de Sidi Omar ? Et d'Othman ? Et d'Akbar ? Et de Mohammed ?
LAYLAH. Du calme. Quelles nouvelles ?
LE MESSAGER. Sidi Omar est blessé.
LAYLAH. Et Sliman ?
LE MESSAGER. Je ne sais, princesse.
LAYLAH. Va, retourne au combat. Vous, récompensez-le !
FATMA. Le récompenser pour d'aussi mauvaises nouvelles ? Que devient le monde ? Dans mes jeunes années...
LAYLAH. L'on brûlait pareilles herbes desséchées.
FATMA. Hélas, Sidi Omar ! Le beau, le fort, le brave ! Il est mort, mort.
LAYLAH. Blessé, a dit le messager.
LEDMIYA. Il en vient un autre, chevauchant à vive allure. Il porte en travers de sa selle une enfant blonde. Oh, regardez !
LAYLAH. Ce n'est point un messager ?
LEDMIYA. C'est Achmet ! C'est Achmet !
LAYLAH. L'écuyer du Prince Sliman ! Pousse-toi de là, imbécile !
(Elle écarte brutalement LEDMIYA de la fenêtre.)
Un butin ! Il doit être sauf et victorieux ! Amenez-le ! Nous allons enfin savoir... apprendre de bonnes nouvelles ! de bonnes nouvelles !
(Elle fait les cent pas, impatiente. ACHMET entre, accompagné d'une jeune fille.)
ACHMET. Au service de mon Seigneur ! J'amène de bonnes nouvelles de la bataille. Le butin que mon seigneur a acquis de par sa lance ! Il vous prie de la garder parmi les femmes jusqu'à ce qu'il revienne l'inclure dans son harem.
LAYLAH. Un homme ! C'est un homme ! J'ai donné naissance à un homme, à un lion, à un conquérant !
ACHMET. Il a en effet tué une vingtaine de chrétiens de ses propres mains. Et il est toujours en première ligne dans la bataille. Il riait : "Aujourd'hui suis-je un homme et n'ai-je plus besoin de toi, sois désormais mon chambellan et porte ce jouet jusqu'à ma mère." Je crois qu'il s'agit d'une princesse.
2) est le Grand-Maître du Temple, et il s'en va venir tous vous décapiter.LAYLAH. Laisse-la ici ! Enfourche un cheval dispos et va porter assistance au prince.
(ACHMET sort.)
LEDMIYA (à la fenêtre.) Il y a du tumulte dans la cour, et de grandes plaintes.
(Plaintes venant de l'extérieur.)
LAYLAH. Le soleil se couche dans une heure. Une heure supplémentaire de grâce et de protection pour mon fils, ô dieu des Combats !
L'ENFANT. Notre Dieu est amour ! Il me protégera, je le sais.
LAYLAH. Tais-toi, petite diablesse ! Comme tu m'effraies ! Et maintenant que je te regarde... qu'est-ce que c'est ? qu'est-ce que c'est ? Tu me fais peur. Eloignez-la, là-bas, avec les joueurs de flûte.
(FATMA emmène l'enfant à l'avant-scène où se trouvent les joueurs de flûte.)
L'ENFANT. Tu es horrible, noire créature !
LEDMIYA. Oh ! Oh !
(Elle court jusqu'à LAYLAH et se cache la figure dans les replis de sa robe.)
LAYLAH. Quoi encore ?
LEDMIYA. On amène un cadavre.
LAYLAH. Oh mon Dieu... si Achmet a menti !
(La porte s'ouvre. La dépouille de Sidi Omar est amenée par six eunuques.)
Ah ! (Elle descend jusqu'à l'entrée.) Posez-le ici ! (Elle déchire son voile.) Sidi Omar, cela faisait vingt ans que j'étais mariée à toi et tu n'as jamais connu mon cœur ! Laissez-moi, que je puisse le pleurer comme il convient.
(Tous s'en vont hormis FATMA, LEDMIYA, les joueurs de flûte et la prisonnière.)
Fatma, toi, lamente-toi. Moi, j'attends des nouvelles du combat. Y-a-t-il un messager en vue ?
(FATMA va jusqu'au cadavre, se penche sur lui et marmonne.)
