
D'après l'édition princeps de 1532; entre crochets: ajouts de l'édition de 1533.
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PANTAGRUEL
Les horribles et espouvantables faictz & prouesses du tresrenommé Pantagruel Roy des Dipsodes, filz du grand geant Gargantua, Composez nouvellement par maistre Alcofrybas Nasier.
On les vend a Lyon en la maison
de Claude Nourry, dict le Prince
pres nostre dame de Confort
.
Prologue de l'Auteur
Tresillustres & treschevaleureux champions gentilzhommes & aultres, qui voluntiers vous adonnez à toutes gentillesses et honnestetez, vous avez nagueres veu, leu, et sceu les grandes & inestimables chronicques de l'enorme geant Gargantua, & comme vrays fideles les avez creues tout ainsi que texte de Bible ou du sainct Evangile, & y avez maintesfoys passé vostre temps avecques les honorables dames et damoiselles, leurs en faisans beaux & longs narrez, alors qu'estiez hors de propos: dont estiez bien dignes de grand louenge. Et à la mienne volunté qu'ung chascun laissast sa propre besoigne & mist ses affaires propres en oubly, affin de y vacquer entierement sans que son esprit feust de ailleurs distraict ny empesché iusques a ce que l'on les sceut par cueur, affin que si d'aventure l'art de imprimerie cessoit, ou en cas que tous livres perissent, au temps advenir ung chascun les puisse bien au net enseigner à ses enfans: car il y a plus de fruict que paradventure ne pensent ung tas de gros talvassiers tous croustelevez, qui entendent beaucoup moins en ces petites ioyeusetez que ne faict Raclet en l'Institute. Ien ay congneu de haultz & puissans seigneurs en bon nombre, qui allans à chasse de grosses bestes, ou voller pour faulcon: s'il advenoit que la beste ne feust rencontrée par les brisées, ou que le faulcon se mist à planer, voyant la praye guaigner à tyre d'esle, ils estoient bien marrys, comme entendez assez: mais leur refuge de reconfort & affin de ne se morfondre estoit à recoler les inestimables faictz dudict Gargantua. D'aultres sont par le monde (ce ne sont pas faribolles) qui estans grandement affligez du mal des dentz, apres avoir tous leurs biens despenduz en medecins, n'ont trouvé remede plus expedient, que mettre lesdictes chronicques entre deux beaulx linges bien chaulx, & les applicquer au lieu de la douleur, les sinapizant avecques ung peu de pouldre d'oribus. Mais que diray ie des pauvres verollez et goutteux? O quantesfois nous les avons veu à l'heure qu'ils estoient bien oingtz & engressez à poinct, & le visaige leur reluysoit comme la claveure d'ung charnier, et les dentz leurs tressailloient comme font les marchettes d'ung clavier d'orgues ou d'espinette quand on ioue dessus, et que le gousier leur escumoit comme à ung verrat que les vaultrez & levriers ont chassé sept heures: que faisoient ils alors? Toute leur consolation n'estoit que de ouyr lire quelque pagée dudict livre. Et en avons veu qui se donnoient à cent pipes de diables, en cas qu'ils n'eussent senty allegement manifeste à la lecture dudict livre, lors qu'on les tenoit es lymbes, ny plus ny moins que les femmes estans en mal d'enfant quand on leur ligt la vie de saincte Marguerite. Est-ce rien cela? Trouvez moy livre en quelque langue, en quelque faculté & science que ce soit, qui ait telles vertuz, proprietez, & prerogatives, & ie payeray chopines de trippes. Non messieurs non. Il n'y en a point. Et ceulx qui vouldroient maintenir que si: reputez les abuseurs & seducteurs. Bien vray est il que l'on trouve en d'aulcuns livres dignes de memoire certaines proprietez occultes, en nombre desquelz l'on mect [Fesse pinthe,] Robert le diable, Fierabras, Guillaume sans paour, Huon de Bourdeaulx, Monteville, & Matabrune, mais elles ne sont pas à comparer à celuy dont nous parlons. Et le monde a bien congneu par experience infaillible le grand emolument & utilité qui venoit de ladicte chronicque Gargantuine: car il en a esté plus vendu des imprimeurs en deux moys, qu'il ne sera achepté de Bibles en neuf ans.
Voulant doncques moy vostre humble esclave accroistre voz passetemps davantaige, ie vous offre de present ung aultre livre de mesmes billon, sinon qu'il est ung peu plus equitable & digne de foy que n'estoit l'aultre. Car ne croyez pas si ne voulez errer à vostre escient, que ien parle comme les Iuifz de la loy. Ie ne suis pas nay en telle planette, et ne m'advint oncques de mentir ou asseurer chose que ne feust veritable: agentes & consentientes, c'est à dire, qui n'a conscience n'a rien. Ien parle comme sainct Iehan de l'Apocalypse: quod bibimus testamur. C'est des horribles faict & prouesses de Pantagruel, lequel iay servy à guaiges des que ie fus hors de paige, iusques à present, que par son congé ie m'en suis venu ung iour visiter mon pays de vache et sçavoir s'il y avoit encores en vie nul de mes parens. Pourtant, affin que ie fasse fin à ce prologue, tout ainsi comme ie me donne à cent mille panerées de beaulx diables corps et ame, trippes et boyaulx, en cas que ien mente en toute l'histoire d'ung seul mot, pareillement le feu sainct Antoine vous arde, mau de terre vous vire, le lancy, le mau lubec vous trousse, la caquesangue vous viengne, le mau fin feu de ricque racque, aussi menu que poil de vache, tout renforcé de vif argent, vous puisse entrer au fondement, & comme Sodome et Gomorre puissez tomber en soulfre en feu & abysme, en cas que vous ne croyez fermement tout ce que ie vous racompteray en ceste presente chronicque.
De l'origine & antiquité du grand Pantagruel.
Chapitre j.
Ce ne sera point chose inutile ne oysifve [veu que nous sommes de seiour,] de vous remembrer la premiere source et origine dont nous est nay le bon Pantagruel: car ie voy que tous bons historiographes ainsi ont traicté leurs chronicques, non seulement des Grecs, des Arabes, et Ethnicques, mais aussi les auteurs de la saincte escripture, comme monseigneur sainct Luc mesmement, & sainct Matthieu. Il vous convient doncques noter qu'au commencement du monde ung peu apres que Abel fut occis par son frere Cayn, la terre embue du sang du iuste fut une certaine année si tresfertile en tous fruictz qui de ses flans nous sont produictz, & singulierement en mesles, que l'on l'appela de toute memoire l'année des grosses mesles: car les troys en faisoient le boysseau, au moys de Octobre ce me semble ou bien de Septembre, affin que ie ne erre: fut la sepmaine tant renommée par les annales, qu'on nomme la sepmaine des troys Jeudys: car il y en eut troys, à cause des irreguliers bissextes que la Lune varia de son cours plus de cinq toizes, le monde voluntiers mangeoit desdictes mesles: car elles estoient belles à l'oeil: & delicieuses au goust. Mais tout ainsi que Noé le sainct homme, à qui nous sommes tant obligez & tenuz, de ce qu'il nous planta la vigne, dont nous vient ceste nectareicque, precieuse, celeste, et deificque liqueur, qu'on nomme le piot, fut trompé en le beuvant: car il ignoroit la grande vertu & puissance d'iceluy.
Semblablement les hommes & femmes de ce temps la mangeoient en grand plaisir de ce beau & gros fruict: mais il leurs en advint beaucoup d'accidens. Car à tous survint au corps une enfleure bien estrange: mais non à tous en ung mesme lieu. Car les ungs enfloient par le ventre, & le ventre leur devenoit bossu comme une grosse tonne: desquels il est escript: ventrem omnipotem [: lesquelz feurent tous gens de bien et bons raillars]. Et de ceste rasse nasquit sainct Pansart & Mardygras. Les aultres enfloient par les espaules & tant estoient bossuz qu'on les appeloit montiferes, comme porte montaignes: dont vous en voyez encores par le monde en divers sexes et dignitez. Et de cette rasse yssit Esopet: dont vous avez les beaulx faictz & dictz par escript. Les aultres enfloient en longitude par le membre, qu'on appelle le laboureur de nature: en sorte qu'ils le avoyent merveilleusement long, grand, gras, gros, vert, & acresté, à la mode antique, si bien qu'ils s'en servoient de ceincture le redoublant à cinq ou six foys par le corps: Et s'il advenoit qu'il feut en point & eut vent en pouppe, à les veoir vous eussiez dit que c'estoient gens qui eussent leurs lances en l'arrest pour iouster à la quintaine. Et de ceulx là s'est perdue la rasse, comme disent les femmes. Car elles lamentent continuellement qu'il n'en est plus de ces gros etc. vous sçavez le reste de la chanson. D'aultres croissoyent par les iambes & à les veoir eussiez dit que c'estoient grues, ou bien gens marchans sus des eschasses. Et les petitz grymaulx les appellent en grammaire Iambus. D'aultres par les aureilles, lesquelles ils avoient si grandes que de l'une en faisoient pourpoint, chausses, et sayon: et de l'aultre se couvroient comme d'une cappe à l'espaignole. Et dit l'on qu'en Bourbonnoys encores en a de l'heraige, dont sont dictes aureilles de Bourbonnoys. Les aultres croissoyent en long du corps: & de ceulx là sont venuz les géans, & par eulx Pantagruel.
Et le premier fut Chalbroth, qui engendra Sarabroth, qui engendra Faribroth, qui engendra Hurtaly, qui fut beau mangeur de souppes & regna au temps du deluge, qui engendra Nembroth, qui engendra Athlas qui avecques ses espaules guarda le ciel de tumber, qui engendra Goliath, qui engendra Eryx [lequel feut inventeur du ieu des gobeletz], qui engendra Titius, [qui engendra Eryon:] qui engendra Polyphemus, qui engendra Cacus [qui engendra Etion, lequel premier eut la verolle pour avoir dormi la gueule baye comme tesmoigne Bartachim], qui engendra Enceladus, qui engendra Ceus, qui engendra Typhoeus, qui engendra Aloeus, qui engendra Othus, qui engendra Aegeon, qui engendra Briareus qui avoit cent mains, qui engendra Porphyrio, qui engendra Adamastor, qui engendra Anteus, qui engendra Agatho, qui engendra Porus contre lequel batailla Alexandre le grand, qui engendra Aranthas, qui engendra Gabbara [qui premier inventa de boyre d'autant], qui engendra Goliath de Secundille, qui engendra Offot: lequel eut terriblement beau nez à boire au baril, qui engendra Artachees, qui engendra Oromedon, qui engendra Gemmagog, qui fut inventeur des souliers à poulaine, qui engendra Sisyphus, qui engendra les Titanes: dont nasquit Hercules, qui engendra Enay [qui fut tresexpert en la matier de oster les cyrons des mains], qui engendra Fierabras, lequel fut vaincu par Olivier pair de France compaignon de Roland, qui engendra Morguan [lequel premier de ce monde ioua aux dez avecques ses bezicles], qui engendra Fracassus: duquel a escript Merlinus Coccaius: dont nasquit Ferragus, qui engendra Happemousche [qui premier inventa de fumer les langues de boeuf à la cheminée, car auparavant le monde les saloit comme on faict les iambons:] qui engendra Bolivorax, qui engendra Longys, qui engendra Gayoffe [lequel avoit les couillons de peuple & le vit de cormier], qui engendra Maschefain, qui engendra Brulefer, qui engendra Engoulevent, qui engendra Galehaut [,lequel fut inventeur des flaccons], qui engendra Myrelangault, qui engendra Galaffre, qui engendra Falourdin, qui engendra Roboastre, qui engendra Sortibrant de Conimbres, qui engendra Brushant de Mommiere, qui engendra Bruyer, lequel fut vaincu par Ogier le dannoys pair de France, qui engendra Mabrun, qui engendra Foutasnon, qui engendra Hacquelebac, qui engendra Vitdegrain, qui engendra Grantgousier, qui engendra Gargantua, qui engendra Pantagruel mon maistre. Ientends bien que lysant ce passaige, vous faictes en vous mesmes ung doubte bien raisonnable. Et demandez, comment est il possible qu'ainsi soit: veu qu'au temps du deluge tout le monde perit fors Noé & sept personnes avecques luy dedans l'Arche: au nombre desquels n'est point mys ledict Hurtaly? La demande est bien faicte sans doute & bien apparente: mais la response vous contentera. Et par ce que n'estoys pas de ce temps là pour vous en dire à mon plaisir, ie vous allegueray l'auctorité des Massoreths interpres des sainctes lettres hebraicques: lesquels disent que sans point de faulte ledict Hurtaly n'estoit point dedans l'Arche de Noé, aussi n'y eust il peu entrer: car il estoit trop grand, mais il estoit dessus l'Arche à cheval iambe deça iambe delà, comme les petitz infans sus les chevaulx de boys. Et en ceste façon saulva ladicte Arche de periller: car il luy bailloit le bransle avecques les iambes, & du pied la tournoit ou il vouloit comme on faict du gouvernail d'une navire: Et ceulx du dedans luy envoyoient des vivres par une cheminée à suffisance, comme gens bien recognoissans le bien qu'il leur faisoit. Et quelquefoys parlementoient ensemble, comme faisoit Icaromenippus à Jupiter, selon le raport de Lucian.
De la nativité du tresredoubté Pantagruel.
Cha.ii.
Gargantua en son aage de quattre cens quattre vingtz quarante & quattre ans engendra son fils Pantagruel de sa femme nommée Badebec fille du Roy des Amaurotes en Utopie, laquelle mourut de mal d'enfant: car il estoit si grand & si lourd, qu'il ne put venir à lumiere, sans ainsi suffocquer la mere. Mais pour entendre pleinement la cause et raison de son nom qui luy fut baillé en baptesme: Vous noterez que celle année il y avoit une si grand seicheresse en tout le pays de Affricque, pour ce qu'il y avoit passé plus de xxxvi. moys sans pluye, avec chaleur de soleil si vehesmente, que toute la terre en estoit aride. Et ne fut point au temps de Helye plus eschauffée que fut pour lors. Car il n'y avoit arbre sus terre qu'il eust ny feuille ny fleur, les herbes estoient sans verdeur, les rivieres taries, les fontaines à sec, les pauvres poissons delaissez de leurs propres elements vagans et cryans par la terre horriblement, les oyseaulx tumbans de l'air par faulte de rosée, les loups, les regnars, cerfs, sangliers, daims, lievres, connils, bellettes, foynes, blereaux & aultres bestes l'on trouvoit par les champs mortes la gueule baye. Et au regard des hommes, c'estoit la grande pitié, vous les eussiez veus tirans la langue comme levriers qui ont couru six heures. Plusieurs se gettoient dedans les puys, d'aultres se mettoient au ventre d'une vache pour estre à l'umbre: & les appelle Homere Alibantes. Toute la contrée estoit à l'ancre: c'estoit pitoyable de veoir le travail des humains pour se guarantir de ceste horrificque alteration. Car il y avoit prou affaire de saulver l'eau benoiste par les esglises qu'elle ne feust desconfite: mais l'on y donna tel ordre par le conseil de messieurs les cardinaulx & du sainct pere, que nul n'en osoit prendre qu'une venue: Encores quand quelqu'ung entroit en l'esglise, vous en eussiez veu à vingtaines de pauvres alterez qui venoient au derriere de celluy qui la distribuoit à quelqu'ung la gueulle ouverte pour en avoir quelque petite goutelette: comme le maulvais Riche, affin que rien ne se perdit. O que bienheureux fut en ceste année celuy qui eut cave fraische & bien garnie.
