
Le Tiers-Livre
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Edition Michel Fezandat, Paris, 1552.
Reveu, & corrigé par l'Autheur, sus
la censure antique.
L'A U T H E U R S U S D I C T
supplie les Lecteurs benevoles, soy
reserver à rire au soixante
& dixhuytiesme
Livre.
A PARIS
De l'imprimerie de Michel Fezandat
S. Hilaire, à l'hostel d'Albret.
1552
Avec privilège du Roy.
FRANÇOIS RABELAIS
à l'esprit de la royne de Navarre.
Esprit abstrait, ravy, & ecstatic,
Qui frequentant les cieulx, ton origine,
As delaissé ton hoste & domestic,
Ton corps concords, qui tant se morigine
A tes edictz, en vie peregrine
Sans sentement, & comme en Apathie:
Vouldrois tu poinct faire quelque sortie
De ton manoir divin, perpetuel?
Et ça bas veoir une tierce partie
Des faictz ioyeux du bon Pantagruel?
pour le tiers livre
des faicts & dicts Heroïques
du bon Pantagruel.
Bonnes gens, Beuveurs tresillustres, & vo' Goutteux tresprecieux, veistez vous oncques Diogenes le philosophe Cynic? Si l'avez veu, vous n'aviez perdu la veue: ou ie suis vrayment forissu d'intelligence, & de sens logical. C'est belle chose veoir la clairté du (vin & escuz) Soleil. I'en demande à l'aveugle né tant renommé par les tressacrées bibles: lequel ayant option de requerir tout ce qu'il vouldroit, par le commendement de celluy qui est tout puissant, & le dire duquel est en un moment par effect representé, rien plus ne demanda que veoir. Vous item n'estiez ieunes. Qui est qualité competente, pour en vin, non en vain, ainsi plus que physicalement philosopher, & desormais estre du conseil Bacchicque: pour en lopinant opiner des substance, couleur, odeur, excellence, proprieté, faculté, vertus, effect, & dignité du benoist & desiré piot. Si veu ne l'avez (comme facilement ie suis induict à croire) pour le moins avez vous ouy de luy parler. Car par l'aër & tout ce ciel est son bruyt & nom iusques à present resté memorable & celèbre assez: & puys vous estez tous du sang de Phrygie extraictz, (ou ie ne me abuse) & si n'avez tant d'escuz comme avoir Midas, si avez vous de luy ie ne sçay quoy, que plus iadis louoient les Perses en tous leurs Otacustes: & que plus soubhaytoit l'empereur Antonin: dont depuys feut la serpentine de Rohan surnommée Belles aureilles. Si n'en avez ouy parler, de luy vous veulx presentement une histoire narrer, pour entrer en vin, (beuvez doncques) & propous, (escoutez doncques). Vous advertissant (affin que ne soyez pippez comme gens mescreans) qu'en son temps il feut philosphe rare, & ioyeux entre mille. S'il avoit quelques imperfections: aussi avez vous, aussi avons nous. Rien n'est, si non Dieu, perfaict. Si est ce que Alexandre le grand, quoy qu'il eust Aristoteles pour Praecepteur & domestic, l'avoit en telle estimation, qu'il soubhaytoit en cas que Alexandre ne feust, estre Diogenes Sinopien.
Quand Philippe roy de Macedonie entreprint assieger & ruiner Corinthe, les Corinthiens par leurs espions advertiz, que contre eulx il venoit en grand arroy & exercice numereux, tous feurent non à tort espoventez, & ne feurent negligens soy soigneusement mettre chascun en office & debvoir, pour à son hostile venue, resister, & leur ville defendre. Les uns des champes es forteresses retiroient meubles, bestail, grains, vins, fruictz, victuailles, & munitions necessaires. Les autres remparoient murailles, dressoient bastions, esquarroient ravelins, cavoient fossez, escuroient contremines, gabionnoient defenses, ordonnoient plates formes, vuidoient chasmates, rembarroient faulses brayes, erigeoient cavalliers, ressapoient contrescarpes, enduisoient courtines, taluoient parapetes, enclavoient barbacanes, asseroient machicoulis, renovoient herses Sarrazinesques, & Cataractes, assoyoient sentinelles, forissoient patrouilles. Chascun estoit au guet, chascun portoit la hotte. Les uns polissoient corseletz, vernissoient alecretz, nettoyoient bardes, chanfrains, aubergeons, briguandines, salades, bavieres, cappelines, guisarmes, armetz, mourions, mailles, iazerans, brassalz, tassettes, gouffetz, guorgeriz, hoguines, plastrons, lamines, aubers, pavoys, boucliers, caliges, greues, foleretz, esprons. Les autres apprestoient arcs, fondes, arbalestes, glands, catapultes, phalarices, micraines, potz, cercles, & lances à feu: balistes, scorpions, & autres machines bellicques repugnatoires & destructives des Helepolides. Esguisoient vouges, picques, rancons, halebardes, hanicroches, volains, lancers, azes guayes, fourches fières, parthisanes, massues, hasches, dards, dardelles, iavelines, iavelotz, espieux. Affiloient cimeterres, brands d'assier, badelaires, passuz, espées, verduns, estocz, pistoletz, viroletz, dagues, mandousianes, poignars, cousteaulx, allumelles, raillons. Chascun exerceoit son penard: chascun desrouilloit son braquemard. Femme n'estoit, tant preude ou vieille feust, qui ne feist fourbir son harnoys: comme vous sçavez que les antiques Corinthiennes estoient au combat couraigeuses.
Diogenes les voyant en telle ferveur mesnaige remuer, & n'estant par les magistratz enployé à chose aulcune faire, contempla par quelques iours leur contenence sans mot dire: puys comme excité d'esprit Martial, ceignit son palle en escharpe, recoursa ses manches iusques es coubtes, se troussa en cueilleur de pommes, bailla à un sien compaignon vieulx sa bezasse, ses livres, & opistographes, feit hors la ville tirant vers la Cranie (qui est une colline & promontoire lez Corinthe) une belle esplanade: y roulla le tonneau fictil, qui pour maison luy estoit contre les miures du ciel, & en grande vehemence d'esprit desployant ses braz le tournoit, viroit, brouilloit, barbouilloit, hersoit, versoit, renversoit, grattoit, flattoit, barattoit, bastoit, boutoit, butoit, tabustoit, cullebutoit, trepoit, trempoit, tapoit, timpoit, estouppoit, destouppoit, detraquoit, triquotoit, chapotoit, croulloit, elançoit, chamailloit, bransloit, esbranloit, levoit, lavoit, clavoit, entravoit, bracquoit, bricquoit, blocquoit, tracassoit, ramassoit, clabossoit, afestoit, bassouoit, enclouoit, amadouoit, goildronnoit, mittonnoit, tastonnoit, bimbelotoit, clabossoit, terrassoit, bistorioit, vreloppoit, chaluppoit, charmoit, armoit, gizarmoit, enharnachoit, empennachoit, carapassonnoit, le devalloit de mont à val, & praecipitoit par le Cranie: puys de val en mont le rapportoit, comme Sisyphus faict sa pierre: tant que peu s'en faillit, qu'il ne le defonçast. Ce voyant quelqu'un de ses amis, luy demanda, quelle cause le mouvoit, à son corps, son esprit, son tonneau ainsi tormenter? Auquel respondit le philosophe, qu'à autre office n'estant pour la republicque employé, il en ceste façon son tonneau tempestoit, pour entre ce peuple tant fervent & occupé, n'este veu seul cessateur & ocieux.