LEDMIYA (à la fenêtre.) Il en est beaucoup qui viennent ici. Certains ramènent des dépouilles - deux, trois, cinq, huit, oh, il y en a tant ! D'autres, sur leurs montures, qui sont épuisés ou blessés...
LAYLAH. Remarques-tu des messagers ?
LEDMIYA. Non. Si, un. Non, il est tombé de cheval et ne bouge plus.
(Plaintes venant de l'extérieur.)
LAYLAH. Va, intime à ces sots de se taire. N'y-a-t-il pas assez de malheur dans cette maison pour qu'il faille encore l'aiguiser par des lamentations ?
(LEDMIYA sort. Les plaintes cessent. Puis reprennent brusquement, plus fortes qu'auparavant.)
FATMA. Plus de mort ! Plus de malheur !
(LEDMIYA revient et retourne à la fenêtre.)
LAYLAH. Silence, araignée couverte de pustules ! Immonde babouin ! source de malédictions !
(Quatre eunuques apportent la dépouille de MOHAMMED.)
Ah Dieu ! Le plus jeune et le plus délicat de mes enfants, mon pauvre chéri ! Posez-le près de son père ! (Elle descend jusqu'à lui et se penche sur sa dépouille.) Ce bras, n'était-il pas trop fragile pour tenir une épée ? Pourquoi voulut-il aller au combat ? Il était fait pour jouer du luth, pour le pas de zéphyr. Son regard était plus lumineux, plus adorable que celui de la gazelle ! Ses sourcils étaient plus noirs que le khôl de mes paupières. Hélas ! mon pauvre enfant ! Mon petit, mon aimé ! ...Y-a-t-il des nouvelle, ma fille ?
LEDMIYA. En voilà un qui accourt à bride abattue. Son cheval trébuche à la porte. Il en saute. Le cheval est tombé. Il court ici.
LAYLAH. Des nouvelles ! Des nouvelles !
(LEDMIYA sort. Un messager entre.)
DEUXIEME MESSAGER. Au service de mon seigneur et de sa mère ! Nous tenons ces chiens en échec. Le Prince Sliman est pareil à l'Ange de la Mort. Aucun homme ne peut lui faire front. Les chrétiens tremblent et reculent lorsqu'il se rue contre eux.
LAYLAH. Un homme ! Un homme ! Est-il blessé ?
DEUXIEME MESSAGER. Des égratignures. Comme un lion qui jouerait avec des chatons, vous dis-je !
LAYLAH. Je suis heureuse qu'il ait des égratignures. Chacune sera célébrée par les poètes comme s'il s'agissait d'un légendaire coup de hache.
(Les plaintes augmentent à nouveau dans la cour. LEDMIYA fait irruption.)
LEDMIYA. Héla, hélas, ma reine ! Je n'arriverai pas à le dire ! Ne me forcez point à le dire ! ... Ils l'amènent.
LAYLAH. Qui ? Enfant du démon !(Elle la frappe. Quatre eunuques amènent la dépouille d'AKBAR.) Pardonnez-moi ! Je ne suis plus moi-même. Je ne suis plus une femme. Posez-le là, à côté de son père ! (Elle s'avance jusqu'au cadavre.) Akbar, mon petit ! Tu étais robuste, et plus grand que tes frères. Tu avais l'œil perçant du faucon, et le pas du daim; ta main sur la corde de l'arc était plus ferme et plus assurée encore que celle de ton père ! Trois, trois sur les cinq qui veillaient sur moi et me chérissaient ! Trois partis et deux qui restent ! Toutefois, tant qu'il en restera un...
LEDMIYA (à la fenêtre.) La bataille se fait de plus en plus violente. Des centaines et des centaines ont dû périr. Et la mêlée est devenue moins dense. Je puis distinguer les bannières. Oh ! j'aperçois celle de Sliman !
LAYLAH. Laisse-moi voir ! Laisse-moi voir ! (Elle se précipite à la fenêtre.) Oui ! elle flotte librement au vent ! Comme il se bat vaillament. Je n'arrive pas à le voir, mais il doit être là. Oui ! Le voilà qui va de l'avant, les chrétiens se séparent devant lui comme l'air devant la flèche. La poussière engloutit à nouveau tout.
(Des plaintes s'élèvent à l'extérieur, de plus en plus fortes et de plus en plus insistantes.)