Le philosophe racompte en mouvant la question, pourquoy c'est que l'eau de la mer est sallée? qu'au temps que Phebus bailla le gouvernement de son chariot lucificque à son fils Phaeton: Ledict Phaeton mal apris en l'art, et ne sçavant ensuyvre la ligne eclipticque entre les deux tropicques de la sphere du Soleil, varia de son chemin: et tant approcha de la terre, qu'il mist à sec toutes les contrées subiacentes, bruslant une grande partie du ciel, que les philosophes appellent via lactea: & les Lifrelofres nomment le chemin sainct Jacques. Adonc la terre fut tant eschauffée, qu'il luy vint une sueur enorme, dont elle sua toute la mer, que par ce est sallée: car toute sueur est sallée, ce que vous direz estre vray si voulez taster de la vostre propre: ou bien de celle des verollez quand on les faict suer, ce me est tout ung. Quasi pareil cas arriva en ceste dicte année: Car ung iour de Vendredy tout le monde s'estoit mis en devotion, & faisoit une belle procession avecques force letanies et beaux preschans, supplians à dieu omnipotent les vouloir regarder de son oeil de clemence en tel desconfort, visiblement fut veu de la terre sortir grosses gouttes d'eau, comme quand quelque personne sue copieusement. Et le pauvre peuple se commença à esiouyr comme sy ce eust esté chose à eulx proffitable: Car les aulcuns disoient que de humeur il n'y en avoit point en l'air, dont on esperast de avoir pluye, et que la terre supplioit au deffault. Les aultres gens sçavans disoient que c'estoit pluye des Antipodes: comme Senecque narre au quart livre questionum naturalium, parlant de l'origine et source du fleuve du Nile. Mais ils y furent trompez: car la procession finée alors que chascun vouloit recueillir de ceste rousée & en boire à plein godet, trouverent que ce n'estoit que saulmere pire et plus salée que n'est l'eau de la mer.
Et par ce qu'en ce propre iour nasquit Pantagruel, son pere luy imposa tel nom: car Panta en Grec vault autant à dire comme tout: & Gruel en langue hagarene vault autant comme alteré, voulant inferer qu'à l'heure de sa nativité le monde estoit tout alteré. Et voyant en esperit de prophetie qu'il seroit quelque iour dominateur des alterez. Ce que luy fut monstré à celle heure mesmes par aultre signe plus evident. Car alors que sa mere Badebec enfantoit, & que les sages femmes attendoient pour le recepvoir, issirent premier de son ventre soixante & huyt tregeniers chascun tirant par le licol ung mulet tout chargé de sel: apres lesquels sortirent neuf dromadaires chargez de iambons & langues de boeuf fumées: sept chameaulx chargez d'anguillettes: puis vingt et cinq charrettes de porreaulx, d'aulx, d'oignons, & de cibots: ce qui espoventa bien lesdictes saiges femmes, mais les aucunes d'entre elles disoient: Voicy bonne punition: cecy n'est que bon signe: ce sont agueillons de vin. Et comme elles caquettoient de ses menuz propos entre elles, voicy sortir Pantagruel tout velu comme ung Ours, dont dit une d'elles en esperit propheticque, Il est né à tout le poil, il fera choses merveilleuses: et s'il vit, il aura de l'eage.
Du deuil que mena Gargantua de la mort de sa femme Badebec.
Chapitre ii.
Quand Pantagruel fut né, qui fut bien esbahy et perplex ce fut Gargantua son pere: car voyant d'ung cousté sa femme Badebec morte & de l'aultre son fils Pantagruel né, tant beau & grand, Il ne sçavoit que dire ny que faire. Et le doubte qui troubloit son entendement estoit, assavoir mon s'il debvoit pleurer pour le deuil de sa femme, ou rire pour la ioye de son fils? D'ung costé & d'aultre il avoit d'argumens sophisticques qui le suffocquoient: car il les faisoit tresbien in modo et figura, mais il ne les pouvoit souldre. Et par ce moyen demouroit empestré comme ung Millan prins au lasset.
Peureray ie, disoit il? Ouy: car pourquoy? Ma tant bonne femme est morte, qui estoit la plus cecy & cela qui fut au monde. Jamais ie ne la verray, iamais ie n'en recouvreray une telle: ce m'est une perte inestimable. O mon dieu, que te avoys ie faict pour ainsi me punir? que ne m'envoyas tu la mort à moy premier qu'à elle? car vivre sans elle ne m'est que languir? Ha Badebec ma mignonne, ma mye, mon petit con (toutefois elle en avoyt bien trois arpens & deux sexterées) ma tendrette, ma braguette, ma savatte, ma pantoufle iamais ie ne te verray. Ha faulce mort tant tu me es malivole, tant tu me es oultrageuse de me tollir celle a laquelle immortalité appartenoit de droict.
Et ce disant pleuroit comme une vache: mais tout soubdain ryoit comme ung veau, quand Pantagruel luy venoit en memoire.
Ho mon petit fils, disoit il: mon couillon, mon peton, que tu es ioly: & tant ie ie suis tenu à dieu de ce qu'il me a donné ung si beau fils tant ioyeux, tant ryant, tant ioly. Hohohoho que ie suis ayse, beuvons ho laissons toute melancholie, apporte du meilleur, rince les verres, boutte la nappe, chasse les chiens, souffle ce feu, allume ceste chandelle, ferme ceste porte, envoyez ces pauvres, tiens ma robbe, que ie me mette en pourpoint pour mieulx festoyer les comeres.
Et en ce disant il ouyt la letanie & les mementos des prebstres qui portoient sa femme en terre: dont laissa son bon propos & tout soubdain fut ravi ailleurs: disant, Jesus faut il que ie me contriste encores, cela me fasche, le temps est dangereux, ie pourray prendre quelque fiebvre, voy me là affollé. Foy de gentilhomme il vault mieulx pleurer moins, et boire davantaige. Ma femme est morte, & bien: par dieu ie ne la ressusciteray pas par mes pleurs: elle est bien, elle est en paradis pour le moins si mieulx ne est: elle prie dieu pour nous, elle est bien heureuse, elle ne se soucie plus de nos miseres & calamitez, autant nous en pend à l'oeil: dieu gard le demourant, il me faut penser d'en trouver une aultre. Mais voicy que vous ferez, dist il es saiges femmes: allez vous en à l'enterrement d'elle, et ce pendant ie berceray icy mon fils: car ie me sens bien fort alteré: & seroys en dangier de tomber malade, mais beuvez quelque peu devant: car vous vous en trouverez bien, et m'en croyez sur mon honneur. A quoy obtemperant allerent à l'enterrement & funerailles: & le pauvre Gargantua demoura à l'hostel: mais ce pendant il fist l'epitaphe pour estre engrave en la maniere que s'ensuyt.
Elle en mourut la noble Badebec
Du mal d'enfant, qui tant me sembloit nice:
Car elle avoit visaige de rebec,
Corps d'espaignole, & ventre de souyce.
Priez à dieu, qu'à elle soit propice,
Luy pardonnant s'en riens oultrepassa:
Cy gist son corps au quel vesquit sans vice,
Et mourut l'an & iour que trespassa.
De l'enfance de Pantagruel.
Chap. iiii.
Ie trouve par les anciens historiographes et poetes, que plusieurs sont nez en ce monde en façons bien estranges qui seroient trop longues à racompter, lisez le viie livre de Pline si avez loysir. Mais vous n'en ouystes iamais d'une si merveilleuse comme fut celle de Pantagruel. Car c'estoit chose difficile à croire comment il creut en corps & en force en peu de temps. Et n'estoit rien de Hercules, qui estant au berceau tua les deux serpens: car les serpens estoient bien petitz & fragiles. Mais Pantagruel estant encores au berceau fist de cas bien espouventables. Ie laisse icy à dire comment à chascun de ses repas il humoit le laict de quatre mille six cens vaches. Et comment pour luy faire un paeslon à cuire sa bouillie furent occupez tous les paesliers de Saumur en Aniou, de Villedieu en Normandie, de Bramont en Lorraine: & luy bailloit on ladicte bouillie en ung grand tymbre qui est encores de present à Bourges au pres du palays: mais les dentz luy estoient desià tant crues & fortifiées qu'il en rompit dudict tymbre ung grand morceau, comme tresbien apparoist. Ung certain iour vers le matin qu'on le vouloit faire tetter une de ses vaches (car de nourrisses il n'en eut iamais aultrement comme dit l'histoire) Il se deffit des liens qui le tenoient au berceau ung des bras & vous prent ladicte vache par dessoubs le iarret, & luy mangea les deux tetins & la moitié du ventre avecques le foye & les roignons, & l'eust toute devorée, n'eust esté qu'elle cryoit horriblement comme si les loups la tenoient aux iambes, auquel cry le monde arriva & osterent ladicte vache des mains dudict Pantagruel: mais ils ne sceurent si bien faire que le iarret ne luy en demourast comme il le tenoit, & le mangeoit tresbien comme vous feriez d'une saulcisse: et quand l'on luy voulut oster l'os, il l'avalla bien tost, comme ung Cormaran feroit ung petit poisson, & apres commença à dire, bon bon bon: car il ne sçavoit encores pas bien parler, voulant donner à entendre, qu'il l'avoit trouvé fort bon, et qu'il n'en failloit plus qu'autant. Ce que voyans ceulx qui le servoient, le lierent à gros cables, comme sont ceulx que l'on faict à Tain pour le voyage du sel de Lyon, ou comme sont ceulx de la grand Navire Françoyse quy est au port de Grace en Normandie. Mais quelque foys qu'ung grand Ours que nourrissoit son pere eschappa, et luy venoit lescher le visaige: car les nourrisses ne luy avoient pas bien torché les babines, il se deffit desdictz cables aussi facilement comme Sanson d'entre les Philistins, & vous print monsieur de l'ours, et vous le mist en pieces comme ung poullet, et vous en fist une bonne guorge chaulde pour ce repas. Parquoy craignant Gargantua qu'il se gastat, fist faire quatre grosses chaines de fer pour le lyer & fist faire des arboutans a son berceau bien aiustez. Et de ces chaines en avez une à la Rochelle que l'on lieve au soir entre les deux grosses tours du havre, L'aultre est à Lyon, L'aultre à Angiers. Et la quarte fut emportée des diables pour lyer Lucifer qui se deschainoit en ce temps là, à cause d'une colicque qui le tourmentoit extraordinairement, pour avoir mangé l'ame d'ung sergeant en fricassée à son desieuner. Dont pouvez bien croire ce que dict Nycolas de lyra sur le passaige du psaultier ou il est escript. Et Og regem Oasan. Que le dict Og estant encores petit estoit si fort & robuste, qu'il le failloit lyer de chaines de fer en son berceau. Et ainsi demoura coy & pacificque Pantagruel: car il ne pouvoit rompre tant facilement lesdictes chaines, mesmement qu'il n'avoit pas espace au berceau de donner la secousse des bras. Mais voicy qu'arriva ung iour d'une grand feste que son pere Gargantua faisoit ung beau banquet à tous les princes de la court. Ie croy bien que tous les officiers de la court estoient tant occupez au service du festin, que l'on ne se soucioit point du pauvre Pantagruel: & demouroyt ainsi à reculon. Voicy qu'il fist, il essaya de rompre les chaines du berceau avecques les bras, mais il ne peust: car elles estoient trop fortes, adonc il se trepigna tant des piedz qu'il rompit le bout de son berceau qui toutesfois estoit d'une grosse poste de sept empans en quarre, & ainsi qu'il eut mys les piedz dehors, il se avalla le mieulx qu'il peust, en sorte qu'il touchoit des piedz en terre. Et alors avecques grand puissance se leva emportant son berceau sur l'eschine ainsi lyé, comme une Tortue qui monte contre une muraille. Et à le veoir sembloit que ce fust une grand caracque de cinq cens tonneaux, qui feut debout. En ce point entra en la salle où l'on bancquetoit, et hardiment qu'il espoventa bien l'assistence: mais par autant qu'il avoit les bras lyez dedans, il ne pouvoit riens prendre à manger, mais en grand peine se enclinoit pour prendre à tout la langue quelque lippée. Quoy voyant son pere entendit bien que l'on l'avoit laissé sans luy bailler à repaistre, & commanda qu'il feut deslyé desdictes chaines par le conseil des princes et seigneurs assistans, ensemble aussi que les medecins de Gargantua disoient, que si on le tenoit ainsi au berceau, qu'il feroit toute sa vie subiect à la gravelle. Et lorsqu'il fut deschainé, l'on le fit asseoir et repeut fort bien, et mist sondict berceau en plus de cinq cent mille pieces d'ung coup de poing qu'il frappa au meillieu, avecques protestation de iamais y retourner.
Des faitz du noble Pantagruel en son ieune eage.
Chapitre v.
Ainsi croissoit Pantagruel de iour en iour et proffitoit à veue d'oeil, dont son pere s'esiouyssoit par affection naturelle. Et luy feit faire comme il estoit petit une arbaleste pour s'esbattre apres les oysillons, qui est de present en la grosse tour de Bourges. Puis l'envoya à l'escholle pour apprendre & passer son ieune aage.
Et de faict vinct à Poictiers pour estudier, & y proffita beaucoup, auquel lieu voyant que les escholliers estoient aulcunefoys de loysir & ne sçavoient à quoy passer temps, il en eut compassion. Et ung iour print d'ung grand rochier, qu'on nomme Passelourdin, une grosse roche ayant environ de douze toyzes en quarre, & d'espesseur quatorze pans. Et la mist sur quatre pilliers au millieu d'ung champ bien à son ayse, affin que lesdictz escholliers quand ils ne sçauroient aultre chose faire passassent le temps à monter sur ladicte pierre, & là banquetter à force flacons, iambons, et pastez: et escrire leurs noms dessus avecques un cousteau: et de present l'appelle on la Pierre levée. Et en memoire de ce n'est auiourd'huy nul passé en la matricule de ladicte Université de Poictiers, si non qu'il ait beu en la fontaine Caballine de Croustelles, passé à Passelourdin, & monté sur la Pierre levée.