Ie pareillement quoy que soys hors d'effroy, ne suis toutesfoys hors d'esmoy: de moy voyant n'estre faict aulcun pris digne d'oeuvre, & consyderant par tout ce tresnoble royaulme de France, deça, delà les mons, un chascun auiourd'huy soy instantanement exercer & travailler: part à la fortification de la patrie, & la defendre: part au repoulsement des ennemis, & les offendre: le tout en police tant belle, en ordonnance si mirificque, & à profit tant evident pour l'advenir (Car desormais sera France superbement bournée, seront François en repous asceurez) que peu de chose me retient, que ie n'entre en l'opinion du bon Heraclitus, affermant guerre estre de tous biens père: & croye que guerre soit en Latin dicte belle, non par Antiphrase, ainsi comme ont cuydé certains rapetasseurs de vieilles ferrailles Latines, par ce qu'en guerre guères de beaulté ne voyoient: mais absolument, & simplement par raison qu'en guerre apparoisse tout espèce de bien & beau, soit dececlée toute espèce de mal & laidure. Qu'ainsi soit, le Roy saige & pacific Solomon, n'a sceu mieulx nous repraesenter la perfection indicible de la sapience divine, que la comparant à l'ordonnance d'une armée en camp. Par doncques n'estre adscript & en ranc mis des nostres en partie offensive, qui me ont estimé trop imbecile & impotent: de l'autre qui est defensive n'estre employé aulcunement, feust ce portant hotte, cachant crotte, ployant rotte, ou cassant motte, tout m'estoys indifferent: ay imputé à honte plus que mediocre, estre veu spectateur ocieux de tant vaillans, divers, & chevalereux personnaiges, qui en veue & spectacle de toute Europe iouent ceste insigne fable & Tragicque comedie: ne me esvertuer de moy-mesmes, & non y consommer ce rien mon tout, qui me restoit. Car peu de gloire me semble accroistre à ceulx qui seulement y emploient leurs oeilz, au demeurant y espargnent leurs forces: cèlent leurs escuz, cachent leur argent, se grattent la teste avecques un doigt, comme landorez desgoustez, baislent aux mousches comme Veaulx de disme, chauvent des aureilles comme asnes de Arcadie au chant des musiciens, & par mines en silence: signifient qu'ilz consentent à la prosopopée.
Puys doncques que telle est ou mon sort ou ma destinée: (car à chascun n'est oultroyé entrer & habiter Corinthe) ma deliberation est servir & es uns & es autres: tant s'en fault que ie reste cessateur & inutile. Envers les vastadours, pionniers & rempareurs ie feray ce que feirent Neptune & Apollo en Troie soubs Laomedon, ce que feit Renaud de Montaulban sus ses derniers iours: ie serviray les massons, ie mettray bouillir pour les massons, & le past terminé au son de ma musette mesureray la musarderie des musars. Ainsi fonda, bastit, & edifia Amphion sonnant de la lyre la grande & celèbre cité de Thebes. Envers les guerroyans ie voys de nouveau percer mon tonneau. Et de la traicte (laquelle par deux praecedens volumes (si par l'imposture des imprimeurs n'eussent esté pervertiz & brouillez) vous feust assez congneue) leurs tirer du creu de nos passetemps epicenaires un guallant tiercin, & consecutivement un ioyeulx quart de sentences Pantagruelicques. Par moy licite vous sera les appeler Diogenicques. Et ne auront, puys que compaignon ne peuz estre, pour Architriclin loyal refraischissant à mon petit povoir leur retour des alarmes: & laudateur, ie diz infatigable, de leurs prouesses & glorieux faicts d'armes. Ie n'y fauldray par Lapathium acutum de Dieu: si Mars ne failloit à Quaresme. Mais il s'en donnera bien guarde le paillard.
Me souvient toutesfoys avoir leu, que Ptolème filz de Lagus quelque iour entre autres despouilles & butin de ses conquestes, praesentant aux aegyptiens en plain theatre un chameau Batrian tout noir, & un esclave biguarré, tellement que de son corps l'une part estoit noire, l'autre blanche: non en compartiment de latitude par le diaphragme, comme feut celle femme sacrée à Venus Indicque, laquelle feut recongnue du philosophe Tyanien entre le fleuve Hydaspes, & le mont Caucase: mais en dimension perpendiculaire: choses non encores veues en aegypte, esperoit par offre de ces nouveaultez l'amour du peuple envers soy augmenter. Qu'en advient il? A la production du Chameau tous feurent effroyez & indignez: à la veue de l'homme biguarré aulcuns se mocquèrent, autres le abhominèrent comme monstre infame, créé par erreur de nature. Somme, l'esperance qu'il avoit de complaire à ses aegyptiens, par ce moyen extendre l'affection qu'ilz luy pourtoient naturellement, luy decoulla des mains. Et entendit plus à plaisir & delices leurs estre choses belles, eleguantes, & perfaictes, que ridicules & monstrueuses. Depuys eut tant l'Esclave que le Chameau en mespris: si que bien toust après par negligence & faulte de commun traictement feirent de Vie à Mort eschange. Cestuy exemple me faict entre espoir & craincte varier, doubtant que pour contentement propensé, ie rencontre ce que ie abhorre: mon thesaur soit charbons: pour Venus advieigne Barbet le chien: en lieu de les servir, ie les fasche: en lieu de les esbaudir, ie les offense: en lieu de leurs complaire: ie desplaise: & soit mon adventure telle que du Coq de Euclion tant celebré par Plaute en sa Marmite, & par Ausone en son Gryphon, & ailleurs: lequel pour en grattant avoir descouvert le thesaur, eut la couppe guorgée. Advenent le cas, ne seroit ce pour chevreter? Austresfoys est il advenu: advenir encores pourroit. Non fera Hercules. Ie recongnois en eux tous une forme specificque, & proprieté individuale, laquelle nos maieurs nommoient Pantagruelisme, moienant laquelle iamais en maulvaise partie ne prendront choses quelconques, ilz congnoistront sourdre de bon, franc, & loyal couraige. Ie les ay ordinairement veuz bon vouloir en payement prendre, & en icelluy acquiescer, quand debilité de puissance y a esté associée.
De ce poinct expédié, à mon tonneau ie retourne. Sus à ce vin compaings. Enfans beuvez à plein guodetz. Si bon ne vous semble, laissez le. Ie ne suys de ces importuns Lifrelofres, qui par force, par oultraige & violence, contraignent les Lans & compaignons trinquer, voire caros & alluz, qui pis est. Tout beuveur de bien, tout Goutteux de bien, alterez, venens à ce mien tonneau, s'ilz ne voulent ne beuvent: s'ilz voulent, & le vin plaist au guoust de la seigneurie de leurs seigneuries, beuvent franchement, librement, hardiment, sans rien payer, & ne l'espargnent. Tel est mon decret. Et paour ne ayez, que le vin faille, comme feist es nopces de Cana en Galilée. Autant que vous en tireray par la dille, autant vous en entonneray par le bondon. Ainsi demeurera le tonneau inexpuisible. Il a fource vive, & vène perpetuelle. Tel estoit le brevaige contenu dedans la couppe de Tantalus representé par figures entre les saiges Brachmanes: telles estoit en Iberie la montaigne de sel tant celebrée par Caton: tel estoit le rameau d'or sacré à la deesse soubterraine, tant celebré par Virgile. C'est un vray Cornucopie de ioyeuseté & raillerie. Si quelque foys vous semble estre expuysé iusques à la lie, non pourtant sera il à sec. Bon espoir y gist au fond, comme en bouteille de Pandora: non desespoir, comme on buffart des Danaïdes.