Que soient maudits ces sots ! Sans eux pourrais-je entendre son cri de guerre... A-t-il crié, et je ne l'aurais point entendu ? Oh, pourquoi le chevalier étranger ne m'a-t-il point emportée sur son palefroi ? Je dois être folle.
FATMA. Tu dois être folle !
LAYLAH. Pleure les morts, toi, espèce de vautour au crâne chauve, de vieille bique édentée et hirsute, mère de perdition ! Voilà qu'à nouveau flotte la bannière, au-dessus d'eux tous ! Le bannière des Templiers s'abaisse, quelqu'un a dû en sectionner la hampe. Les chrétiens sont en déroute...
(Quatre eunuques entrent, portant le corps d'OTHMAN.)
FATMA. Othman est mort ! Hélas ! Hélas ! Pleure, ô mère, ces trois dépouilles auprès de celle de leur père ! Tous morts, morts !
LAYLAH (qui ne se détourne pas de la fenêtre.) Disposez-le aux côtés de son père et de ses deux frères ! Vaillante bannière ! Vaillante bannière ! Nous passons au-travers des chrétiens tel le coin qui fend la planche, telle la nef qui fend les flots, tel l'oiseau qui fend l'air ! victoire ! Sliman ! Sliman ! Renvoie ce bétail dans son étable !
FATMA. Elle a toujours été folle ! Je me demande ce qui a pu se passer vraiment.
LAYLAH. Le soleil se couche dans le sang. Des nuages menaçants illuminent comme des charbons ardents sur lesquels soufflerait le Djinn le plus puissant parmi les siens. Je ne puis voir la bannière. Ca s'assombrit de plus en plus. Ils devraient bientôt cesser le combat. Ils se retireront dans leurs murs - non, qu'ils campent au milieu des morts ! Qu'on vienne avec des nouvelles ! Qu'on m'apprenne que Sliman est sauf. Ah, voilà que résonne le cor de la trêve.
L'ENFANT. Mon père est le Grand-Maître du Temple, et il s'en va venir tous vous décapiter.
LAYLAH (va jusqu'à elle.) Absurde petite jarre de lait caillé ! Ton père est mort ! J'ai vu la Bannière du Temple se rompre comme une branche morte. Mon brave fils Sliman l'a brisée d'un seul coup. Il va renvoyer tes chiens d'amis chez eux, et toi tu seras son jouet, avec lequel il pourra se divertir, qu'il pourra briser ou avilir. Il pourra tordre tes membres fragiles... comme ceci !
(Elle attrape le poignet de l'enfant, le tord, la fait hurler. L'enfant la mord au poignet.)
Sale petite araignée !
Venimeuse comme un scorpion !
L'ENFANT. Le cimier de mon père est un scorpion.
LAYLAH. Non ! Non ! Cela ne se peut. Je suis folle. J'entends là une chose bien étrange. Je sais maintenant ce que j'ai perçu dans ton visage. Ma petite... ma petite... je suis désolée de t'avoir fait mal. Je veux devenir ton amie. Je suis toute-puissante ici. Personne ne te causera de tort ! Sa fille ! Viens m'embrasser !
(L'enfant se dérobe.)
Non ! Je regrette. Je suis ton amie sincère. Je te ramènerai à ton père. Il n'est pas mort. Je suis sûre qu'il n'est pas mort.
L'ENFANT. Je ne vous comprends pas.
LAYLAH. Oh, tu comprendras. Ton père te fera comprendre ! (soudain plus brutale.) Comment était ta mère ? Avait-elle tes cheveux d'or, et le teint d'une truie écorchée ? Et le sourire niais, et les yeux gris ? Moi aussi mes yeux sont gris, mais c'est le gris de l'acier, de l'inflexible acier; alors que les tiens sont délavés, tremblants ! Mais tu as néanmoins la trempe de ton père, et son silence, et sa volonté.
L'ENFANT. Que savez-vous de mon père ?
LAYLAH. Rien. Je ne faisais que plaisanter, je voulais t'éprouver, voir ce que tu allais dire. Parle-moi de ta mère.
L'ENFANT. C'était une noble et belle dame. Elle est morte en me donnant naissance.
LAYLAH. Dieu merci !
L'ENFANT. Je ne comprends pas.