En apres lysant les belles chroniques de ses ancestres, trouva que Geoffroy de Lusignan dit Geoffroy à la grand dent, grand pere du beau cousin de la seur aisnée de la tante du gendre de la belle mere, estoit enterré à Maillezais, dont print ung iour campos pour le visiter comme homme de bien. Et partant de Poictiers avecques aulcuns de ses compaignons, passerent par Legugé, par Lusignan, par Sansay, par Celles, par sainct Lygaire, par Colonges, par Fontenay le comte, & de là arriverent à Maillezais: ou visita le sepulchre dudict Geoffroy à la grand dent, dont il eut quelque peu de frayeur voyant la protraicture: car il y est en ymage comme d'ung homme furieux, tirant à demy son grand marchus de la guainne. Et demandoit la cause de ce, les chanoines dudict lieu luy dirent, qu'il n'y avoit point d'aultre cause: sinon que Pictoribus atque Poetis etc. c'est à dire, que les Painctres & Poetes ont liberté de paindre à leur plaisir ce qu'ils veullent. Mais il ne s'en contenta pas de leur responce, & dict. Il n'est point ainsi painct sans cause. Et me doubte que à sa mort l'on luy a faict quelque tord, dont il demande vengeance à ses parens. Ie m'en enquesteray plus à plain et en feray ce que de raison.
Ainsi s'en retourna non pas à Poictiers, mais il voulut visiter les aultres universitez de France, dont passant à la Rochelle se mist sur mer & s'en vint à Bourdeaulx, mais il n'y trouva pas grant exercice, sinon des gaubarriers à iouer aux luettes sur la grave, de là s'en vint à Thoulouse, où il aprint fort bien à dancer & à iouer de l'espée à deux mains comme est l'usance de escoliers de ladicte université, mais il n'y demeura gueres: quand il vit qu'ils faisoyent brusler leurs regens tous vifs comme harans soretz, disant. Ia dieu ne plaise qu'ainsi ie meure, car ie suis de ma nature assez alteré sans me chauffer davantage.
Puis vint à Montpellier où il trouva fort bons vins de Mirevaulx et ioyeuse compaignie, & se cuyda mettre à estudier en Medicine, mais il considera que l'estat estoit fascheux par trop & melancolicque, et que le medecins sentoyent les clisteres comme vieux diables. Et par ce vouloit estudier en loix, mais voyant qu'il n'y avoit que troys teigneux & ung pelé de legistes audict lieu s'en partit. Et au chemin fist le pont du Guard, en moins de troys heures, qui toutesfoys semble oeuvre plus divine qu'humaine. Et vint en Avignon où il ne fut pas troys iours qu'il ne devint amoureux, car les femmes y iouent voulentiers du serrecropyere. Ce que voyant son Pedagogue nomme Epistemon l'en tira & le mena à Valence au Daulphiné, mais il vit qu'il n'y avoit pas grant exercice, & que les marroufles de la ville batoyent les escholiers, dont il eut despit, et ung beau Dimenche que tout le monde dansoit publicquement, ung escholier se voulut mettre en danse, ce que ne permirent pas lesdictz marroufles. Quoy voyant Pantagruel leur bailla à tous la chasse iusques au bort du Rosne, & les vouloit faire tous noyer: mais ils se musserent contre terre comme taulpes bien demie lieue soubs le Rosne: Et le pertuys encores y apparoist.
Et apres il s'en partit, & vint à Angiers, où il se trouvoit fort bien: & y eust demeuré quelque espace, n'eust esté que la peste les en chassa. Ainsi s'en vint à Bourges ou estudia bien long temps & proffita beaucoup en la faculté des loix. Et disoit aulcunesfois que les livres des loix luy sembloient une belle robbe d'or triumphante et precieuse à merveilles, qui feust brodée de merde: car disoit il, au monde n'y a livres tant beaulx, tant aornez, tant elegans, comme sont les textes des Pandectes: mais la brodure d'iceulx, c'est assavoir la glose de Accursius, est tant salle, tant infame & punaise, que ce n'est qu'ordure et villenie. Partant de Bourges vinct à Orleans, & là trouva force rustres d'escholliers, qui luy firent grand chere à sa venue: & en peu de temps aprint avecques eulx à iouer à la paulme si bien qu'il estoit maistre. Car les estudians dudict lieu en font bel exercice: et le menoient aulcunesfois es isles pour s'esbatre au ieu du Poussavant. Et au regard de se rompre fort la teste à estudier, il ne le faisoit point, de peur que la veue ne luy diminuast. Mesmement que ung quidam des regens disoit souvent en ses lectures, qu'il n'y a chose si contraire à la veue, comme est la maladie des yeulx. Et quelque iour que l'on passa Licentié en loix quelqu'ung des escholliers de sa congnoissance, qui se science n'en avoit gueres plus que sa portée: mais en recompense sçavoit fort bien dancer & iouer à la paulme. Il fist le blason et devise des Licentiez en ladicte Université, disant. Ung esteuf en la braguette, en la main une raquette, une basse dance au talon, voy vous la passe coquillon.
Comment Pantagruel rencontra ung Lymousin qui contrefaisoit le [langaige] françoys.
Chap. vi.
Quelque iour que Pantagruel se pourmenoit apres soupper avecques les compaignons par la porte dont l'on va à Paris, Il rencontra ung eschollier tout iolliet, qui venoit par icelluy chemin, & apres qu'ils se furent saluez, luy demanda. Mon amy dont viens tu à ceste heure.
L'eschollier luy respondit. De l'alme inclyte & celebre academie, que l'on vocite Lutece.
Qu'est-ce à dire dist Pantagruel à ung de ses gens. C'est, respondit il, de Paris. Tu viens doncques de Paris, dist il. Et à quoy passez vous le temps vous aultres messieurs estudians audict Paris.
Respondit l'eschollier. Nous transfetons la Sequane au dilucule & crepuscule, nous deambulons par les compites & quadriviez de l'urbe, nous despumons la verbocination latiale & comme verisimiles amorabunds captons la benevolence de l'omniiuge omniforme & omnigene sexe feminin, certaines diecules nous invisons les lupanares de Champgaillard, de Mascon, de Cul de sac, de Bourbon, de Huslieu, et en ecstase Venereicque inculcons nos veretres es penitissimes recesses des pudendes de ces meretricules amicabilissimes, puis cauponizons es tabernes meritoires, de la pomme de Pin, de la Magdaleine, & de la Mulle, belles spatules vervecines perforaminées de petrofil. Et si par forte fortune y a rarité ou penurie de pecune en nos marsupiez et soyent exhaustez de metal ferrugine, pour l'escot nous dimittons nos codices & vestez oppignerées, prestolans les tabelliaires à venir des penates & lares patrioticques.
A quoy Pantagruel dist. Quel diable de langaige est cecy. Par dieu tu es quelque hereticque.
Seignor non, dist l'eschollier: car libentissimentent des ce qu'il illucesce quelque minutule lesche de iour ie denigre en quelqu'ung de ces tant bien architectes monstiers, et ia me irrorant de belle eaue lustrale, grignotte d'ung transon de quelque missicque precation de nos sacrificules. Et submirmillant mes precules horaires, elue & absterge mon anime de ses inquinames nocturnes, Ie revere les olympicoles, Ie venere latrialement le supernel astripotens, Ie dilige & reclame mes proximes, Ie serve les prescriptz decalogicques, et selon la facultatule de mes vires, n'en discede le late unguicule. Bien est veriforme que à cause que Mammone ne supergurgite point en mes locules, Ie suis quelque peu rare et lend à superoger les elle emosynes à ces egenes queritans leur stipe hostialement. Et bren bren dist Pantagruel, qu'est-ce que veult dire ce fol. Ie croy qu'il nous forge icy quelque langaige diabolicque, & qu'il nous cherme comme enchanteur. A quoy dist ung de ses gens. Seigneur sans nulle doubte ce gallant veult contrefaire la langue des Parisiens: mais il ne faict que escorcher le latin, & cuyde ainsi Pindariser, & luy semble bien qu'il est quelque grand orateur en françoys, par ce qu'il dedaigne l'usance commun de parler. A quoy dist Pantagruel. Est il vray.
L'eschollier respondit. Seigneur, mon genie n'est point apte nate à ce que dit ce flagitiose nebulon, pour escorier la cuticule de nostre Vernacule Gallicque, mais vicecersement ie gnave opere & par veles & rames ie me enite de le locupleter de la redundance latinicome.
Par dieu dist Pantagruel ie vous apprendray à parler. Mais devant responds moy, dont es tu.
A quoy dist l'eschollier. L'origine primeve de mes aves & ataves fut indigene des regions lemovicques ou requiesce le corpore de l'agiotate sainct Martial.
Ientends bien dist Pantagruel. Tu es Lymousin pour tout potaige. Et tu veulx icy contrefaire le Parisien. Or viens ça que ie te donne ung tour de peigne. Lors le print à la gorge, luy disant. Tu escorches le latin, par sainct Iehan ie te feray escorcher le renard: car ie te escorcheray tout vif.
Lors commença le pauvre Lymousin à dire. Vée dicou gentilastre. Ho sainct Marsault adiouda mi, hau hau laissas aquau au nom de dious, et ne me touquas grou.
A quoy dist Pantagruel. A ceste heure parles tu naturellement, & ainsi le laissa: car le pauvre Lymousin se conchyoit toutes ses chausses, qui estoient faictes à queheue de merluz, non à plain fons: dont dist Pantagruel. Sainct Alipentin corne my de bas, quelle cyvette. Au diable soit le mascherabe tant il put. Et ainsi le laissa mais ce luy fut ung remord toute sa vie, et tant fut alteré, qu'il disoit souvent que Pantagruel le tenoit à la gorge. Et apres quelques années mourut de la mort Roland, ce faisant la vengeance divine, et nous demonstrant ce que dit le Philosophe & Aulus Gellius, qu'il nous convient parler selon le langaige usité. Et comme disoit Cesar, qu'il faut eviter les motz absurdes en pareille diligence que les patrons de navires evitent les rochiers de la mer.
Comment Pantagruel vint à Paris.
Cha. vii.
Apres que Pantagruel eut fort bien estudié à Orleans il se delibera de visiter la grande université de Paris, mais devant que partir il fut adverty qu'il y avoit une grosse & enorme cloche à sainct Aignan dudict Orleans, qui estoit en terre pres de troys cens ans y avoit: car elle estoit si grosse que par nul engin l'on ne la pouvoit mettre seulement hors de terre, combien que l'on y eut applicqué tous les moyens que mettent Vitruvius de architecture, Albertus de re edificatoria, Euclides, Theon, Archimenides, et Hiero. de ingeniis, car tout n'y servit de rien. Dont voulentiers encline à l'humble requeste des citoyens & habitans de ladicte ville: delibera de la porter au clochier à ce destiné. Et de faict s'en vint au lieu ou elle estoit, & la leva de terre avecques le petit doigt aussi facillement que feriez une sonnette d'esparvier. Et devant que la porter au clochier voulut en donner une aubade par la ville, et la faire sonner par toutes les rues en la portant en sa main. Dont tout le monde se resiouyst fort, mais il en advint ung inconvenient bien grand: car en la portant ainsi, & la faisant sonner par les rues, tout le bon vin d'Orleans poulsa, & se gasta. De quoy le monde ne se advisa point que la nuyt ensuyvant: car ung chascun se sentit tant alteré d'avoir beu de ces vins poulsez, qu'ils ne faisoient que cracher aussi blanc comme cotton disant, nous avons du Pantagruel, & avons les gorges sallées.
Ce faict vint à Paris avecques ses gens. Et à son entrée tout le monde sortit hors pour le veoir, comme vous sçavez bien que le peuple de Paris est sot par nature: & le regardoient en grand esbahyssement, & non sans grande peur qu'il n'emportast le Palais ailleurs en quelque pays a remotis, comme son pere avoit emporté les campanes de nostre dame, pour attacher au col de sa iument. Et apres quelque espace de temps qu'il y eut demouré & fort bien estudié en tous les sept ars liberaulx, Il disoit que c'estoit une bonne ville pour vivre, mais non pas pour mourir: car les guenaulx de sainct Innocent se chauffoient le cul des ossemens des mors.
Et trouva la librairie de sainct Victor fort magnifique, mesmement d'aulcuns livres qu'il y trouva, comme Bigua salutis, Bragueta iuris, Pantoufla decretorum, Malogranatum viciorum, Le Peloton de theologie, Le Vistempenard des prescheurs, composé par Pepin, La Couillebarine des preux, Les Hanebanes des evesques, Marmoretus de babouynis & cingis cum commento Dorbellis, Decretum universitatis Parisientis super gorgiasitate muliercularum ad placitum, L'apparition de saincte Gertrude à une nonain de Poissy estant en mal d'enfant, Ars honeste petandi in societate per M. Ortuinum, Le moustardier de penitence, Les Houseaulx, alias les bottes de patience, Formicarium artium [, De brodiorum usu et honestate chopinandi, per Silvestrem prieratem Iacopinum, Le beline en court], Le cabatz des notaires, Le pacquet de mariage, Le creziou de contemplation, Les faribolles de droict, L'aguillon de vin, L'esperon de fromaige, Decrotatorium scholarium, Tartarerus de modo cacandi [, Les fanfares de Romme], Bricot de differentiis soupparum, Le Culot de discipline, La savate de humilité, Le Tripiez de bon pensement, Le Chaudron de magnanimité, Les Hanicrochemens des confesseurs, Les Lunettes des romipetes, Maioris de modio faciendi boudinos, La cornemuse des prelatz, Beda de optimitate tripatum, [La complainte des advocatz sus la reformation des dragées. Des poys au lart cum commento. La profiterolle des indulgences. Aristotelis libri novem de modo dicendi horas canonicas. Iabolenus de Cosmographia purgatorii. Questio subtilissima, Utrum Chimera in vacuo bombinans possit comedere secundas intentiones, et fuit debatuta per decem hebdomadas in concilio Constantiensi.], Le Maschefain des advbocatz, [Barbouillamenti Scoti. La ratepenade des Cardinaulx. La gaudemarre des neuf cas de conscience], Le Ravasseux des cas conscience, Sutoris adversus quendam qui vocaverat eum friponnatorem, et quod fripponatores non sunt damnati ab ecclesia, Cacatorium medicorum, Le Ramonneur d'astrologie, Le tyrepet des apotycaires, le Baisecul de chirurgie, Antidotarium anime. M. Coccaius de patria diabolorum, dont les aulcuns sont ià imprimez, et les aultres l'on imprime de present en ceste noble ville de Tubinge.