Notez bien ce que i'ay dict, & quelle manière de gens ie invite. Car (affin que personne n'y soit trompé) à l'exemple de Lucillius, lequel protestoit n'escrire que à ses Tarentins & Consentinois: ie ne l'ay persé que pour vous Gens de bien, Beuveurs de la prime cuvée, & Goutteux de franc alleu. Les geants Doriphages avalleurs de frimars, ont au cul passions assez, & assez sacs au croc pour venaison. Y vacquent s'ilz voulent. Ce n'est icy leur gibbier. Des cerveaulx à bourlet graveleurs de corrections ne me parlez, ie vous supplie on nom & reverence des quatre fesses qui vous engendrèrent: & de la vivificque cheville, qui pour lors les coupploit. Des Caphars encores moins: quoy que tous soient beuveurs oultrez: tous verollez: croustelevez: guarniz de leur alteration inextinguible, & manducation insatiable. Pourquoy? Pource qu'ilz ne font de bien, ains de mal: & de ce mal duquel iournellement à Dieu requerons estre delivrez: quoy qu'ilz contrefacent quelques foys des gueux. Oncques vieil cinge: ne feit belle moue. Arrière mastins. Hors de la quarrière: hors de mon Soleil Cahuaille au Diable. Venez vous icy culletans articuler mon vin & compisser mon tonneau. Voyez cy le baston que Diogenes par testament, ordonna estre près luy porté après sa mort, pour chasser & efrener ces larves bustuaires, & mastins Cerbericques. Pourtant arrière Cagotz. Aux ouailles: mastins. Hors d'icy Caphards de par le Diable hay. Estez vous encores là? Ie renonce ma part de Papimanie, si ie vous happe. Grr. grrr. grrrrrr. D'avant d'avant. Iront ilz? Iamais ne puissiez vous fianter, que à sanglades d'estrivières. Iamais pisser, que à l'estrapade: iamais eschauffer, que à coups de baston.
Comment Pantagruel transporta une colonie de Utopiens en Dipsodie.
Noterez doncques icy Beuveurs, que la manière d'entretenir & retenir pays nouvellement conquestez, n'est (comme a esté l'opinion erronée de certains espritz tyrannicques à leur dam & deshonneur) les peuples pillant, forçant, angariant, ruinant, mal vexant, & regissant avecques verges de fer: brief les peuples mangeant & devorant, en la façon que Homère appelle le roy inique Demovore, c'est à dire mangeur de peuple. Ie ne vous allegueray à ce propous les histoires antiques, seulement vous revocqueray en recordation de ce qu'en ont veu vos pères, & vous mesmes, si trop ieunes n'estez. Comme enfant nouvellement né, les fault alaicter, berser, esiouir. Comme arbre nouvellement plantée, les fault appuyer, asceurer, defendre de toutes vimères, iniures, & calamitez. Comme personne saulvé de longue & forte maladie, & veent à convalescence, les fault choyer, espargner, restaurer. De sorte qu'ilz conçoipvent en soy ceste opinion, n'estre on monde Roy ne Prince, que moins voulsissent ennemy, plus optassent amy. Ainsi Osiris le grand roy des aegyptiens toute la terre conquesta: non tant à force d'armes, que par soulaigement des angaries, enseignemens de bien & salubrement vivre, loix commodes, gratieuseté & biensfaicts. Pourtant du monde feut il surnommé le grand roy Evergetes (c'est à dire le bienfaicteur) par le commandement de Iuppiter faict à une Pamyle. De faict Hesiode en sa Hierarchie colloque les bons Daemons (appellez les si voulez Anges ou Genies) comme moyens & mediateurs des Dieux & hommes: superieurs des hommes, inferieurs des Dieux. Et pource que par leurs mains nous adviennent les richesses & biens du Ciel, & sont continuellement envers nous bienfaisans, tousiours du mal nous praeservent: les dict estre en office de Roys: comme bien tousiours faire, iamais mal, estant acte unicquement Royal. Ainsi feut empereur de l'univers Alexandre Macedon. Ainsi feut par Hercules tout le continent possedé, les humains soullageant des monstres, oppressions, exactions, & tyrannies: en bon traictement les gouvernant: en aequité & iustice les maintenant: en benigne police & loix convenentes à l'assieté des contrées les instituent: suppliant à ce que defailloit: ce que abondoit avallant: & pardonnant tout le passé, avecques oubliance sempiternelle de toutes offenses praecedentes, comme estoit la Amnestie des Atheniens, lors que feurent par la prouesse & industrie de Thrasybulus les tyrans exterminez: depuys en Rome exposée par Ciceron, & renouvellée soubs l'empereur Aurelian.
Ce sont les philtres, Iynges, & attraictz d'amour, moienans lequelz pacificquement on retient, ce que peniblement on avoit conquesté. Et plus en heur ne peut le conquerant regner, soit roy, soit prince ou philosophe, que faisant Iustice à Vertus succeder. Sa Vertu est apparue en la victoire & conqueste: sa iustice apparoistra en ce que par la volunté & bonne affection du peuple donnera loix: publiera edictz, establira religions, fera droict à un chascun: comme de Octavian Auguste dict le noble poëte Maro.
Il estoit victeur, par le vouloir
Des gens vaincuz, faisoit les loix valoir.
C'est pourquoy Homère en son Iliade, les bons princes & grands Roys appelle KosmhtoraV lawn, c'est à dire: ornateurs de peuples. Telle estoit la consideration de Numa Pompilus, Roy fecond des Romains iuste, politic, & philosophe, quand il ordonna au Dieu Terme, le iour de sa feste, qu'on nommoit Terminales, rien n'estre sacrifié, qui eust prins mort: nous enseignant, que les termes, frontières, & annexes des royaulmes convient en paix, amitié, debonnaireté guarder & regir, sans ses mains souiller de sang & pillerie. Qui aultrement faict, non seulement perdera l'acquis, mais aussi patira ce scandale & opprobre, qu'on le estimera mal & à tort avoir acquis: par ceste consequence, que l'acquest luy est entre mains expiré. Car les choses mal acquises, mal deperissent. Et ores qu'il eust toute sa vie pacificque iouissance, si toutesfoys l'acquest deperit en ses hoirs, pareil fera le scandale sus le defunct, & sa memoire en malediction, comme le conquerant inique. Car vous dictez en proverbe commun: Des choses mal acquises le tiers hoir ne iouira.
Notez aussi Goutteux fieffez, en cestuy article, comment par ce moyen Pantagruel feit d'un ange deux, qui est accident opposite au conseil de Charles Maigne, lequel feist d'un diable deux, quand il transporta les Saxons en Flandre, & les Flamens en Saxe. Car non povant en subiection contenir les Saxons par luy adioincts à l'empire: que à tous momens n'entrassent en rebellion, si par cas estoit distraict en Hespaigne, ou autres terres loingtaines: les transporta en pays sien, & obeissant naturellement, sçavoir est Flandres: & les Hannuiers & Flamens ses naturels subiectz transporta en Saxe, non doubtant de leur feaulté, encores qu'ilz transmigrassent en regions estranges. Mais advint que les Saxons continuèrent en leur rebellion & obstination première: & les Flamens habitans en Saxe, embeurent les meurs & contradictions des Saxons.