LAYLAH. Oh ! Ton père dira-t-il "Je ne comprends pas" ? Se demandera-t-il qui je suis ? Alors que je lui ai donné mon bien le plus précieux - et j'en ai un plus précieux encore à lui offrir - et j'ai aussi un bien qu'il a toujours eu en sa possession et dont je ne me suis jamais séparée.
L'ENFANT. Etes-vous magicienne ? Ce que vous dites est incompréhensible.
LAYLAH. Tu es la fille d'un magicien.
L'ENFANT. Mon père brûle vifs les magiciens lorsqu'il en capture.
LEDMIYA (à la fenêtre.) Il y a un grand rassemblement là dehors. Les hommes sont de retour. Ils vont lentement, comme en temps de paix. Mais il en est un qui se presse, car je puis entendre le bruit de son cheval au galop, malgré celui des autres.
LAYLA. C'est Sliman ! Son cheval a des fers en argent. Attends ici, petite ! Tu va avoir l'occasion de te réjouir.
(On entend un cheval au galop dans la cour, et un cri de guerre, La Allah illa Allah (
5), retentit claire et masculine, une voix lasse et néanmoins suprêmement heureuse.)(Presque malgré elle.) Sliman ! Viens me voir ! Viens voir ta mère !
(SLIMAN entre, sa main droite tient une épée d'où s'égoutte encore le sang.)
SLIMAN. Une merveilleuse partie de plaisir, chère mère ! Nous aurions dû récupérer la ville mais ces maudits Chevaliers de Malte menaçaient notre flanc. Et père me conseilla de ma replie plutôt que d'aller de l'avant et prendre la ville. Voilà qui est fait ! Tiens ! Mais voici ma douce ! Tu es en lieu sûr, petite oiselle. Merci, père ! Ne m'embrasse point : je suis couvert de sang.
(Elle l'étouffe de baisers.)
LAYLAH. Oh, tu es blessé. Ledmiya, ton fichu, vite. Et l'huile, et le baume.
SLIMAN. C'est grotesque, mère, je n'ai rien. Mais imagine ! J'ai tué vingt chevaliers - ils étaient plus faibles que des nourrissons. Pas plus dur que de briser des coquilles d'œufs. A l'exception d'un seul. Il était aussi fort que moi, mais pas aussi rapide. Alors, je l'ai abattu et je t'ai ramené son cimier pour t'en faire une broche, chère mère.
(Il tend un cimier doré.)
LAYLAH. Le scorpion !
L'ENFANT. Le scorpion !
(Elle se recule et observe.)
LAYLAH. Mon garçon, tu as tué ton père.
(Elle demeure abasourdie.)
SLIMAN. Oh non, mère ! Père et mes frères moururent tous dans la mêlée lorsque nous dûmes nous rabattre sur les réserves. Les Chevaliers de Saint Jean chargèrent en ligne. Ce fut la mêlée durant quelques minutes, et quelle mêlée ! Après m'en être sorti, j'aperçut leurs bannières emportées loin au-dessous de la ligne de combat. Nous étions séparés par des vauriens en pagaille; avant que je ne puisse les balayer les Chevaliers s'étaient précipités sur Sidi Omar et mes frères : toute l'aile fut décimée. J'ai alors rallié le milieu du flanc droit, et - mère, tu ne m'écoutes pas !
LAYLAH (lui prenant son épée.) Cette épée a tué ton père, te dis-je. Ecoute ! Sidi Omar n'était pas ton père. Ton père est celui qui m'a violée alors que j'étais princesse vierge, et il ne me laissa que ceci pour souvenir. (elle tire de son sein le bijou-scorpion.) Je l'avais accepté pour ne point oublier haine et vengeance, ce en quoi j'avais menti, car je m'aimais, et je l'aime toujours. Dieu a puni mon mensonge, faisant de toi - témoignage de notre amour - l'instrument de sa vengeance. Alors... qu'il soit vengé !
(Elle frappe SLIMAN au cou et il meurt sur-le-champ. Elle demeure hébétée.)
L'ENFANT (qui s'avance et s'empare du scorpion que SLIMAN a encore dans la main.) Je vous remercie, gente dame. Mon frère est vengé.
(Elle trempe le scorpion dans le sang de SLIMAN avant de la fixer dedans sa robe.)
LAYLAH (sèchement.) Ton frère est ici, mort.