Comment Pantagruel estant à Paris receupt lettres de son pere Gargantua, et la copie d'icelles.
Chapitre viii.
Pantagruel estudioit fort bien comme assez entendez, & proffitoit de mesmes: car il avoit l'entendement à double rebratz & capacité de memoire à la mesure de douze oyres et botez d'olif. Et comme il estoit ainsi là demourant, receupt ung iour lettres de son pere en la maniere que s'ensuyt.
Treschier fils, Entre les dons, graces, & prerogatives, desquelles le souverain plasmateur Dieu tout puissant a endouayré & aorné l'humaine nature à son commencement, celle me semble singuliere et excellente, par laquelle elle peult en estat mortel acquerir une espece d'immortalité, & en decours de vie transitoire perpetuer son nom & sa semence. Ce que est faict par lignée yssue de nous en mariage legitime. Dont nous est aulcunement instauré ce qui nous a esté tollu par le peché de nos premiers parens, esquels fut dit, que par ce qu'ils n'avoient esté obediens au commandement de dieu le createur, qu'ils mourroient: & par mort seroit reduict à neant ceste tant magnificque plasmature, en laquelle avoit esté l'homme crée. Mais par ce moyen de propagation seminale demeure es enfans ce que estoit de perdu es parens, & es nepveux ce que deperissoit es enfans, & ainsi successivement, iusques à l'heure du iugement final, quant Iesuchrist aura rendu à Dieu son pere son royaulme pacificque hors tout dangier & contamination de peché: car alors cesseront toutes generations & corruptions, & seront les elemens hors de leurs transmutations continues, veu que la paix desirée sera consommée & que toutes choses seront reduictes à leur fin & periode. Doncques non sans iuste & equitable cause ie rends graces à Dieu mon conservateur, de ce qu'il m'a donné povoir veoir mon antiquité chanue refleurir en ta ieunesse: car quand par le plaisir de celluy qui tout regist & modere, mon ame laissera ceste habitation humaine, Ie ne me reputeray point totalement mourir: mais plus tost transmigrer d'ung lieu en aulre, attendu que en toy & par toy ie demeure en mon ymage visible en ce monde, vivant, voyant, & conversant entre gens de honneur & mes amys, comme ie souloys, laquelle mienne conversation a esté, moyennant l'ayde & grace divine, non sans peché, ie le confesse: car nous pechons tous, & continuellement requerons à Dieu qu'il efface nos pechez, mais sans reprouche. Parquoy ainsi comme en toy demeure l'ymage de mon corps, si pareillement ne reluysoient les meurs de l'ame, l'on ne te iugeroit pas estre garde et thresor de l'immortalité de nostre nom, et le plaisir que prendroys ce voyant, seroit petit: consyderant, que la moindre partie de moy, qui est le corps, demeureroit: et que la meilleure, qui est l'ame: & par laquelle demeure nostre nom en benediction entre les hommes, seroit degenerante & abastardie. Ce que ie ne dys pas par defiance que ie aye de ta vertu, laquelle m'a esté ià par icy devant esprouvée, Mais pour plus fort t'encourager à proffiter de bien en mieulx. Laquelle entreprinse parfaire & consommer, il te peult assez souvenir, comment ie n'ay riens espargné: mais ainsi t'y ay ie secouru, comme si ie n'eusse aultre thresor en ce monde que de te veoir une foys en ma vie absolu & parfaict tant en vertuz, honnesteté, et preudhommie, comme en tout sçavoir liberal & honneste, et tel te laisser apres ma mort comme ung mirouer representant la personne de moy ton pere, & sinon tant excellent & tel de faict, comme ie te souhaite, certes bien tel en desir. Mais encores que mon feu pere de bonne memoire Grandgousier eust adonné tout son estude, à ce que ie proffitasse en toute perfection & sçavoir politicque, & que mon labeur & estude correspondit tresbien, voire encores oultrepassast son desir, toutesfois comme tu peulx bien entendre, le temps n'estoit tant ydoine ny commode es lettres, comme il est de present, et n'avoys pas copie de tels precepteurs comme tu as eu. Le temps estoit encores tenebreux & sentent l'infelicité & calamité des Goths, qui avoient mis à destruction toute bonne literature. Mais par la bonté divine, la lumiere & dignité a esté de mon aage rendue es lettres, & y voy tel amendement, que de present à difficulté seroys ie receu en la premiere classe des petitz grimaulx moy qui en mon aage virile estoys non à tord reputé le plus sçavant dudict siecle, ce que ie ne dys pas par iactance vaine, encores que bien ie puisse & louablement faire en t'escrivant, comme tu as l'autoricté de Marc Tulle en son livre de vieillesse, et la sentence de Plutarche au livre intitulé, comment on se peult louer sans envie: mais pour te donner affection de plus hault tendre. Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées. Grecque, sans laquelle c'est honte qu'une personne se die sçavant. Hebraicque, Caldeicque, Latine. Les impressions tant elegantes et correctes en usance, qui ont esté inventées de mon aage par inspiration divine, comme à contrefil l'artillerie par suggestion diabolicque. Tout le monde est plain de gens sçavans, de precepteurs tresdoctes, de librairies tresamples, qu'il m'est advis que ny au temps de Platon, ny de Ciceron, ny de Papinian, n'y avoit point telle commodité d'estude qu'il y a maintenant. Et ne se fauldra plus dorenavant trouver en place ny en compaignie qui ne sera bien expoly en l'officine de Minerve. Ie voy les brigans, les bourreaux, les avanturiers, les palefreniers de maintenant plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps. Il n'est pas les femmes et les filles qui ne ayent aspiré à ceste louange & à ceste manne celeste de bonne doctrine. Tant y a qu'en l'aage ou ie suis iay esté contraint d'apprendre les lettres Grecques, lesquelles ie n'avoys pas contemné comme Caton, mais ie n'avoys eu le loysir de comprendre en mon ieune aage. Et voulentiers me delecte à lire les moraulx de Plutarche, les beaulx dialogues de Platon, les monumens de Pausanias, et antiquitez de Atheneus, attendant l'heure qu'il plaira à dieu mon createur me appeler et commander yssir de ceste terre. Parquoy mon fils ie te admoneste que employe ta ieunesse à bien proffiter en estude. Tu es à Paris, tu as ton precepteur Epistemon, dont l'ung par vives & vocales instructions, l'aultre par louables exemples te peult endoctriner. Ientends & veulx que tu aprenes les langues parfaictement. Premierement la Grecque comme le veult Quintilian. Secondement la latine. Et puis l'Hebraicque pour les sainctes lettres, & la Chaldeicque & Arabicque pareillement: & que tu formes ton stille, quant à la Grecque, à l'imitation de Platon, quant à la Latine, à Ciceron. Qu'il n'y ait histoire que tu ne tiengne en memoire presente, à quoy te aydera la Cosmographie de ceulx qui en ont escript. Les ars liberaulx, Geometrie, Arismetique, & Musicque, Ie t'en donnay quelque goñt quand tu estoys encores petit en l'aage de cinq à six ans: poursuys le reste, & de Astronomie saches en tous les canons, laisse moy l'Astrologie divinatrice, et art de Lucius comme abuz et vanitez. Du droit Civil ie veulx que tu saches par cueur les beaulx textes, et me les confere avecques la philosophie. Et quant à la congnoissance des faitz de nature, Ie veulx que tu t'y adonne curieusement, qu'il n'y ait mer, ryviere, ny fontaine, dont tu ne congnoisse les poissons, tous les oyseaulx de l'air, tous les arbres arbustes & fructices des forestz, toutes les herbes de la terre, tous les metaulx cachez au ventre des abysmes, les pierreries de tout orient & midy, riens ne te soit incongneu. Puis songneusement revisite les livres des medecins, Grecs, Arabes, & Latins, sans contemner les Thalmudistes & Cabalistes, & par frequentes anatomyes acquiers toy parfaicte congnoissance de l'aultre monde, qui est l'homme. Et par quelques heures du iour comme à visiter les sainctes letttres. Premierement en Grec le nouveau testament et Epistres des apostres, & puis en Hebrieu le vieulx testament. Somme que ie voye ung abysme de science: car doresnavant que tu deviens homme & te fais grand, il te fauldra issir de ceste tranquillité & repos d'estude: & apprendre la chevalerie & les armes, pour defendre ma maison, & nos amys secourir en tous leurs affaires contre les assaulx des malfaisans. Et veulx que de brief tu essayes combien tu as proffité, ce que tu en pourras mieulx faire, que tenant conclusion en tout sçavoir publicquement envers tous & contre tous: hantant les gens lettrez, qui sont tant à Paris comme ailleurs. Mais par ce que selon le sage Salomon, Sapience n'entre point en ame malivole, & science sans conscience n'est que ruyne de l'ame. Il te convient servir, aymer, & craindre dieu & en luy mettre toutes tes pensées, & tout ton espoir: et par foy formée de charité estre à luy adioinct, en sorte que iamais n'en soys desemparé par peché, ayes suspectz les abuz du monde & ne metz point ton cueur à vanité: car ceste vie est transitoire: mais la parolle de Dieu demeure eternelle. Soys serviable à tous tes prochains, & les ayme comme toymesmes. Revere tes precepteurs, fuys les compaignies des gens esquels tu ne veulx point ressembler. Et les graces que Dieu te a données, icelles ne reçoiptz point en vain. Et quand tu congnoitras que auras tout le sçavoir de par delà acquis, retourne t'en vers moy, affin que ie te donne ma benediction devant que mourir. Mon fils la paix & grace de nostre seigneur soit avecques toy. Amen.
De Utopie ce dix septiesme iour du moys de Mars,
ton pere GARGANTUA.
Ces lettres receues et veues Pantagruel print nouveau courage & fut enflambé à proffiter plus que iamais, en sorte que le voyant estudier & proffiter, eussiez dit que tel estoit son esprit entre les livres, comme est le feu parmy les brandes, tant il l'avoit infatigable & strident.
Comment Pantagruel trouva Panurge, lequel il ayma toute sa vie.
Chap. ix.
Ung iour Pantagruel se pourmenant hors de la ville vers l'abbaye saint Antoine devisant et philosophant avecques ses gens & aulcuns escholliers, rencontra ung homme beau de stature & elegant en tous lineamans du corps, mais pitoyablement navré en divers lieux, & tant mal en ordre qu'il sembloit qu'il feut eschappé es chiens, ou mieulx ressembloit ung cueilleur de pommes du pays du Perche. Et de tant loing que le vit Pantagruel, il dist es assistans.
Voyez vous cest homme qui vient par le chemin du pont Charanton. Par ma foy, il n'est pauvre que par fortune: car ie vous asseure qu'à la physionomie nature l'a produyt de riche et noble lignée, mais les adventures des gens curieux le ont reduyt en telle penurie et indigence.
Et ainsi qu'il fut au droict d'entre eulx, il luy demanda. Mon amy ie vous prie que ung peu veuillez icy arrester & me respondre à ce que vous demanderay, vous ne vous en repentirez point: car iay affection tresgrande de vous donner ayde en mon povoir en la calamité où ie vous voy: car vous me faictes grand pitié. Pourtant mon amy dictes moy qui estes vous, dont venez vous, ou allez vous, que querez vous, & quel est vostre nom?
Et le compaignon luy respond en langue Germanicque. Junker Gotte geb euch glÅck unnd hail. Zuvor lieber iuncker ich las euch wissen das da ir mich von fragt, ist ein arm unnd erbarmglich ding, unnd wer vil darvon zu sagen, welches euch verdrustlich zuhoeren, unnd mir zu erzelenwer, wievol die Poeten unnd Orators horzeiten haben gesagt in iren sprÅchen unnd sentenzen, das die gedechtnus des ellends unne armvot vorlangs erlitten, ist ein grosser lust.
A quoy respondit Pantagruel. Mon amy ie n'entends point ce barragouyn, & pourtant si voulez qu'on vous entende parlez aultre langaige.
Adoncques le compaignon luy respondit: Al barildim gotfano dech min brin alabo dordin falbroth ringuam albras. Nin porth zadilrim almucathin milko prim al elmim enthoth dal heben enfouim: kuth im aldim alkatim nim broth dechoth porth min michas im endoth, pruch dal marsouim hol moth dansrikim lupaldar im holdemoth. Nin hur diavolth mnarbothim dal goulch pal frapin duch im scoth pruch galeth dal chinon, mir foultrich al conin butbathen doth dal prim.
Entendez vous rien là? dist Pantagruel es assistans. A quoy dist Epistemon. Ie croy que c'est langaige des Antipodes, le diable n'y mordroit pas. Lors dist Pantagruel. Compere, ie ne sçais si les murailles vous entendront, mais de nous nul n'y entends note.
Donc dist le compaignon. Signor mio voi videte per exemplo che la Cornamusa non suona mai si la non a il ventre pieno, Cosi io parimente non vi sapre contare le mie fortune, se prima il tribulato ventre non la solita refectione. Al quale adviso che la mani et li denti abbui perso illoro ordine naturale & del tutto annichillati.
A quoy respondit Epistemon. Autant de l'ung comme de l'aultre.
[Dont dit Panurge. Lard gef tholb be sua virtiuss be intelligence: ass yi body schalbiss be naturall reluth tholb suld ofme pety have for natur hass luss egualy maide: bot fortune sum exaltit hess and oyis deprevit: non yeless men virtiuss vioiss deprevit and virtiuss men discriviss for anem ye lan end iss, non gud.
A quoy dist Carpalim. Sainct Treignem foutys vous d'escoss. ou iay failly à entendre.
Lors respondit Panurge. Prug frest frinst sorgdmand strochdt drnds par brleland. Gravot chavigny pomardiere rusth plrallhdracg deviniere pres sainct Nays. Seuillé kalmuch monach drupp delmenpplist rincq dlrnd vp drent loch minc stz rinquald de vins ders cordelis hur iocst stzamperards.
A quoy dist Epistemon. Parlez vous chrestien? mon amy, ou languaige patelinoys.]
Dont dit Panurge. Heere ie en spreke anders gheen taele dan kerste taele, my dunct nochtans, al en seg ie v niet een wordt, myven noot verclaert ghenonch wat ie beglere, gheest my vnyt hermhertlicheyt yet waer vn ie ghevoet mach zung.
A quoy respondit Pantagruel. Autant de celluy la.