Comment Panurge fut faict chastellain de Salmiguondin en Dipsodie, & mangea son bled en herbe.
Seulement tira Panurge à part, & doulcettement luy remonstra, que si ainsi vouloit vivre, & n'estre aulcunement mesnagier, impossible seroit, ou pour le moins bien difficile, le faire iamais riche. Riche? respondit Panurge. Aviez vous là fermé vostre pensée? Aviez vous en soing pris me faire riche en ce monde? Pensez vivre ioyeux de par li bon Dieu, & li bons homs. Autre soing, autre soucy, ne soy receup on sacrosainct domicile de vostre celeste cerveau. La fermeté d'icelluy iamais ne soit troublée par nues quelconques de pensement passementé de meshaing & fascherie. Vous vivant ioyeulx, guaillard, dehayt, ie ne seray riche que trop. Tout le monde crie mesnaige, mesnaige. Mais tel parle de mesnaige, qui ne sçayt mie que c'est. C'est de moy que fault conseil prendre. Et de moy pour ceste heure prendrez advertissement, que ce qu'on me impute à vice, a esté imitation des Universités & Parlement de Paris: lieux esquelz consiste la vraye source & vive Idée de Pantheologie, de toute iustice aussi. Haereticque qui en doubte, & fermement ne le croyt. Ilz toutesfoys en un iour mangent leur evesque, ou le revenu de l'evesché (c'est tout un) pour une année entière, voyre pour deux aulcunes foys: C'est au iour qu'il y faict son entrée. Et n'y a lieu d'excuse, s'il ne vouloit estre lapidé sus l'instant. A esté aussi acte des quatre vertus principales. De Prudence, en prenent argent d'avance. Car on ne sçayt qui mord, ne qui rue. Qui sçayt si le monde durera troys ans? Et ores qu'il durast d'adventaige, est il homme tant fol qui se ausast promettre vivre troys ans?
Oncq'homme n'eut les Dieux tant bien à main,
Qu'asseuré feust de vivre au lendemain.
De iustice: Commutative, en achaptant cher (ie diz à credit) vendent à bon marché (ie diz argent comptant). Que dict Caton en sa mesnagerie sus ce propos? Il fault (dict il) que le perefamile soit vendeur perpetuel. Par ce moyen est impossible qu'en fin riche ne devieigne, si tousiours dure l'apothecque. Distributive: donnant à repaistre aux bons (notez bons) & gentilz compaignons: lesquelz Fortune avoit iecté comme Ulyxes, sus le roc de bon appetit, sans provision de mangeaille: & aux bonnes (notez bonnes) & ieunes gualoises (notez ieunes: Car scelon la sentence de Hippocrates, ieunesse est impatience de faim: mesmement si elle est vivace, alaigre, brusque, movente, voltigeante). Lesquelles gualoises voluntiers & de bon hayt font plaisir à gens de bien: & sont Platonicques & Ciceronianes iusques là, qu'elles se reputent estre on monde nées non pour soy seulement: ains de leurs propres personnes font part à leur patrie, part à leurs amis.
De force, en abastant les gros arbres, comme un second Milo: ruinant les obscures forestz, tesnières de Loups, de Sangliers, de renards: receptacles de briguans & meurtriers: taulpinières de assassinateurs, officines de faulx monnoieurs, retraicte d'haereticques: & les complanissant en claires guarigues & belles bruières: iouant des haulx boys, & praeparant les sièges pour la nuict du iugement.
De Temperance: mangeant mon bled en herbe, comme un Hermite, vivant de sallades & racines: me emancipant des appetitz sensuelz: & ainsi espargnant pour les estropiatz & souffreteux. Car ce faisant, i'espargne les sercleurs qui guaignent argent: les mestiviers, qui beuvent voluntiers, & sans eau: les gleneurs, es quelz fault de la fouace: les basteurs, qui ne laissent ail, oignon, ne eschalote es iardins par l'auctorité de Thestilis Virgiliane: les meusniers, qui sont ordinairement larrons: & les boulangiers, qui ne valent guères mieulx. Est ce petite espargne: Oultre la calamité des Mulotz, le deschet des greniers, & la mangeaille des Charrantons & Mourrins. De bled en herbe vous faictez belle saulse verde, de legière concoction: de facile digestion. Laquelle vous esbanoist le cerveau, esbaudist les espritz animaulx, resiouist la veue, ouvre l'appetit, delecte le goust, assère le coeur, chatouille la langue, faict le tainct clair, fortifie les muscles, tempère le sang, alliège le diaphragme, refraischit le foye, desoppile la ratelle, soulaige les roignons, assoupist les reins, desgourdist les spondyles, vuide les uretères, dilate les vases spermaticques, abbreuie les cremastères, expurge la vessie, enfle les genitoires, corrige le prepuce, incruste le balane, rectifie le membre: vous faict bon ventre, bien rotter, vessir, peder, fianter, uriner, esternuer, sangloutir, toussir, cracher, vomiter, baisler, mouscher, haleiner, inspirer, respirer, ronfler, suer, dresser le virolet, & mille autres rares adventaiges.
I'entends bien (dist Pantagruel) vous inferez que gens de peu d'esprit ne sçauroient beaucoup en brief temps despendre. Vous n'estez le premier, qui ayt conceu ceste haeresie. Neron le maintenoit, & sus tous humains admiroit C. Caligula son oncle, lequel en peu de iours avoir par invention mirificque despendu tout l'avoir & patrimoine que Tiberius luy avoit laissé. Mais en lieu de guarder & observer les loix coenaires & sumptuaires des Romains, la Orchie, la Fannie, la Didie, la Licinie, la Cornelie, la Lepidiane, la Antie, & des Corinthiens: par les quelles estoit rigoureusement à un chascun defendu, plus par an despendre, que portoit son annuel revenu: vous avez faict Protervie: qui estoit entre les Romains sacrifice tel que de l'aigneau Paschal entre les Iuifz. Il y convenoit tout mangeable manger: le reste iecter on feu: rien ne reserver au lendemain. Ie le peuz de vous iustement dire, comme le dist Caton de Albidius, lequel avoit en excesifve despense mangé tout ce qu'il possedoit, restant seulement une maison, y mist le feu dedans, pour dire, consummatum est, ainsi que depuys dist sainct Thomas Dacquin, quand il eut la Lamproye toute mangée. Cela non force.
Comment Panurge loue les debteurs & emprunteurs.
Mais (demanda Pantagruel) quand serez vous hors de debtes?