L'ENFANT. J'en suis navrée, si c'était mon frère. C'était un brave garçon. Il s'est emparée de moi et m'a jetée aux esclaves comme il aurait fait avec un vieux tabard.
LAYLAH. Je reconnais bien là ton père !
L'ENFANT. Qu'est-ce à dire ?
LAYLAH. Ecoute bien. J'ai tué mon fils car il a tué son père, et maintenant tout ce que je cherche c'est quelqu'un pour me tuer à mon tour !
L'ENFANT. Mais vous dites que son père est le mien.
LAYLAH. Etait ! Etait !
L'ENFANT. Mais c'est mon frère qui fut tué par Sliman. Mon père est à Rome :il viendra ici dès que possible.
LAYLAH. Dès que possible ! Par Dieu ! Et moi j'ai tué notre fils. Le scorpion ! Mon seul souvenir.
(Elle s'effondre sur la dépouille de SLIMAN.)
Mon fils ! unique fils de mon amour ! tu étais le seul joyau de ce monde tout entier. Et ce maudit scorpion qui m'a trahie. Que dès à présent toute féminité, toute gentillesse et toute compassion disparaissent de moi - tout, excepté mon amour qui a fait de mon cœur un enfer. Et voilà que de cet enfer surgissent d'ardents scorpions... Eunuques ! Femmes ! Devenons hommes ! Munissons-nous d'épées ! De lances ! Trêve ou non, nuit ou pas, tous au champ de bataille. Tuons les chiens durant leur sommeil ! Dieu, écoute ma prière ! Rends-moi plus puissante que Sémiramis ! Haine et vengeance ! Combat et mort ! Aux armes ! Aux armes ! Sortons dans la nuit !
(Durant ce discours, les eunuques, les femmes et les esclaves, contractant sa folie, se sont tous armés des trophées accrochés au mur. La troupe sort en courant et en se bousculant. LAYLAH se tourne face au Nom de Dieu qui surplombe le trône et s'écrie en agitant son sabre :)
Ecoute ma prière, écoute-la, ô toi, Dieu des Combats !
(Elle sort.)
L'ENFANT. Dieu est amour. Il m'a protégée.
(Seule au milieu des cadavres.)
RIDEAU.
Notes :
(1) Ici Crowley veut sans doute parler des Hospitaliers qui ne possèdent pas encore Malte, île qui leur donnera le nom sous lequel cet ordre chevaleresque est aujourd'hui connu. Les Hospitaliers, ou Chevaliers de Saint Jean, s'installent à Rhodes après la chute de Jérusalem. En 1522, ils en sont délogés par les Turcs et Charles Quint leur donne alors l'île de Malte pour barrer l'avance turque en Méditerranée. Mais comme nous le verrons à
l'Acte III, Crowley parle du Grand-Maître des Chevaliers de Maltes, de celui des Hospitaliers et de celui des Templiers. Donc, il distingue 3 ordres distincts. On pourrait supposer qu'il s'agit des Chevaliers Teutoniques... Mais rien n'est sûr et de toute manière, la réponse n'apporterait rien à la valeur du texte en lui-même. Retour au texte(2) Crowley semble oublier que l'Ordre du Temple est un ordre militaire, soit, mais aussi religieux et dont les membres ont juré abstinence en matière de sexe. Les chevaliers candidats à l'entrée et déjà mariés répudiaient leurs femmes avant de pouvoir être admis. Il semble donc que Crowley se permette un élan romanesque car s'il est plausible qu'un Templiers ait des relations charnelles avec un femmes (et/ou un homme) il semble toutefois exclus qu'il soit marié et père de famille et Grand-Maître de surcroît ! N'oublions pas, malgré tout, que cette pièce n'a pas de prétention "historique" et sert de fable pour illustrer un thème maçonnique.
Retour au texte.(3) "La illahah illa' Llah" (Il n'y a de dieu que Dieu), premier terme de la Shahhadah ou confession de foi des musulmans. Elle se termine par le "Mûhammadûn râsoulou'Llah" - "Et Muhammad est son prophète"
Retour au texteÓ
Les Gouttelettes de Rosées & Philippe Pissier 1998 - ISBN 2-911651-08-1 Ó Morgane's World pour la présente édition électronique et mise au format HTML.Ó
Traduction Philippe Pissier 1998