Donc dist Panurge. Se§or de tanto hablar yo soy cansado, por que supplico a vostra reverentia que mire a los preceptos evangelicos, para que ellos movant vostra reverentia a lo ques de conscientia, y sy ellos non bastarent para mover vostra reverentia a piedad, supplico que mire a la piedad natural laqual yo creo que le moura como es de razon, y con esto non digo mas.
A quoy respondit Pantagruel, dea mon amy. Ie ne fays doubte aulcun que ne sachez bien parler divers langaiges, mais dictes nous ce que vouldrez en quelque langue que puissons entendre.
Lors dist le compaignon. Adoni scholom lecha: im ischar harob habdeca bemeherah thithen li kikar lehem, cham cathub laal al adonai cho nen ral.
A quoy respondit Epistemon. A ceste heure ay ie bien entendu: Car c'est langue Hebraïcque bien Rhetoricquement pronuncée.
Donc dit le compaignon. Despota tynin panagathe, dioti sy mi uc artodotis, horas gar limo analiscomenon eme athios, ce en io metaxy eme uc eleis udamos, zetis de par ha u chre, ce homos philologi pandes homologusi to te logus te ce rhemata peritta hyparchin, opote pragma asto pasi delon esti. entha gar anacei mon logi isin, hina pragmata (hon peri amphibetumen) me prosphoros epiphenete.
Quoy? dist Carpalim lacquays de Pantagruel, c'est Grec, ie l'ay entendu. Et comment as tu demouré en Grece?
Donc dist le compaignon. Agonou dont oussys vou denaguez algarou, nou den farou zamist vou mariston ulbrou, fousquez vou brol tam bredaguez moupreton den goul houst, daguez daguez nou croupys fost bardou noflist nou grou. Agou paston tol nalprissys hourtou los ectabanous, prou dhouquys brol panygou den bascrou nou dous caguous goulfren goul oust troppassou.
Ientends ce me semble, dist Pantagruel: car ou c'est langaige de mon pays de Utopie, ou bien luy ressemble quant au son.
Et comme il vouloit commencer quelque propos, le compaignon dist. Jam toties vos per sacra perque deos deasque omnis otestatus sum, ut si qua vos pietas permovet, egestatem meam solaremini, nec hilum proficio clamans & eiulans. Sinite, queso, sinito viri impii quo me fata vocant abire, nec ultra vanis vestris interpellationibus obtundatis, memores veteris illius adagii, quo venter famelicus auriculis carere dicitur.
Dea mon amy dist Pantagruel, ne sçavez vous parler françoys?
Si fois tresbien seigneur, respondit le compaignon, Dieu mercy: c'est ma langue naturelle et maternelle, car ie suis né et ay esté nourry ieune au iardin de France.
Doncques, dist Pantagruel, Racomptez nous, quel est vostre nom, & dont vous venez. Car par ma foy ie vous ay ià pris en amour si grande, que si vous condescendez à mon vouloir, vous ne bougerez iamais de ma compaignie, & vous et moy ferons ung nouveau per d'amytié telle que fut entre Enée & Achates.
Seigneur dist le compaignon. Mon vray et propre nom de baptesme, est Panurge, & à present viens de Turcquie, ou ie fuz mené prisonnier lors qu'on alla à Metelin en la male heure. Et voulentiers vous racompteroys mes fortunes qui sont plus merveilleuses, que celles de Ulysses, mais puisqu'il vous plaist me retenir avecques vous, & que ie accepte voulentiers l'offre protestant iamais ne vous laisser, et allissiez vous à tous les diables, nous aurons en autre temps plus commode, assez loysir d'en racompter, car pour ceste heure iay necessité bien urgente de repaistre, dentz agues, ventre vuyde, gorge seiche, tout y est deliberé si me voulez mettre en oeuvre, ce sera basme de me veoir briber, pour Dieu donnez y ordre.
Lors commanda Pantagruel, qu'on le menast en son logis & qu'on luy apportast force vivres. Ce que fut faict, & mangea tresbien à ce soir, & s'en alla coucher en Chappon, et dormit iusques au lendemain heure de disner.
Comment Pantagruel equitablement iugea d'une controverse merveilleusement obscure et difficile si iustement que son iugement fut dit plus admirable que celluy de Salomon.
Chap. ix.
Pantagruel bien records des lettres et admonitions de son pere, voulut ung iour essayer son sçavoir, et de faict par tous les carrefours de la ville mist conclusions en nombre de sept cens soixante en tout sçavoir, touchant en ycelles les plus fors doubtes qui feussent en toutes sciences. Et premierement en la rue du Feurre tint contre tous les regens, artiens, et orateurs, & les mit tous de cul. Puis en Sorbonne tint contre tous les theologiens par l'espace de six sepmaines despuis le matin quatre heures, iusques à six du soir, exceptez deux heures de intervalle pour repaistre et prendre sa refection. Non pas qu'il engardast lesdictz theologiens Sorbonicques de chopiner, & se refraischir à leurs beuvettes acoustumées. Et à ce assisterent la plus part des seigneurs de la court maistres des requestes, presidens, conseilliers, les gens des comptes, secrétaires, advocatz, et aultres, ensemble les eschevins de ladicte ville avecques les medicins & canonistes. Et notez qu'il y en avoit qui prindrent bien le frain aux dentz, mais nonobstant leurs ergotz et fallaces, il les feit tous quinaulx, & leur montra visiblement qu'ilz n'estoient que veaulx. Dont tout le monde commença à bruyre & parler de son sçavoir si merveilleux, qu'il n'y avoit pas les bonnes femmes lavandieres, courratieres, roustissieres, ganyvettieres, et aultres, que quand il passoit par les rues ne dissent, c'est luy, à quoy il prenoit plaisir, comme Demosthenes prince des orateurs Grecz faisoit quand de luy dist une vieille acropie en le monstrant au doigt, c'est celluy là.
Or en ceste propre saison estoit ung proces pendant en la court entre deux gros seigneurs, desquelz l'ung estoit monsieur de Baisecul demandeur d'une part, l'aultre monsieur de Humevesne defendeur de l'autre. Desquelz la controverse estoit si haulte & difficile en droict, que la court de Parlement n'y entendoit que le hault Allemant. Dont par le commandement du Roy furent assemblez quatre les plus sçavans & les plus gras de tous les Parlemens de France, ensemble le grand conseil, & tous les principaulx regens des universitez, non seulement de France, mais aussi d'Angleterre et Italie, comme Jason, Philippe Dece, Petrus de petronibus, & ung tas d'aultres. Et ainsi assemblez par l'espace de quarante et six sepmaines n'y avoient sceu mordre, ny entendre le cas au net, pour le mettre en droict en façon quiconcques, dont ilz estoient si despitz qu'ilz se conchioient de honte villainement. Mais ung d'entre eulx nommé Du douhet, le plus sçavant, le plus expert & prudent de tous les aultres, ung iour qu'ilz estoient tous philogrobolisez de cerveau, leur dist.
Messieurs ià long temps a que sommes icy sans riens faire que despendre, & ne povons trouver fons ny rime en ceste matiere, & tant plus y estudions tant moins y entendons, qui nous est une grand honte et charge de conscience, et à mon advis n'en sortirons que à deshonneur: car nous ne faisons que ravasser en noz consultations. Mais voicy que iay advisé, vous avez bien ouy parlé de ce grand personnaige nommé maistre Pantagruel, lequel on a congneu estre sçavant dessus la capacité du temps de maintenant, es grandes disputations qu'il a tenues contre tous publicquement. Ie suis d'opinion, que nous le appellons, & conferons de cest affaire avecques luy: car iamais homme n'en viendra à bout si cestuy là n'en vient.
A quoy voulentiers consentirent tous ces conseillers et docteurs: & de faict l'envoyerent querir sur l'heure, & le prierent vouloir ung peu veoir le proces, & leur en faire le rapport tel que luy sembleroit en vraye science legale, & luy livrerent les sacs & pantarques entre ses mains, qui faisoient presque le fais de quatre gros asnes couillars.
Mais Pantagruel leur dist. Messeigneurs, les deux seigneurs qui ont ce proces entre eulx, sont ilz encore vivans?
A quoy luy fust respondu, que ouy.
De quoy diable donc (dist il) servent tant de fatrasseries de papiers & copies que me baillez? Ne vault il pas beaucoup mieulx les ouyr de leur vive voix narrer leur debat, que lire ces babouyneries icy, qui ne sont que tromperies, cautelles diabolicques de Cepola, & superstitions de droict? Car ie suis sceur que & vous & tous ceulx par les mains desquelz a passé le proces, y avez machiné ce que avez peu, pro & contra, & au cas que leur controverse estoit patente & facile à iuger, vous l'avez obscurcie par sottes & deraisonnables raisons & ineptes opinions de Accurse, Balde, Bartole, de Castro, de Imola, Hippolytus, Panorme, Bertachin, Alexandre, Curtius, et ces aultres vieulx mastins, qui iamais n'entendirent la moindre loy des Pandectes: et n'estoient que gros veaulx de disme, ignorans de tout ce qu'est necessaire à l'intelligence des loix. Car (comme il est tout certain) ilz n'avoient congnoissance de langue ny Grecque ny Latine, mais seulement de Gothicque et Barbare. Et toutesfois les loix sont premierement prinses des Grecz, comme vous avez le temoignage de Ulpian, l. posteriori de orig. iuris. et toutes les loix sont pleines de sentences & motz Grecz: & fecondement sont redigées en Latin le plus elegant et aorné qui soit en toute la langue Latine, et n'en excepte ny Saluste, ny Varron, nu Ciceron, ny Pline, ny Senecque, ny T. Live, ny Quintilian. Comment doncques eussent peu entendre ces vieux resveurs le texte des loix, qui iamais ne virent bon livre de langue Latine? comme manifestement il appert à leur stille, qui est stille de ramonneur de cheminée, ou de cuysinier & marmiteux non de Iurisconsulte. Davantaige veu que les loix sont extirpées du meillieu de philosophie morale et naturelle, comment l'entendront ces folz qui ont par dieu moins estudié en philosophie que ma mulle? Et au regard des lettres de humanité, & de congnoissance des antiquitez & histoires, ilz en estoient chargez comme ung crapault de plumes, & en usent comme ung crucifix d'un pifre, dont toutesfois les droictz sont tous plains, et sans ce ne peuvent estre entenduz, comme quelque iour ie monstreray plus appertement par escript. Par ce si voulez que ie congnoisse de ce proces, premierement faictes moy brusler tous ces papiers, & secondement faictes moy venir les deux gentilzhommes personnellement devant moy, & quand ie les auray ouy, ie vous en diray mon opinion sans fiction ny dissimulation quelconques.
A quoy aulcuns d'entre eulx contredisoient, comme vous sçavez, que en toutes compaignies il y a plus de folz que de saiges, et la plus grande partie surmonte tousiours la meilleure. Mais ledict du Douhet tint au contraire virilement contendent que Pantagruel avoit bien dit, que ces registres, enquestes, replicques, duplicques, reproches, salvations, et aultres telles diableries, n'estoient que subversions de droict, & allongement de proces, & que le diable les emporteroit trestous, s'ilz ne procedoient aultrement selon equité philosophicque & evangelicque. Somme, tous les papiers furent bruslez, & les deux gentilzhommes personnellement convoquez.
Et lors Pantagruel leur dist. Estes vous qui avez ce grand different entre vous deux? Ouy, dirent ilz, monsieur. Lequel de vous est demandeur? C'est moy, dit le seigneur de Baisecul.
Or mon amy, contez moy de poinct en poinct vostre affaire, selon la verité: car par le corps dieu si vous en mentez d'ung mot, ie vous osteray la teste de dessus les espaules, & vous monstreray que en iustice & iugement l'on ne doibt dire que la verité, par ce donnez vous garde de adiouster ny diminuer au narré de vostre cas, dictes.
Donc commença en la maniere que s'ensuyt. Monsieur il est vray que une bonne femme de ma maison portoit vendre des oeufz au marché. Couvrez vous Baisecul, dist Pantagruel. Grand mercy monsieur, dist le seigneur de Baisecul. Mais a propos passoit entre les tropicques vers le zenith diametralement opposé es Troglodytes, par autant que les mons Rhiphées avoient eu celle année grande sterilité de happelourdes, moyennant une sedition meue entre les Barragouyns & les Accoursiers pour la rebellion des Souisses, qui s'estoient assemblez iusques au nombre de troys, six, neuf, dix, pour aller à l'aguillanneuf, le premier trou de l'an, que l'on donne la souppe aux boeufz, & la clef du charbon aux filles, pour donner l'avoine aux chiens. Toute la nuyct l'on ne feist la main sur le pot, que despecher les bulles des postes à piedz & lacquays à cheval pour retenir les basteaux, car les cousturiers vouloient faire des retaillons desrobez une sarbataine pour couvrir la mer oceane, qui estoit grosse d'enfant selon l'opinion des boteleurs de foin, mais les physiciens disoient, que a son urine ilz ne congnoissoient point signe evident au pas d'ostarde de manger des choux gelez à la moustarde, sinon que messieurs de la court feissent par bemol commandement à la verolle, de non plus alleboter apres les maignans ainsi se pourmener durant le service divin: car les marroufles avoient ià bon commencement à danser l'estrindore au diapason ung pied au feu & la teste au meillieu comme disoit le bon Ragot. Ha messieurs Dieu modere tout à son plaisir, & contre fortune la diverse ung chartier rompit son fouet, ce fut au retour de la Bicocque, alors qu'on passa licentié maistre Antithus des cressonnieres en toute lourderie, comme disent les canonistes: Beati lourdes quoniam trebuchaverunt. Mais ce que faict le caresme si hault, par sainct Fiacre de Brye, ce n'est par aultre chose que la Pentecoste ne vient foys qu'elle ne me couste: mais hay avant, peu de pluye abat grand vent, entendu que le sergeant ne mist pas si haut le blanc à la butte, que le greffier ne s'en leschast bas & roidde les doigtz empenez de iart, & nous voyons manifestement que chascun s'en prent au nez, sinon qu'on regardast en perspective ocularement vers la cheminée à l'endroit où pend l'enseigne du vin à quarante sangles, qui sont necessaires à vingt bas, à tout le moins qui ne vouldroit lascher l'oyseau devant que le decouvrir, car la memoire souvent se pert quand on se chausse au rebours sa dieu guard de mal Thibault mitaine.
Alors dist Pantagruel. Tout beau mon amy, tout beau, parlez à traict & sans cholere. Ientends le cas, poursuyvez.