Es Calendes Grecques, respondit Panurge; lors que tout le monde sera content, & que serez heritier de vous mesmes. Dieu me guarde d'en estre hors. Plus lors ne trouverois qui un denier me pretast. Qui au soir ne laisse levain, ia ne fera au matin lever pasté. Doibvez tous iours à quelqu'un. Par icelluy sera continuellement prié Dieu: prié vous donner bonne, longue, & heureuse vie: craignant sa debte perdre, tousiours bien de vous dira en toutes compaignies: tousiours bien de vous dira en toutes compaignies: tousiours nouveaulx crediteurs vous acquestera: affin que par eulx vous faciez versure, & de terre d'aultruy remplissez son fossé. Quand iadis en Gaulle par l'institution des Druydes, les serfz, varletz, & appariteurs estoient tous vifz bruslez aux funerailles & exeques de leurs maistres & seigneurs: n'avoient ilz belle paour que leurs maistres & seigneurs mourussent? Car ensemble force leurs estoit mourir. Ne prioient ilz continuellement leur grand Dieu Mercure, avecques Dis le père aux escuz, longuement en santé les conserver? N'estoient ilz soingneux de bien les traicter & servir? Car ensemble povoient ilz vivre au moins iusques à la mort. Croyez qu'en plus fervente devotion vos crediteurs priront Dieu que vivez, craindront que mourez, d'autant que plus ayment la manche que le braz, & la denare que la vie. Tesmoings les usuriers de Landerousse, qui naguères se pendirent, voyans les bleds & les vins ravaller en pris, & bon temps retourner.
Pantagruel rien ne respondent, continua Panurge. Vray bot, quand bien ie y pense, vous me remettez à poinct en ronfle veue, me reprochant mes debtes & crediteurs. Dea en ceste seule qualité ie me reputois auguste, reverend, & redoubtable, que sus l'opinion de tous Philosophes (qui disent rien de rien n'estre faict) rien ne tenent, ne matière première, estoit facteur & createur. Avois créé. Quoy? Tant de beaulx & bons crediteurs. Crediteurs sont (ie le maintiens iusques au feu exclusivement) creatures belles & bonnes. Qui rien ne preste, est creature laide & mauvaise: creature du grand villain diantre d'enfer. Et faict. Quoy? Debtes. O chose rare & antiquaire. Debtes, diz ie, excedentes le nombre des syllabes resultantes au couplement de toutes les consonantes avecques les vocales, iadis proiecté & compté par le noble Xenocrates. A la numerosité des crediteurs si vous estimez la perfection des debteurs, vous ne errerez en Arithmetique praticque. Cuidez vous que ie suis aise quand tous les matins autour de moy ie voy ces crediteurs tant humbles, serviables, & copieux en reverences? Et quand ie note que moy faisant à l'un visaige plus ouvert, & chère meilleure que es autres, le paillard pense avoir sa depesche le premier, pense estre le premier en date, & de mon ris cuyde que soit argent content. Il m'est advis, que ie ioue encores le Dieu de la passion de Saulmur, accompaigné de ses Anges & Cherubins. Ce sont mes candidatz, mes parasites, mes salueurs, mes diseurs de bons iours, mes orateurs perpetuelz. Et pensois veritablement en debtes consister la montaigne de Vertus heroicque descripte par Hesiode, en laquelle ie tenois degré premier de ma licence: à laquelle tous humains semblent tirer & aspirer, mais peu y montent pour la difficulté du chemin: voyant au iourdhuy tout le monde en desir fervent, & strident appetit de faire debtes, & crediteurs nouveaulx. Toutesfoys il n'est debteur qui veult: il ne faict crediteurs qui veult. Et vous me voulez debouter de ceste felicité soubeline? vous me demandez quand seray hors de debtes?
Bien pis y a, ie me donne à sainct Babolin le bon sainct, en cas que toute ma vie ie n'aye estimé debtes estre comme une connexion & colligence des Cieulx & Terre: un entretenement unicque de l'humain lignaige: ie dis sans lequel bien tost tous humains periroient: estre par adventure celle grande ame de l'univers, laquelle scelon les Academicques, toutes choses vivifie. Qu'ainsi soit, repraesentez vous en esprit serain l'idée & forme de quelque monde, prenez si bon vous semble, le trentiesme de ceulx que imaginoit le philosophe Metrodorus: ou le soixante & dix huyctiesme de Petron: on quel ne soit debteur ne crediteur aulcun. Un monde sans debtes. Là entre les astres ne sera cours regulier quiconque. Tous seront en desarroy. Iuppiter ne s'estimant debiteur à Saturne, le depossedera de sa sphaere, & avecques sa chaine Homericque suspendera les intelligences, Dieu, Cieulx, Daemons, Genies, Heroes, Diables, Terre, mer, tous elemens. Saturne se raliera avecques Mars, & mettront tout ce monde en perturbation. Mercure ne vouldra soy asservir les aultres, plus ne sera leur Camille, comme langue Hetrusque estoit nommé. Car il ne leurs est en rien debteur. Venus ne sera venerée, car elle n'aura rien presté. La Lune restera sanglante & tenebreuse. A quel propous luy departiroit le Soleil sa lumière? Il n'y estoit en rien tenu. Le Soleil ne luyra sus leur terre: les Astres ne y feront influence bonne. Car la terre desistoit leurs prester nourrissement par vapeurs & exhalations: des quelles disoit Heraclitus, prouvoient les Stoiciens, Ciceron maintenoit estre les estoilles alimentées. Entre les elemens ne sera symbolisation, alternation, ne transmutation aulcune. Car l'un ne se reputera obligé à l'autre, il ne luy avoit rien presté. De terre ne sera faicte eau: l'eau en aër ne sera transmuée: de l'aër ne sera faict feu: le feu n'eschauffera la terre. La terre rien ne produira que monstres, Titanes, Aloides, Geans: Il n'y pluyra pluye, n'y luyra lumière, n'y ventera vent, n'y sera esté ne automne. Lucifer se desliera, & sortant du profond d'enfer avecques les Furies, les Poines, & Diables cornuz, vouldra deniger des cieulx tous les dieux tant des maieurs comme des mineurs peuples. De cestuy monde rien ne prestant ne sera qu'une chienerie: que une brigue plus anomale que celle du Recteur de Paris, qu'une Diablerie plus confuse que celle des ieuz de Doué. Entre les humains l'un ne saluera l'aultre: il aura beau crier à l'aide, au feu, à l'eau, au meurtre. Personne ne ira à secours. Pourquoy? Il n'avoit rien presté, on ne luy debvoit rien. Personne n'a interest en sa conflagration, en son naufrage, en sa ruine, en sa mort. Aussi bien ne prestoit il rien. Aussi bien n'eust il par après rien presté. Brief de cestuy monde seront bannies Foy, Esperance, Charité. Car les homes sont nez pour l'ayde & secours des homes. En lieu d'elles succederont Defiance, Mespris, Rancune, avecques la cohorte de tous maulx, toutes maledictions, & toutes misères. Vous penserez proprement que là eust Pandora versé sa bouteille. Les hommes seront loups es hommes. Loups guaroux, & lutins, comme feurent Lychaon, Bellerophon, Nabugotdonosor: briguans, assassineurs, empoisonneurs, malfaisans, malpensans, malveillans, haine portans un chascun contre tous, comme Ismael, comme Metabus, comme Timon Athenien, qui pour ceste cause feut surnommé. Si que chose plus facile en nature seroit, nourrir en l'aër les poissons, paistre les cerfz on fond de l'Océan, que supporter ceste truandaille de monde, qui rien ne preste. Par ma foys ie les hays bien.
Et si au patron de ce fascheux & chagrin monde rien ne prestant, vous figurez l'autre petit monde, qui est l'home, vous y trouverez un terrible tintamarre. La teste ne vouldra prester la veue de ses oeilz, pour guider les piedz & les mains. Les piedz ne la daigneront porter: les mains cesseront de travailler pour elle. Le coeur se faschera de tant se mouvoir pour les pouls des membres, & ne leurs prestera plus. Le poulmon ne luy fera prest de ses souffletz. Le foye en luy envoyra sang pour son entretien. La vessie ne vouldra estre debitrice aux roignons: l'urine sera supprimée. Le cerveau considerant ce train desnaturé, se mettra en resverie, & ne baillera snetement es nerfz, ne mouvement es muscles. Somme, en ce monde defrayé, rien ne debvant, rien ne prestant, rien ne empruntant, vous voirez une conspiration plus pernicieuse, que n'a figuré Aesope en son Apologue. Et perira sans doubte: non perira seulement: mais bien tost perira, feust ce Aesculapius mesmes. Et ira soubdain le corps en putrefaction: l'ame toute indignée prendra course à tous les Diables, après mon argent.
Continuation du discours de Panurge à la louange des presteurs & debteurs.
Et si prestoit
Ses denrées, à qui en vouloit.
O le beau mot. A ce patron figurez vous nostre microcosme, id est, petit monde, c'est l'homme, en tous ses membres, prestans, empruntans, doibvans, c'est à dire en son naturel. Car nature n'a créé l'home que pour prester & emprunter. Plus grande n'est l'harmonie des cieux, que sera de sa police. L'intention du fondateur de ce microcosme, est y entretenir l'ame, laquelle il y a mise comme hoste: & la vie. La vie consiste en sang. Sang est le siège de l'ame. Pourtant un seul labeur poine en ce monde, c'est forger sang continuellement. En ceste forge sont tous membres en office propre: & est leur hierarchie telle que sans cesse l'un de l'autre emprunte, l'un à l'autre preste, l'un à l'autre est debteur. La matière & metal convenable pour estre en sang transmué, est baillée par nature: Pain & Vin. En ces deux sont comprinses toutes espèces des alimens. Et de ce est dict le companage en langue Goth. Pour icelles trouver, praeparer, & cuire, travaillent les mains, cheminent les piedz, & portent toute ceste machine: les oeilz tout conduisent. L'appetit en l'orifice de l'estomach moyennant un peu de melancholie aigrette, que luy est transmis de la ratelle, admonneste de enfourner viande. La langue en faict l'assay: les dens la maschent: l'estomach la reçoit, digère & chylifie. Les vènes mesaraïcques en sugcent ce qu'est bon & idoine: delaissent les excremens. Les quelz par vertu expulsive sont vuidez hors par exprès conduictz: puys la portent au foye. Il la transmue derechef, & en faict sang. Lors quelle ioye pensez vous estre entre ces officiers, quand ils ont veu ce ruisseau d'or, qui est leur seul restaurant? Plus grande n'est la ioye des Alchymistes, quand après longs travaulx, grand soin & despense, ilz voyent les metaulx transmuez dedans leurs fourneaulx. Adoncques chascun membres se praepare & s'esvertue de nouveau à purifier & affiner cestuy thesaur. Les roignons par les vènes mulgentes en tirent l'aiguosité, que vous nommez urine, & par les uretères la decoullent en bas. Au bas trouve receptacle propre, c'est la vessie, laquelle en temps oportun la vuide hors. La ratelle en tire le terrestre, & la lie, que vous nommez melancholie. La bouteille du fiel en soubstrait la cholère superflue. Puys est transporté en une autre officine pour mieulx estre affiné, c'est le Coeur. Lequel par ces mouvemens diastolicques & systolicques le subtilie & enflambe, tellement que par le ventricule dextre le met à perfection, & par les vènes l'envoye à tous les membres. Chascun membre l'attire à soy, & s'en alimente à sa guise: pieds mains, oeilz, tous: & lors sont faictz debteurs, qui paravant estoient presteurs. Par le ventricule gausche il le faict tant subtil, qu'on le dict spirituel: & l'envoye à tous les membres par ses artères, pour l'autre sang des vènes eschauffer & esventer. Le poulmon ne cesse avecques es lobes & souffletz le refraischir. En recongnoissance de ce bien le Coeur luy en depart le meilleur par la vène arteriale. En fin tant est affiné dedans le retz merveilleux, que par à present sont faictz les espritz animaulx, moyenans les quelz elle imagine, discourt, iuge, resoust, delibère, ratiocine, & rememore. Vertus guoy ie me naye, ie me pers, ie m'esguare, quand ie entre on profond abisme de ce monde ainsi prestant, ainsi doibvant. Croyez que chose divine est prester: debvoir est vertus Heroïcque.
Encores n'est ce tout. Ce monde prestant, doibvant, empruntant, est si bon, que ceste alimentation parachevée, il pense desià prester à ceulx qui ne sont encores nez: & par prest se perpetuer s'il peult, & multiplier en images à soy semblables, ce sont enfans. A ceste fin chascun membre du plus precieux de son nourrissement decide & roigne une portion, & la renvoye en bas: nature y a praeparé vases & receptacles opportuns, par les quelz descendent es genitoires en longs ambages & flexuositez: reçoit forme competente, & trouve lieux idoines tant en l'homme comme en la femme, pour conserver & perpetuer le genre humain. Ce faict le tout par prestz & debtes de l'un à l'autre: dont est dict le debvoir de mariage. Poine par nature est au refusant interminée, acre vexation parmy les membres, & furie parmy les sens: au prestant loyer consigné, plaisir, alaigresse, & volupté.
Comment Pantagruel deteste les debteurs & emprunteurs.
Vous me usez icy de belles graphides & diatyposes, & me plaisent tresbien: mais ie vous diz, que si figurez un affronteur efronté, & importun emprunteur entrant de nouveau en une ville ià advertie de ses meurs, vous touverez que à son entrée plus seront les citoyens en effroy & trepidation, que si la Peste y entroit en habillement tel que la trouva le Philosophe Tyanien dedans Ephèse. Et suys d'opinion que ne erroient les Perses, estimans le second vice estre mentir: le premier estre debvoir. Car debtes & mensonges sont ordinairement ensemble ralliez. Ie ne veulx pourtant inferer, que iamais ne faille debvoir, iamais ne faille prester. Il n'est si riche qui quelques foys ne doibve. Il n'est si paouvre, de qui quelques foys on ne puisse emprunter. L'ocasion sera telle que la dict Platon en ses loix, quand il ordonne qu'on ne laisse chez soy les voysins puiser eau, si premierement ilz n'avoient en leurs propres pastifz foussoyé & beché iusques à trouver celle espèce de terre qu'on nomme Ceramite (c'est terre à potier) & là n'eussent rencontré source ou degout d'eaux. Car icelle terre par sa substance qui est grasse, forte, lize, & dense, retient l'humidité, & n'en est facilement fait escours ne exhalation. Ainsi est ce grande vergouigne, touisours, en tous lieux, d'un chascun emprunter, plus toust que travailler & guaingner. Lors seulement debvroit on (selon mon iugement) prester, quand la personne travaillant n'a peu par son labeur faire guain: ou quand elle est soubdainement tombée en perte inopinée de ses biens. Pourtant laissons ce propos, & dorenavant ne vous atachez à crediteurs: du passé ie vous delivre.