Vrayement, dist le seigneur de Baisecul, c'est bien ce que l'on dit, qu'il faict bon adviser aulcunesfoys les gens, car ung homme advisé en vault deux. Or monsieur ladicte bonne femme disant les gaudez & audinos, ne peult pas se couvrir d'ung revers faulx moniant sinon par bien soy bassiner anglicquement se couvrant d'ung sept de quarreaux & luy tirant ung estoc vollant, au plus pres du lieu ou l'on vent les vieulx drapeaux, dont usent les painctres de Flandres, quand ilz veullent bien à droict ferrer les cigalles, & m'esbahys bien fort comment le monde ne pont veu qu'il faict si beau couver.
Icy voulut interpeller & dire quelque chose le seigneur de Humevesne, dont luy dist Pantagruel.
Et ventre sainct Antoine, t'appartient il de parler sans commandement? Ie sue icy de ahan, pour entendre la procedure de vostre different, & tu me viens encore tabuster? paix de par le diable paix, tu parleras ton sou, quand cestuy cy aura achevé. Poursuyvez, dist il à Baisecul, & ne vous hastez point.
Voyant doncques, dist Baisecul, que la Pragmaticque sanction n'en faisoit nulle mention, & que le pape donnoit liberté à chascun de peter à son aise si les blanchetz n'estoient rayés, quelque pauvreté qui feust au monde, pourveu qu'on ne se seignast de la main gauche, la bonne femme se print à esculler les souppes par la foy des petis poissons couillatrys qui estoient pour lors necessaires à entendre la construction des vieilles bottes, pourtant Iehan le veau son cousin gervays remué d'une busche de moulle, luy conseilla qu'elle ne se mist point en ce hazard de laver la buée sans premier alluner le papier: à tant pille, nade, iocque, foce, car non de ponte vadit, qui cum sapientia cadit, attendu que messieurs des comptes ne convenoient pas bien en la sommation des fleuttes d'allemant, dont on avoit basty les lunettes des princes imprimées nouvellement à Anvers. Et voylà messieurs que faict maulvais raport. Et en croy partie adverse en sa foy, ou bien in sacer verbo dotis, car voulant obtemperer au plaisir du roy ie me estoys armé de pied en cap d'une carreleure de ventre pour aller veoir comment mes vendangeurs avoient dechicqueté leurs haulx bonnetz, pour mieulx iouer des manequins, car le temps estoit quelque peu dangereux de la foire, dont plusieurs francz archiers avoient esté refusez à la monstre, nonobstant que les cheminées feussent assez haultes selon la proportion du javart & des malandres l'amy baudichon. Et par ce moyen fut grande année de caquerolles en tout le pays de Artoys, qui ne fut pas petit amendement pour messieurs les porteurs de coustretz, quand on mangeoit des coques cigrues à ventre deboutonné. Et à la mienne voulenté que chascun eust aussi belle voix, l'on en iourroit beaucoup mieulx à la paulme, & ces petites finesses, qu'on faict à porter des pastins, descendroient plus aisement en Seine pour tousiours servir au pont aux meusniers, comme iadis feut decreté par le roy de Canarre., que l'arrest en est au greffe de ceans. Par ce monsieur ie requiers que par vostre seigneurerie soit dit & declairé sur le cas ce que de raison, avecques despens, dommages, & interetz.
Lors dist Pantagruel. Mon amy voulez vous plus riens dire. Respondit Baisecul, non monsieur: car ien ay dit tout le tu autem, et n'en ay riens varié sur mon honneur. Vous doncques dist Pantagruel, monsieur de Humevesne, dictes ce vouldrez & abreviez, sans riens toutesfois laisser de ce que servira au propos.
Lors commença le seigneur de Humevesne ainsi que s'ensuyt. Monsieur & messieurs, si l'iniquité des hommes estoit aussi facilement veue en iugement, comme on congnoit mousches en laict, le monde ne seroit pas tant mangé de ratz, comme il est, & y auroit des aureilles maintes sur terre, qui en ont esté rongées trop laschement. Car combien que tout ce que a dit partie adverse soit bien vray quant à la lettre et l'histoire du factum, toutesfoys messieurs la finesse, la tricherie, les petitz hanicrochemens, sont cachez soubz le pot aux roses. Doibs ie endurer que à l'heure que ie mange ma souppe sans mal penser ny mal dire l'on me vieigne ratisser & tabuster le cerveau & me sonner l'antiquaille, disant, qui boit en mangeant sa souppe, quand il est mort il ne voit goutte. Et saincte dame combien avons nous veu de gros capitaines en plain camp de batailles, alors qu'on donnoit les horions benist de la confrarie, pour plus honestement se asseoir à table, iouer du luc, sonner du cul, et faire les petits faulx en plate forme sur beaulx escarpins deschiquettez à barbe d'escrevisse? mais maintenant le monde est tout detravé de louschetz des balles de lucestre: l'ung se desbauche, l'aultre se cache le muzeau pour les froidures hyvernales, & si la court n'y donne ordre, il fera aussi mal glener ceste année, qu'il feist ou bien fera de troys sepmaines. Si une pauvre personne s'en va aux estuves pour se faire enluminer le muzeau de bouzes de vaches ou achepter bottes de hyver, & les sergeans passans, ou bien ceux du guet recevant la decoction d'un clystere, ou la matiere fecale d'une celle persée sur les tintamarres, en doibt l'on pourtant rongner les testons & fricasser les escuz elles de boys, aulcune foys nous pensons l'ung, mais dieu faict l'aultre: & quand le soleil est couché, toutes bestes sont à l'umbre, ie ne veulx pas estre creu, si ie ne le prouve hugrement par gens dignes de memoire. L'an trente et six iavoys achapté ung courtault d'Allemaigne hault et court d'assez bonne laine & tainct en grene, comme me asseuroient les orfeuvres, toutesfoys le notaire y mist du cetera. Ie ne suis pas clerc pour prendre la lune à tous les dentz, mais au point de beurre où l'on selloit les instruments Vulcanicques le bruyt estoit, que le boeuf salé faisoit trouver le vin en plain minuyct sans chandelle & feust il caché au fond d'ung sac de charbonnier, houssé & bardé avecques le chanfrein & hoguines requises à bien fricasser rustrye, c'est teste de mouton, & c'est bien ce qu'on dit en proverbe, qu'il fait bon veoir vaches noires en boys bruslé, quand on iouyt de ses amours. Ien fis consulter la matiere à messieurs les clercs, et pour resolution concluoient en frisesemorum qu'il n'est tel que de faucher en esté en cave bien garnie de papier & d'encre & de plumes & de ganyvet de Lyon sur le Rosne tarabin tarabas: car incontinent que ung harnoys sent les aulx, la rouille luy mangeve le foye, & puis l'on ne faict que rebecquer torty colli fleuretant le dormir d'apres disner, & voilà qui faict le sel tant cher. Messieurs ne croyez pas que au temps que ladicte bonne femme englua la pochecuilliere pour le record du sergeant mieulx apanaiger & que la fressure boudinalle tergiversa par les bourses des usuriers, il y eust rien meilleur à soy garder des Caniballes, que prendre une liasse d'oignons liée de troys cens avez mariatz, & quelque peu d'une fraize de veau, du meilleur alloy que ayent les alkymistes et bien luter & calciner les pantoufles mouflin mouflart avecques belle saulce de raballe et soy mucer en quelque petit trou de taulpe, saulvant tousiours les lardons. Et si le dez ne vous veult aultrement dire, que tousiours ambezars, ternes, six et troys, guare daz, mettez la dame au coing du lict avecques la toureloula lala, & vivez en souffrance & me peschez force grenoilles à tout beaulx houzeaulx ce sera pour les petitz oysons de mue qui s'esbatent au ieu de foucquet, attendant battre le metal, et chauffer la cyre aux bavars de godale. Bien vray est il que les quatre boeufz esquelz il est question, avoient quelque peu la memoire courte, toutesfoys pour sçavoir la game ilz n'en craignoient courmaran ny quanard de Savoye, & les bonnes gens de ma terre en avoyent bonne esperance, disans, ces enfans deviendront grans en Algoritme, ce nous sera une rubricque de droict, nous ne povons faillir à prendre le loup, en faisant nos hayes dessus le moulin à vent duquel a esté parlé par partie adverse. Mais le diable y eut envie, & mit les Allemans par le derriere, qui firent diables de humer, tringue tringue, das ist cotz, frelorum bigot paupera guerra fuit. Et m'esbahys bien fort, comment les astrologues s'en empeschent tant en leurs astrolabes, & almucantarath. Car il n'y a nulle apparence de dire que à Paris sur petit pont fut geline de feurre, & feussent ilz aussi huppez que duppes de marays, sinon vrayement qu'on scarifiast les pompettes au morets fraichement esmoulu de lettres versalles ou cursives ce m'est tout ung, pourveu que la tranchefille n'y engendre point de vers. Et pose le cas que au comblement des chiens courans, les marmouzelles eussent comme prinse, devant que le notaire eut baillé la relation par art Cabalisticque, il ne s'ensuyt pas saulve meilleur iugement de la court, que six arpens de pré à la grand laize feissent troys bottes de fine ancre sans souffler au bassin, consideré que aux funerailles du roy Charles l'on avoit en plain marché la toyson pour six blancs, ientends par mon serment de laine. Et ie voys ordinairement en toutes bonnes maisons que quand l'on va à la pippée, faisant troys tours de balail par la cheminée, et insinuant sa nomination l'on ne faict que bander aux rains & souffler au cul, si davanture il est trop chault, & qu'il luy baille, incontinent les lettres veues, les vaches luy furent rendues. Et en fut donné pareil arrest à la martingalle l'an dix et sept pour le maulgouvert de louze foigerouse à quoy il plaira à la court d'avoir esguard. Ie ne dis pas vrayement qu'on ne puisse par equité deposseder en iuste titre ceulx qui de l'eau beniste beuvroient comme on faict d'un rancon de tisserant dont on faict les suppositoires à ceulx qui ne veulent resigner, sinon à beau ieu bel argent. [Tunc messieurs quid iuris pro minoribus.] Car l'usance commune de la loy Salicque est telle, que le premier boutefeu qui escornifle la vache qui mousche en plain chant de Musicque, sans solfier les poinctz des salvatiers, doibt en temps de peste charger son pauvre membre de mousse cueillie alors qu'on se morfond à la messe de minuyct, pour bailler l'estrapade à ces vins blancs d'Aniou qui font la iambette collet à collet à la mode de Bretaigne. Concluant comme dessus avecques despens, dommaiges, et interetz.
Apres que le seigneur de Humevesne eut achevé, Pantagruel dist au seigneur de Baisecul. Mon amy voulez vous plus riens replicquer? à quoy respondit Baisecul. Non monsieur: car ie n'en ay dit que la verité, & pour dieu donnez fin à nostre différent, car nous ne sommes pas icy sans grand frais. Alors Pantagruel se leve, & assemble tous les Presidens, Conseillers, & Docteurs là assistans, & leur dist. Or ça messieurs, vous avez ouy vive vocis oraculo le different dont il est question, que vous en semble? A quoy respondirent. Nous l'avons veritablement ouy, mais nous n'y avons entendu au diable la cause. Par ce nous vous prions una voce & supplions par grace, que veuillez donner la sentence telle que verrez, & ex nunc pro ut ex tunc nous avons aggreable, & ratifions de noz plains consentemens.
Et bien messieurs, dist Pantagruel, puisqu'il vous plaist ie le feray, mais ie ne trouve pas le cas tant difficile que vous le faictes. Vostre paraphe Caton, la loy Frater, la loy Gallus, la loy Quinque pedum, la loy Vinum, la loy Si dominus, la loy Mater, la loy Mulier bona, la loy Si quis, la loy Pomponius, la loy fundi, la loy Exemptor, la loy Pretor, la loy Venditor, et tant d'aultres, sont bien plus difficiles en mon opinion. Et apres ce dict, il se pourmena ung tour ou deux de sale, pensant bien profondement, comme l'on povoit estimer, car il ieignoit d'angustie & petoit d'ahan, comme ung asne que l'on sangle trop fort, pendant qu'il failloit à ung chascun faire droict, sans varier ny accepter personne, puis se retourna asseoir & commença prononcer la sentence comme s'ensuyt.
Veu, entendu, et bien calculé le different d'entre les seigneurs de Baisecul et Humevesne, la court leur dit que consyderé que le soleil decline bravement de son solstice estival pour mugueter les bille vesées qui ont eu mat du pyon par les males vexations des lucifuges nycticoraces, qui sont inquilines du climat diaromes d'ung crucifix à cheval bandant une arbeleste aux reins, le demandeur eut iuste cause de calfreter le gallion que la bonne femme boursouffloit ung pied chaussé & l'aultre nud, le remboursant bas & roidde en sa conscience d'autant de baguenaudes, comme il y a de poil en dix huyt vaches & autant pour le brodeur. Semblablement est declairé innoncent du cas de crime qu'on pensoit qu'il y eut encouru de ce qu'il ne povoit baudement fiancer par la decision d'une paire de gands parfumez à la chandelle de noix, comme on use en son pays de Myrebalois, laschant la bouline avecques les boulletz de bronze, dont les housse pailliers pastissoient conestablement les legumaiges interbastez du loyrre à tout les sonnettes d'esparvier faictes à poinct de Hongrie, que son beaufrere portoit memoriallement en ung penier limitrophe, brodé de gueulles à troys chevrons hallebrenez de canabasserie, au caignard angulaire dont on tire au papegay vermiforme avecques la vitempenarde. Mais en ce qu'il met sus au defendeur qu'il fut rataconneur tyrofageux et goildronneur de mommye, que n'a esté trouvé estre vray comme bien l'a debastu ledict defendeur, la court le condemne en troys verrassées de caillebottes assimentez prerorelitantes & gaudepisées comme est la coustume du pays, envers ledict defendeur payables à la My oust en May, mais ledict defendeur sera tenu de fournir de foin et d'estoupes à l'embouschement des chaussetrapes gutturales emburelucocquées de guilvardons bien grabelez à rouelle, & amys comme devant, & sans despens & pour cause.
Laquelle sentence prononcée les deux parties s'en allerent toutes deux contentes de l'arrest, qui fut quasi chose incroyable, & au regard des Conseillers et aultres Docteurs qui là assistoient, ilz demourerent en ecstase bien troys heures & tous ravys en admiration de la prudence de Pantagruel plus que humaine, qu'ilz avoient congneu clerement en la decision de ce iugement tant difficile & espineux. Et y feussent encores, sinon qu'on apporta force vinaigre & eaue rose pour leur faire revenir le sens & entendement acoustumé, dont dieu soit loué partout.
Comment Panurge racompte la maniere qu'il eschappa de la main des Turcqs.
Chap. x.
Le iugement de Pantagruel fut incontinent sceu et entendu de tout le monde, & imprimé à force, & redigé es Archives du Palays, en sorte que tout le monde commença à dire, Salomon qui rendit par soubson l'enfant à sa mere, iamais ne monstra tel chef d'oeuvre de prudence comme a faict ce bon Pantagruel, nous sommes heureux de l'avoir en ce pays. Et de faict l'on le voulut faire maistre des resquestes, & president en la court: mais il refusa tout, les remerciant gracieusement, car il y a (dist il) trop grand servitude à ces offices, & à trop grand peine peuvent estre saulvez ceulx qui les exercent, veu la corruption des hommes. Mais si avez quelque bon poinsson de vin, voulentiers ien recepvray le present. Ce qu'ilz firent voulentiers, & luy envoyerent du meilleur de la ville, & beut assez bien. Mais le pouvre Panurge en beut vaillament, car il estoit exime comme ung harang soret. Aussi alloit il du pied comme ung chat maigre. Et quelqu'ung l'admonesta en disnant, disant.
Compere tout beau, vous faictes rage de humer.
Par saint Thibault (dist il) tu dys vray, & si ie montasse aussi bien comme ie avalle, ie feusse desià au dessus de la sphere de la lune, avecques Empedocles. Mais ie ne sçay que diable cecy veult dire, ce vin est fort bon & bien delicieux, mais tant plus bien ien boy, tant plus iay soif. Ie croy que l'umbre de monseigneur Pantagruel engendre les alterez, comme la lune faict les catarrhes.
A quoy se prindrent à rire les assistans. Ce que voyant Pantagruel, dist. Panurge qu'est ce que avez à rire.
Seigneur (dist il) ie leur contoys, comment ces diables de Turcqs sont bien malheureux de ne boire point de vin. Si aultre mal n'y avoit en l'Alchoran de Mahumet, encores ne me mettroys ie pas de la foy.
Mais or me dictes comment, dist Pantagruel, vous eschappates de leurs mains?
Par dieu seigneur, dist Panurge, ie ne vous en mentiray de mot. Les paillards Turcqs mes avoient mys en broche tout lardé, comme ung connil, [car iestoys tant exime que aultrement de ma chait eust esté fort maulvaise viande,] pour me faire roustir tout vif. Et ainsi comme ilz me roustissoient, ie me recommandoys à la grace divine, ayant en memoire le bon sainct Laurent, et tousiours esperoys en Dieu, qu'il me delivreroit de ce torment, ce qui fut faict bien estrangement. Car ainsi que me recommandoys bien de bon cueur à dieu, cryant. Seigneur Dieu ayde moy. Seigneur Dieu saulve moy. Saigneur Dieu oste moy de ce torment, auquel ces traitres chiens me detiennent, pour la maintenance de ta foy. Le roustisseur s'endormyt cautement, ou bien de quelque bon Mercure qui endormit cautement Argus qui avoit cent yeulx. Or quand ie vy qu'il ne me tournoit plus en routissant, ie le regarde, & voy qu'il s'endort, ainsi ie prens avecques les dens ung tyson par le bout, où il n'estoit point bruslé, & vous le gette au gyron de mon routisseur, & ung aultre le gette le mieulx que ie peuz soubz un lict de camp, qui estoit aupres de la cheminée, où y il avoit force paille. Incontinent le feu se print à la paille, et de la paille au lict, et du lict au solies qui estoit embrunché de sapin faict à quehues de lampes. Mais bon fut, que le feu que ie avoys getté au gyron de mon paillard routisseur luy brusla tout le penil & se prenoit aux couillons, sinon qu'il n'estoit point tant punays qu'il ne le sentit plus tost que le iour, & debouq estourdy se levant crya à la fenàtre tant qu'il peult dal baroth, dal baroth, qui vault autant à dire comme, au feu, au feu: et vint droict à moy pour me getter du tout au feu, et desià avoyt couppé les cordes dont on m'avoit lyé les mains, & il couppoit les lyens des pieds, mais le maistre de la maison ouyant le cry du feu, & en sentant la fumée de la rue où il se pourmenoit avecques quelques aultres Baschatz & Musaffiz, courut tant qu'il peult y donner secours & pour emporter ses bagues. Et de pleine arrivée il tyre la broche ou iestoys embroché, et tua tout roidde mon routisseur, dont il mourut là par faulte de gouvernement ou aultrement: car il luy passa la broche ung peu au dessus du nombril vers le flan droict, & luy percea la tierce lobe du foy, & le coup haussant luy penetra le diaphragme et par atravers la capsule du cueur luy sortit la broche par le hault des espaules entre les spondyles & l'omoplate senestre. Vray est que en tirant la broche de mon corps ie tumbe à terre pres des landiers, & me fys ung peu de mal à la cheute, toutesfoys non pas grand: car les lardons soustindrent le coup. Puis voyant mon Baschaz, que le cas estoit desesperé, et que la maison estoit bruslée sans remission, et tout son bien perdu, se donna à tous les diables, appelant Grilgoth, Astaroth, & Rapallus par neuf foys. Quoy voyant ieuz de peur pour plus de cinq solz, craignant les diables viendront à ceste heure pour emporter ce fol icy, seroient ilz bien gens pour m'emporter aussi? Ie suis ià demy rousty, mes lardons seront cause de mon mal: car ces diables icy sont fryans de lardons, comme vous avez l'auctorité du Philosophe Iamblicque & Murmault en l'apologie de bossutis & contrefactis per Magistros nostros, mais ie fys le signe de la croix, cryant agyos, athanatos, ho theos, et nul ne venoit. Ce que congnoissant mon villain Baschaz se vouloit tuer de ma broche, & s'en percer le cueur: et de faict la mist contre sa poitrine, mais elle ne povoit oultre passer car elle n'estoys pas assez agÅe, & poussoit tant qu'il povoit, mais ne proffitoit riens.
Alors ie m'en vins à luy, disant. Missaire bougrino tu pers icy ton temps: car tu ne te tueras iamais ainsi, mais bien te blesseras quelque hurte, dont tu languiras toute ta vie entre les mains des barbiers: mais si tu veulx ie te tueray icy tout franc en sorte que tu n'en sentiras rien, & m'en croys: car ien ay tué bien d'aultres qui s'en sont bien trouvez.
Ha mon amy (dist il) ie t'en prie, & ce faisant ie te donne ma bougette, tien voylà, il y a six cens seraph dedans, et quelques dyamens et rubys en perfection.
Et où sont ilz? dist Epistemon. Par sainct Iehan, dist Panurge, ilz sont bien loin s'ilz sont tousiours. Acheve, dist Pantagruel, ie te pry que nous saichons comment tu acoustras ton Baschaz.
Foy d'homme de bien, dist Panurge, ie n'en mens de mot. Ie le bende d'une meschante braye que ie trouve là demy bruslée, & vous le lye rustrement pieds & mains de mes cordes, si bien qu'il n'eust sceu regimber: puis luy passe ma broche à travers la gargamelle, et aussi le pendys acrochant la broche à deux gros crampons, qui soustenoient des alebardes. Et vous atise ung beau feu au dessoubz & vous flamboys mon milourt comme on faict des harans soretz à la cheminée, puis prenant sa bougette & ung petit iavelot qui estoit sur les crampons m'en fuys le beau galot. Et dieu sçait comme ie sentoys mon espaule de mouton. Quand ie fuz descendu en la rue, ie trouvay tout le monde qui estoit acouru au feu à force d'eau pour l'estaindre. Et me voyans ainsi à demy rousti eurent pitié de moy naturellement, & me getterent toute leur eau sur moy, et me refraischirent ioyeusement, ce que me feist fort grand bien, puis me donnerent quelque peu à repaistre, mais ie ne mangeoys gueres: car ilz ne me bailloient que de l'eau à boire à leur mode. Et aultre mal ne me firent. Sinon ung villain petit Turcq bossu par devant, qui furtivement me crocquoit mes lardons, mais ie luy baillys si vert dronos sur les doigs à tout mon iavelot qu'il n'y retourna pas deux fois. Et une ieune Tudesque, qui m'avoit aporté ung pot de mirobalans emblicz confictz à leur mode, laquelle regardoit mon pouvre haire esmoucheté, comment il s'estoit retiré au feu: car il ne me alloit plus que iusques sur les genoulx. Or ce pendant qu'ilz se amusoient à moy, le feu triumphoit ne demandez pas comment à prendre en plus de deux mille maisons, tant que quelqu'ung d'entre eulx l'avisa & s'escrya, disant. Ventre Mahom toute la ville brusle, & nous amusons icy. Ainsy chascun s'en va à sa chascuniere. De moy ie prens mon chemin vers la porte. Et quand ie fuz sur un petit tucquet qui est aupres, ie me retourne arriere, comme la femme de Loth, & vys toute la ville bruslant comme Sodome & Gomorre dont ie fuz tant ayse que ie me cuyde conchier de ioye, mais dieu m'en punit bien.
Comment? dit Pantagruel.
Ainsi que ie regardoys en grand liesse ce beau feu et me gabelant, et disant. Ha pauvres pusses, ha pauvres souritz, vous aurez mauvais hyver, le feu est en vostre paillier, sortirent plus de six cens chiens gros et menutz tous ensemble de la ville, fuyans le feu. Et de premiere venue accoururent droict à moy, sentant l'odeur de ma paillarde chair à demy roustie, et me eussent devoré à l'heure, si mon bon ange ne m'eust point inspiré.
Et que fys tu pouvret? dist Pantagruel.
Soubdain ie me advise de mes lardons, & les leur gettoys au meillieu d'entre eulx, & chiens d'aller, & se entrebattre l'ung l'aultre à belles dentz, à qui auroit le lardon. Par ce moyen me laisserent, & ie les laisse aussi se pelaudant l'ung l'aultre, & ainsi eschappe gaillard & dehayt.
Comment Panurge enseigne une maniere bien nouvelle de bastir les murailles de Paris.
Chap. xi.
Pantagruel quelque iour pour se recreer de son estude se pourmenoit vers les faulxbourgs sainct Marceau voulant veoir la follie Gobelin, et Panurge estoit avecques luy, ayant tousiours le flaccon soubz la robbe, et quelque morceau de iambon: car sans cela iamais ne alloit il, disant que c'estoit son garde corps: & aultre espée ne portoit il. Et quand Pantagruel luy en voulut baillier une, il respondit, qu'elle luy eschaufferoit la ratelle.
Voire mais, dist Epistemon, si l'on se assailloit comment te defendroys tu? A grands coups de brodequin, respondit il, pourveu que les estocz feussent descenduz.
A leur retour Panurge consideroit les murailles de la ville de Paris, & en irrision dist à Pantagruel. Voy ne cy pas de belles murailles, pour garder les oysons en mue? Par ma barbe, elles sont competentement meschantes pour une telle ville comme est ceste cy, car une vasche avecques ung pet en abattroit plus de six brasses. O mon amy, dist Pantagruel, scez tu pas bien ce que dist Agesilaus, quand on luy demanda: Pourquoy la grande cité de Lacedemone n'estoit pas ceincte de murailles? Car monstrant les habitans et citoyens de la ville tant bien expers en discipline militaire, tant forz & bien armez. Voicy, dist il, les murailles de la cité. Signifiant qu'il n'est murailles que de os, et que les villes ne sçauroient avoir muraille plus seure & plus forte que de la vertuz des habitans. Ainsi ceste ville est si forte par la multitude du peuple bellicqueux qui est dedans, qu'ilz ne se soucient point de faire aultres murailles. Et davantaige, qui la vouldroit emmurailler comme Strasbourg ou Orleans, [ou Carpentras,] il ne seroit possible, tant les frays seroient excessifz. Voire mais, dist Panurge, si faict il bon avoir quelque visaige de pierre quand on est envahy de ses ennemys, et ne feust ce que pour demander, qui est là bas? Et au regard des frays enormes que dictes estre necessaires si l'on la vouloit murer, si messieurs de la ville me veullent bien donner quelque bon pot de vin, ie leur enseigneray une maniere bien nouvelle, comment ilz pourront bastir à bon marché. Et comment? dist Pantagruel. Ne le dictes donc pas, respondit Panurge, si ie vous l'enseigne. Ie voy que les callibistrys des femmes de ce pays, sont à meilleur marché que les pierres. D'iceulx fauldroit bastir les murailles en les arrangeant en bonne symmetrie d'architecture, & mettant les plus grans au premiers rancz, et puis en taluant à doz d'asne arrangeant les moyens & finablement les petitz. Et puis faire ung beau petit entrelardement à poinctes de diamens comme la grosse tour de Bourges, de tant de vitz qu'on couppa en ceste ville es pouvres Italiens à l'entrée de la Reyne. Quel diable desferoit une telle muraille? Il n'y a metal qui tant resistat aux coups. Et puis que les couillevrines se y vinssent froter. Vous en verriez par dieu incontinent distiller de ce benoist fruict de grosse verolle menu comme pluye. Sec au nom des diables. Davantaige la fouldre ne tomberoit iamais dessus. Car pourquoy? ilz sont tous benitz ou sacrez. Ie n'y voys qu'ung inconvenient. Ho ho ha ha ha, dist Pantagruel. Et lequel? C'est que les mousches en sont tant friandes que merveilles, & se y cueilleroient facillement & y feroient leur ordure, & voilà l'ouvrage gasté & diffamé. Mais voicy comme l'on y remedroit. Il fauldroit tresbien les esmoucheter avecques belles quehues de renards, ou bons gros vietz d'azes de Provence. Et à ce propos ie vous veulx dire, nous en allant pour soupper ung bel exemple.
Au temps que les bestes parloient (il n'y a pas troys iours) ung pouvre lyon par la forest de Biere se pourmenant & disant ses menus suffrages passa par dessoubz ung arbre auquel estoit monté ung villain charbonnier pour abattre du boys. Lequel voyant le lyon, luy getta la coignée, & le blessa enormement en une cuysse. Dont le lyon cloppant tant courut & tracassa par la forest pour trouver ayde, qu'il rencontra ung charpentier, lequel voulentiers regarda la playe, et la nettoyat le mieulx qu'il peust, & l'emplyt de mousse, luy disant, qu'il esmouchast bien la playe, que les mousches ne y cuyllassent point, attendant qu'il yroit chercher de l'herbe au charpentier. Ainsi le lyon guery, se pourmenoit par la forest, à quelle heure une vieille sempiternelle ebuschetoit et amassoit du boys par ladicte forest, laquelle voyant le lyon venir, tumbat de peur à la renverse de telle façon, que le vent luy renversa la robbe, cotte, & chemise iusques au dessus des espaules. Ce que voyant le lyon, accourut de pitié, veoir si elle s'estoit point faict mal, & consyderant son comment à nom? dist. O pouvre femme, qui t'a ainsi blessée: et ce disant, apperceut ung regnard, lequel il appella, disant. Compere regnard, hau ça ça, & pour cause.