Le moins de mon plus (dist Panurge) en cestuy article sera vous remercier: & si les remerciemens doibvent estre mesurez par l'affection des biensfaicteurs, ce sera infiniment, sempiternellement: car l'amour que de vostre grace me portez, est hors le dez d'estimation, ils transcende tout poix, toute mesure, il est infiny, sempiternel. Mais le mesurant au qualibre des biensfaictz, & contentement des recepvans, ce sera assez laschement. Vous me faictez des biens beaucoup, & trop plus que m'appartient, plus que n'ay envers vous deservy, plus que ne requeroient mes merites, force est que le confesse: mais non mie tant que pensez en cestuy article. Ce n'est là que me deult, ce n'est là que me cuist & demange. Car dorenavant estant quitte quelle contenence auray ie? Croiez que ie auray maulvaise grace pour les premiers moys, veu que ie n'y suis ne nourry ne accoustumé. I'en ay grand paour. D'adventaige desormais ne naistra ped en tout Salmiguondinoys, qui ne ayt son renvoy vers mon nez. Tous les peteurs du monde petans disent. Voy la pour les quittes. Ma vie finera bien toust, ie le praevoy. Ie vous recommande mon Epitaphe: Et mourray tout confict en pedz. Si quelque iour pour restaurant à faire peter les bonnes femmes, en extreme passion de colicque venteuse, les medicamens ordinaires ne satisfont aux medicins, la momie de mon paillard & empeté corps leur fera remède praesent. En prenent tant peu que direz, elles peteront plus qu'ilz n'entendent. C'est pourquoy ie vous prirois voluntiers que de debtes me laissez quelque centurie: comme le roy Loys unzième iectant hors de procès Miles d'Illiers eveesque de Chartres, feut importuné luy en laisser quelque un pour se exercer. I'ayme mieux leur donner toute ma Cacquerolière, ensemble ma Hannnetonnière: rien pourtant ne deduisant du sort principal.
Laissons (dist Pantagruel ce propos, ie vous l'ay ià dict une foys.
Pourquoy les nouveaulx mariez estoient exemptz d'aller en guerre.
En la loy (respondit Pantagruel) de Moses.
Pour quoy (demanda Panurge) les nouveaulx mariez? Des planteurs de vigne, ie suis trop vieulx pour me soucier: ie acquiesce on soucy des vendangeurs: & les beaulx bastisseurs nouveaux de pierres mortes ne sont escriptz en mon livre de vie. Ie ne bastis que pierres vives, ce sont hommes.
Scelon mon iugement (respondit Pantagruel) c'estoit, affin que pour la première année, ilz iouissent de leurs amour à plaisir, vacassent à production de lignage, & feissent provision de heritiers. Ainsi pour le moins, si l'année seconde estoient en guerre occis, leur nom & armes restat en leurs enfans. Aussi que leurs femmes on congneust certainement estre brehaignes ou fecondes (car l'essay d'un an leur sembloit suffisant, attendu la maturité de l'aage en laquelle ilz faisoient nopces) pour mieulx après le decès des mariz premiers les colloquer en secondes nopces: les fecondes, à ceulx qui vouldroient multiplier en enfans: les brehaignes, à ceulx qui n'en appeteroient: & les prendroient pour leurs vertus, sçavoir, bonnes graces, seulement en consolation domesticque, & entretenement de mesnaige.
Les prescheurs de Varenes (dist Panurge) detestent les secondes nopces, comme folles & deshonnestes.
Elles sont (respondist Pantagruel) leurs fortes fiebvres quartaines.
Voire (dist Panurge) & à frère Enguainnant aussi, qui en plain sermon preschant à Parillé, & detestant les nopces secondes, iuroit, & se donoit au pluis viste Diable d'enfer, en cas que mieulx n'aymast depuceller cent filles, que biscoter une vefve. Ie trouve vostre raison bone & bien fondée. Mais que diriez vous, si ceste exemption leurs estoit oultroyée, pour raison que tout le decours d'icelle prime année, ilz auroient tant taloché leurs amours de nouveau possedez (comme c'est l'aequité & debvoir) & tant esgoutté leurs vases spermaticques, qu'ilz en restoient tous effilez, tous evirez, tous enervez, & flatriz. Si que advenent le iour de bataille plus tost se mettroient au plongeon comme canes, avecques le baguaige, que avecques les combatans & vaillans champions on lieu on quel par Enyo est meu le hourd, & sont les coups departiz. Et soubs l'estandart de Mars ne frapperoient coup qui vaille. Car les grands coups auroient ruez soubs les courtines de Venus s'amie. Qu'ainsi soit nous voyons encores maintenant entre autres reliques & monumens d'antiquité, qu'en toutes bonnes maisons après ne sçay quantz iours l'on envoye ces nouveaux mariez veoir leur oncle: pour les absenter de leurs femmes, & ce pendent soy reposer, & de rechief se avitailler pour mieux au retour combatre: quoy que souvent ilz n'ayent ne oncle ne tante. En pareille forme que le roy Petault après la iournée des Cornabons, ne nous cassa proprement parlant, ie diz moy & Courcaillet, mais nous envoya refraischir en nos maisons. Il est encores cherchant la sienne. La marraine de mon grandpère me disoit, quand i'estois petit, que
Patenostres & oraisons,
Sont pour ceulx là qui les retiennent
Un fifre allans en fenaisons
Est plus fort que deux qui en viennent.
Ce que me induict en ceste opinion, est que les planteurs de vigne, à poine mangeoient raisins, ou beuvoient vin de leur labeur durant la première année: & les bastisseurs pour l'an premier, ne habitoient en leurs logiz de nouveau faictz, sur poine de y mourir: suffocquez par deffault de expiration, comme doctement a noté Galen. lib. 2. de la difficulté de respirer. Ie ne l'ay demandé sans cause bien causée: ne sans raison bien resonnante. Ne vous desplaise.
Comment Panurge avoit la pusse en l'aureille, & desista porter sa magnificque braguette.
I'ay (respondit Panurge) la pusse en l'aureille. Ie me veulx marier.
En bonne heure soit, dist Pantagruel, vous m'en avez bien resiouy. Vrayement ie n'en vouldrois pas tenir un fer chauld. Mais ce n'est la guise des amoureux, ainsi avoir bragues avalades, & laissé pendre sa chemise sur les genoilx sans hault de chausses: avecques robbe longue de bureau, qui est couleur inusitée en robbes talares entre gens de bien & de vertus. Si quelques personaiges de haeresies & sectes particulaires s'en sont autres fois acoustrez, quoy que plusieurs l'ayent imputé à piperie, imposture, & affectation de tyrannie sus le rude populaire, ie ne veulx pourtant les blasmer, & en cela faire d'eulx iugement sinistre. Chascun abonde en son sens: mesmement en choses foraines, externes, & indifferentes, lesquelles de soy ne sont bonnes ne maulvaises: pource qu'elles ne sortent de nos coeurs & pensées, qui est l'officine de tout bien & tout mal: bien, si bonne est, & par le esprit munde reiglée l'affection: mal, si hors aequité par l'esprit maling est l'affection depravée. Seulement me desplaist la nouveaulté & mespris du commun visaige.