Quand le regnard fut venu, il luy dist. Compere mon amy, l'on a blessé ceste bonne femme icy entre les iambes bien villainement & y a solution de continuité manifeste, regarde que la playe est grande, depuis le cul iusques au nombril mesure quatre, mais bien cinq empans et demy: c'est ung coup de coignée, ie me doubte que la playe soit vieille, pourtant affin que les mousches n'y prennent, esmouche la bien fort, ie t'en pry, & dedans & dehors, tu as bonne quehue & longue, esmouche mon amy, esmouche ie t'en supply, & ce pendant ie voys querir de la mousse, pour y mettre. Car ainsi nous fault il secourir & ayder l'ung l'autre, dieu le commande. Esmouche fort, ainsi mon amy esmouche bien: car ceste playe veult estre esmouchée souvent, autrement la personne ne peult estre à son ayse. Or esmouche bien mon petit compere, esmouche, dieu t'a bien pourveu de quehue, tu l'as grande et grosse à l'advenant, esmouche fort & ne t'ennuye point, ie n'arresteray gueres.
Puis s'en va chercher force mousse, & quand il fut quelque peu loin il s'escrya parlant au regnard. Esmouche bien tousiours compere, esmousche, & ne te fasche iamais de bien esmoucher, par dieu mon petit compere ie te feray estre à gaiges, esmoucheteur de la reyne Marie ou bien de dom Pietro de Castille. Esmouche seulement, esmouche et riens plus.
Le pouvre regnard esmouchoit fort bien & deça & delà & dedans & dehors, mais la saulve vieille vesnoit & vessoit puant comme cent diables, & le pouvre regnard estoit bien mal à son ayse: car il ne sçavoit de quel cousté se virer, pour evader le parfum des vesses de la vieille: & ainsi qu'il se tournoit il veit qu'il y avoit au derriere encores ung aultre pertuys, non pas si grand que celluy qu'il esmouchoit, dont luy venoit ce vent tant puant & infect. Le lyon finablement retourne portant plus de troys balles de mousse: commença en mettre dedans la playe, à tout ung ung baston qu'il aporta, et y en avoit ià bien mys deux balles & demye, & s'esbahyssoit que diable ceste playe est parfonde, il y entreroit de mousse plus de deux charretées, et bien puisque dieu le veult, et tousiours fourroit dedans.
Mais le regnard l'advisa. O compere lyon mon amy, ie te pry ne metz pas icy toute la mousse, gardes en quelque peu, car il y a encores icy dessoubz ung aultre petit pertuys, qui put comme cinq cens diables. Ien suis empoisonné de l'odeur tant il est punays.
Ainsi fauldroit il garder ces murailles des mousches, & mettre des esmoucheteurs à gaiges.
Lors dit Pantagruel. Et comment scez tu, que les membres honteux des femmes sont à si bon marché: car en ceste ville il y a force preudefemmes chastes & pucelles.
Et ubi prenus? dist Panurge. Ie vous en diray non pas mon opinion, mais vraye certitude & asseurance. Ie ne me vante pas d'en avoir embourré quatre cens dix et sept depuys que suis en ceste ville, et s'il n'y a que neuf iours, voire de mangeresses d'ymaiges & de theologiennes. Mais à ce matin iay trouvé ung bon homme, qui en ung bissac tel comme celluy de Esopet, portoit deux petites fillotes de l'aage de deux ou troys ans au plus, l'une devant, l'aultre derriere. Il me demanda l'aulmosne, mais ie luy feis responce que iavoys beaucoup plus de couillons que de deniers. Et apres luy demande. Bonhomme ces deux filles sont elles pucelles? Frere dist il. Ià deux ans a que ainsi les porte & au regard de ceste cy devant, laquelle ie voy continuellement en mon advis qu'elle est pucelle, toutesfois ie n'en vouldroys pas metre mon doigt au feu: quant est de celle que ie porte derriere, ie n'en sçays sans faulte riens.
Vrayment dist Pantagruel, tu es gentil compaignon, ie te veulx habiller de ma livrée. Et le feist vestir galantement selon la mode du temps qui couroit: excepté que Panurge voulut que la braguette de ses chausses feust longue de troys pieds, & quarrée non pas ronde, ce que feut faict, & la faisoit bon veoir. Et disoit souvent, que le monde n'avoit point encores congneu l'esmolument et utilité qui est de porter grande braguette, mais le temps leur enseigneroit quelque iour, comme toutes choses ont esté inventées en temps. Dieu gard de mal, disoit il, le compaignon à qui la longue braguette a saulvé la vie, Dieu gard de mal à qui la longue braguette a valu pour ung iour cent escuz, Dieu gard de mal, qui par sa longue braguette a saulvé toute une ville de mourir de faim. Et par dieu ien feray ung livre de la commodité des longues braguettes, quand iauray ung peu plus de loysir. Et de faict en composa ung beau & grand livre avecques les figures, mais il n'est encores imprimé, que ie saiche.
Des meurs & conditions de Panurge.
Cha. xii.
Panurge estoit de stature moyenne nu trop grand ny trop petit, et avoit le nez ung peu aquillin faict à manche de rasouer. Et pour lors estoit de l'aage de trente & cinq ans ou environ, fin à dorer comme une dague de plomb, bien galand homme de sa personne, sinon qu'il estoit quelque peu paillard, & subiect de nature à une maladie qu'on appeloit en ce temps là, faulte d'argent, c'est douleur non pareille: toutesfois il avoit soixante & troys manieres d'en trouver tousiours à son besoing, dont la plus honnorable & la plus commune estoit par façon de larrecin furtivement faict, malfaisant, bateur de pavez, ribleur s'il y en avoit en Paris: & tousiours machinoit quelque chose contre les sergeans & contre le guet. A l'une foys il assembloit troys ou quatre de bons rustres & les faisoit boire comme Templiers sur le soir, & apres les menoit au dessoubz de saincte Geneviefve, ou aupres du colliege de Navarre, & à l'heure que le guet montoit par là, ce que il congnoissait en mettant son espée sur le pavé & l'oreille aupres, & lors qu'il ouyoit son espée bransler, c'estoit signe infaillible que le guet estoit pres: à l'heure doncques luy & ses compaignons prenoient ung tombereau, et luy bailloient le bransle le ruant de grand force contre la vallée, & ainsi mettoit tout le pouvre guet par terre comme porcs, & puys s'en fuyoient de l'aultre cousté: car en moins de deux iours, il sceut toutes les rues, ruelles & traverses de Paris comme son Deus det. A l'aultre fois il faisoit en quelque belle place par ou ledict guet debvoit passer une trainée de pouldre de canon, & à l'heure que le guet passoit, il mettoit le feu dedans, et puis prenoit son passetemps à veoir la bonne grace qu'ilz avoient en s'en fuyant, pensans le feu sainct Antoine les tint aux iambes. Et au regard des pouvres maistres es ars & theologiens, il les persecutoit sur tous aultres, quand il rencontroit quelqu'ung d'entre eulx par la rue, iamais ne failloit de leur faire quelque mal, maintenant leurs mettant ung estronc dedans leur chaperons à bourlet, maintenant leur atachant petites quehues de regnard, ou des oreilles de lievres par derriere, ou quelque aultre mal. Et ung iour que l'on avoit assigné à tous les theologiens de se trouver en Sorbone pour examiner les articles de la foy, il fist une tartre bourbonnoyse composée de force de hailz, de galbanum, de assa fetida, de castoreum, d'estroncs tous chaux, et la destrampit de sanie de bosses chancreuses, & de fort bon matin engressa & oignit theologalement tout le treilliz de Sorbonne, en sorte que le diable n'y eust pas duré. Et tous ces bonnes gens rendoient là leurs gorges devant tout le monde, comme s'ilz eussent escorché le regnard, et en mourut dix ou douze de peste, mais il ne s'en soucioit pas. Et en son saye y avoit plus de vingt & six petites bougettes & fasques tousiours pleines, l'une d'ung petit deaul de plomb, & d'ung petit cousteau affilé comme une aiguille de peletier, dont il couppoit les bourses, l'aultre de aigrest, qu'il gettoit aux yeulx de ceulx qu'il trouvoit, l'aultre de glaterons empennés de petites plumes de oysons ou de chappons, qu'il gettoit sur les robbes & bonnetz des bonnes gens, & aulcunesfois leur en faisoit de belles cornes qu'ilz portoient par toute la ville, aulscunesfois toute leur vie. Aux femmes aussi par dessus leurs chapperons au derriere aulcunesfois en mettoit faictz en forme d'ung membre d'homme. En l'aultre ung tas de cornetz tous plains de pusses & de poux, qu'il empruntoit des guenaulx de sainct Innocent & les gettoit à tout belles petites cannes ou plumes dont on escript, sur les colletz des plus sucrées damoiselles qu'il trouvoit, & mesmement en l'esglise: car iamais ne se mettoit au cueur au hault, mais tousiours demouroit en la nef entre les femmes, tant à la messe, à vespres, comme au sermon. En l'aultre, force provision de haims & claveaux, dont il acouploit souvent les hommes et les femmes en compaigniez où ilz estoient serrez: & mesmement celles qui portoient robbe de taffetas armoisy, & à l'heure qu'elles se vouloient departir elles rompoient toutes leurs robbes. En l'aultre ung fouzil garny d'esmorche, d'allumettes, de pierre à feu, & tout aultre appareil à ce requis. En l'aultre deux ou troys mirouers ardens, dont il faisoit enrager aulcunesfois les hommes et les femmes, & leur faisoit perdre contenance à l'esglise, car il disoit qu'il n'y avoit qu'ung antistrophe entre femme folle à la messe, & femme molle à la fesse. En l'aultre avoir provision de fil, & d'aiguilles dont il faisoit mille petites diableries. Une fois à l'issue du Palays à la grant salle que ung cordelier disoit sa messe de messieurs il luy ayda à soy habiller et revestir, mais en l'acoustrant il luy cousit l'aulbe avecques sa robbe & chemise, et puis se retira quant messieurs de la court se vindrent asseoir pour ouyr messe. Mais quant ce fust à l'ite missa est, que le pouvre frater se voulut devestir son aulbe, il emporta ensemble & habit & chemise qui estoient bien cousuz ensemble, et se rebrassit iusques aux espaules monstrant son callibistris à tout le monde, qui n'estoit pas petit: sans doubte. Et le frater tousiours tiroit, mais tant plus ce descouvroit il, iusques à qu'ung de messieurs de la court dist. Et quoy ce beaupere nous veult il icy faire l'offrande et bayser son cul? le feu sainct Antoine le bayse. Et des lors feut ordonné que les pouvres beatzperes ne se despouilleroyent plus devant le monde, mais en leur sacrifice, mesmement quand il y auroit des femmes, car ce leur seroit occasion de pecher du peché d'envie.
Et le monde demandoit, Pourquoy est ce que ces fraters avoient la couille si longue? mais ledict Panurge soulut tresbien le probleme, disant ce que faict les oreilles des asnes si grandes, ce n'est sinon par ce que leurs meres ne leur mettoyent point de beguin en la teste comme dit de Alliaco en ses suppositions. A pareille raison, ce que faict la couille des pouvres beatz peres tant sainct Antoine large, c'est qu'ilz ne portent point de chausses foncées, & leur pouvre membre s'estend à sa liberté à bride avallée, & leur va ainsi triballant sur les genoulx comme font les patenostres aux femmes? Mais la cause pourquoy ilz l'avoient gros à l'equipollent, c'estoit que en ce triballement les humeurs du corps descendent audit membre, car selon les Legistes agitation et motion continuelle est cause de attraction.
Item avoit ung aultre poche toute pleine de alun de plume dont il gettoit dedans le doz des femmes, qu'il voyoit les plus acrestées, & les faisoit despouiller devant tout le monde, les aultres dancer comme iau sur breze ou bille sur tambour, les aultres courir les rues, & luy apres couroit, & à celles qui se despouilloyent, il mettoit sa cappe sur le doz, comme homme courtoys & gracieux. Item en ung aultre il avoit une petite guedoufle plaine de vieille huyle, et quand il trouvoit ou homme ou femme qui luy semblissent bien glorieux, et qui eussent quelque belle robbe, il leur engraissoit & guastoit tous les plus beaulx endroictz de leurs habillemens soubz le semblant de les toucher & dire. Voicy de bon drap, voicy bon satin, bon tafetas, ma dame dieu vous doint ce que vostre noble cueur desire, vous avez robbe neufve, nouvel amy, dieu vous y maintienne, & ce disant leur mettoit la main sur le collet, & ensemble la male tache y demouroit perpetuellement, que le diable n'eust pas ostée, puis à la fin leur disoit. Ma dame donnez vous guarde de tumber: car il y a icy ung grand trou devant vous. En ung aultre avoit tout plain de Euphorbe pulverisé bien subtilement, & là dedans mettoit ung mouschenez beau & bien ouvré qu'il avoit desrobé à la belle lingiere des Galleries de la saincte chappelle, en luy ostant ung poul dessus son sain, lequel toutesfoys il y avoit mis. Et quand il se trouvoit en compaignie de quelques bonnes dames, il leur mettoit sus propos de lingerie, & leur mettoit la main au sain, demandant, & cet ouvraige est il de Flandres ou de Haynault: & puis tiroit son mouschenez disant, tenez tenez, voy en cy de l'ouvrage, elle est de Fonterabie, et le secouoit bien fort à leurs nez, & les faisoit esternuer quatre heures sans repos.
Et ce pendant il petoit comme ung roussin, & les femmes se ryoient luy disant, comment: vous petez Panurge? Non fois, disoit il, madame: mais ie accorde au contrepoint de la musicque que sonnez du nez.
En l'aultre ung daviet, ung pellican, ung crochet, & quelques aultres ferremens dont il n'y avoit porte ny coffre qu'il ne crochetast. En l'aultre tout plain de petitz goubeletz, dont il iouoit fort artificiellement: car il avoit les doigs faictz à la main comme Minerve ou Arachné. Et avoit aultrefois cryé le theriacle. Et quand il changeoit ung teston, ou quelque aultre piece, le changeur n'eust esté plus fin que maistre mousche, si Panurge n'eust faict evanouyr à chascune fois cinq ou six grands blancs visiblement, appertement, manifestement, sans faire lesion ne blesseure aulcune, dont le changeur n'en eust senty que le vent.
Ung iour ie le trouvay quelque peu escorné et taciturne, & me doubte bien qu'il n'avoit denare, dont ie luy dys. Panurge vous estes malade à ce que ie voy à vostre phy