La couleur, respondit Panurge, est aspre aux potz, à propos, c'est mon bureau, ie le veulx dorenavant tenir, & de près reguarder à mes affaires. Puys qu'une foys ie suis quitte, vous ne veistes oncques home plus mal plaisant que ie seray, si Dieu ne me ayde. Voiez cy mes bezicles. A me veoir de loing vous diriez proprement que c'est frère Ian Bourgeoys. Ie croy bien que l'année qui vient ie prescheray encores une foys la croysade. Dieu guard de mal les pelotons. Voiez vous ce bureau. Croiez qu'en luy consiste quelque occulte proprieté à peu de gens congneue. Ie ne l'ay prins qu'à ce matin, mais desià i'endefve, ie deguène, ie grezille d'estre marié, & labourer en diable bur, dessus ma femme, sans craincte des coups de baston. O le grand mesnaiger que ie feray. Après ma mort on me fera brusler en bust honorificque: pour en avoir les cendres en memoire & exemplaire du mesnaiger perfaict. Corbieu sus cestuy mien bureau ne se ioue mon argentier d'allonger les.ff. Car coups de poing troteroient en face. Voyez moy davant & darrière: c'est la forme d'une Toge, antique habillement des Romains en temps de paix. I'en ay prins la forme en la colonne de Traian à Rome, en l'arc triumphal aussi de Septimius Severus. Ie suis las de guerre: las des sayes & hocquetons. I'ay les espaules toutes usées à force de porter harnois. Cessent les armes, règnent les Toges. Au moins pour toute ceste subsequente année si ie suis marié, comme vous me allegastez hier par la loy Mosaïque.
Au reguard du hault de chausses, ma grand tante Laurence iadis me disoit, qu'il estoit faict pour la braguette. Ie le croy, en pareille induction, que le gentil falot Galen. lib. 9. De l'usage de nos membres, dict la teste estre faicte pour les oeilz. Car nature eust peu mettre nos testes aux genoulx ou au coubtes: mais ordonnant les oeilz pour descouvrir au loing, les fixa en la teste comme en un baston au plus hault du corps: comme nous voyons les Phares & haultes tours sus les havres de mer estre erigées, pour de loing estre veue la lanterne. Et pource que ie vouldrois quelque espace de temps, un an pour le moins, respirer de l'art militaire, c'est à dire, me marier, ie ne porte plus de braguette, ne par consequent hault de chausses. Car la braguette est première pièce de harnoys pour armer l'homme de guerre. Et maintiens iusques au feu (exclusivement entendez) que les Turcs ne sont aptement armez, veu que braguettes porter est chose en leurs loix defendue.
Comment braguette est première pièce de harnois entre gens de guerre.
Ie le maintiens respondit Panurge: & non à tord ie le maintiens. Voyez comment nature voulant les plantes, arbres, arbriseaulx, herbes, & Zoophytes une fois par elles créez, perpetuer & durer en toute succession de temps, sans iamais deperir les espèces, encores que les individus perissent, curieusement arma leurs germes & semences, es quelles consiste icelle perpetuité, & les a muniz & couvers par admirable industrie de gousses, vagines, testz, noyaulx, calicules, coques, espiz, pappes, escorces, echines poignans: qui leur font comme belles & fortes braguettes naturelles. L'exemple y est manifeste en Poix, Febves, Faseolz, Noix, Alberges, Cotton, Colocynthes, Bleds, Pavot, Citrons, Chastaignes: toutes plantes generalement. Es quelles voyons apertement le germe & la semence plus estre ouverte, munie, & armée, qu'autre partie d'icelles. Ainsi ne pourveut nature à la perpetuité de l'humain genre. Ainsi crea l'homme nud, tendre, fragile, sans armes ne offensives, ne defensives, en estat d'innocence & premier aage d'or, comme animant, non plante: comme animant (diz ie) né à paix non à guerre: animant né à ouissance mirificque de tous fruictz & plantes vegetables, animant né à domination pacificque sus toutes bestes. Advenent la multiplication de malice entre les humains en succession de l'aage de fer, et règne de Iuppiter la terre commença à produire Orties, Chardons, Espines, & telle autre manière de rebellion contre l'homme entre les vegetables: d'autre part, presque tous animaulx par fatale disposition se emancipèrent de luy, & ensemble tacitement conspirèrent plus ne le servir, plus ne luy obeir, en tant que resister pourroient, mais luy nuire scelon leur faculté & puissance. L'homme adoncques voulant la première iouissance maintenir & sa première domination continuer: non aussi povant soy commodement passer du service de plusieurs animaulx, eut necessité soy armer de nouveau.
Par la dive Oye guenet (s'escrya Pantagruel) depuys les dernières pluyes tu es devenu grand lifrelofre, voyre diz ie Philosophe.
Considerez (dist Panurge) comment nature l'inspira soy armer, & quelle partie de son corps il commença premier armer. Ce feut (par la vertus Dieu) la couille, & le bon messer Priapus, quand eut faict: ne la pria plus. Ainsi nous le tesmoigne le capitaine & philosophe Hebrieu Moses, affermant qu'il se arma d'une brave & gualante braguette, faicte par moult invention de feueilles de figuier: les quelles sont naïfves, & du tout commodes en dureté, incisure, frizure, polissure, grandeur, couleur, odeur, vertus, faculté pour couvrir & armer couilles: Exceptez moy les horrificques couilles de Lorraine, les quelles à bride avallée descendent au fond des chausses, abhorrent le mannoir des braguettes haultaines: & sont hors toute methode: tesmoing Viardière le noble Valentin, lequel un premier iour de May, pour plus guorgias estre, ie trouvay à Nancy, descrotant ses couilles extendues sur une table comme une cappe à l'Hespaignole. Doncques ne fauldra dorenavant dire, qui ne vouldra improprement parler, quand on envoyra le franc taulpin en guerre, Saulve Tevot le pot au vin, c'est le cruon. Il fault dire, Saulve Tevot le pot au laict, ce sont les couilles: de par tous les diables d'enfer. La teste perdue, ne perist que la persone: les couilles perdues, periroit toute l'humaine nature. C'est ce que meut le gualant Cl. Galen, lib.1. de spermate, à bravement conclure, que mieulx (c'est à dire moindre mal) seroit, poinct de coeur n'avoir, que poinct n'avoir de genitoigenitoires. Car là consiste comme en un sacré reposoir le germe conservatif de l'humain lignage. Et croieroys pour moins de cent francs, que ce sont les propres pierres, moyenans lesquelles Deucalion & Pyrrha restituèrent le genre humain aboly par le deluge Poëtique. C'est ce qui meut me vaillant Iustinian lib. 4. de cagotis tollendis, à mettre summum bonum in braguibus & braguetis.
Pour ceste & aultres causes le seigneur de Merville essayant quelque iour un harnoys neuf, pour suyvre son Roy en guerre (car du sien antique & demy rouillé plus bien servir ne povoit, à cause que depuys certaines années la peau de son ventre s'estoit beaucoup esloingnée des roignons) sa femme consydera en esprit contemplatif, que peu de soing avoit du pacquet & baston commun de leur mariage, veu qu'il ne l'armoit que de mailles, feut d'advis qu'il le munist tresbien & gabionnast d'un gros armet de ioustes, lequel estoit en son cabinet inutile. D'icelle sont escriptz ces vers on tiers livre du Chiabrena des pucelles.
Celle qui veid son mary tout armé,
Fors la braguette aller à l'escarmouche,
Luy dist. Amy, de paour qu'on ne vous touche,
Armez cela, qui est le plus aymé.
Quoy? tel conseil doibt il estre blasmé?
Ie diz que non: Car sa paour la plus grande
De perdre estoit, le voyant animé,
Le bon morceau, dont elle estoit friande.
Desistez doncque, vous esbahir de ce nouveau mien acoustrement.
Comment Panurge se conseille à Pantagruel pour sçavoir s'il se doibt marier.
Puis (respondit Pantagruel) qu'une foys en avez iecté le dez, & ainsi l'avez decreté, & prins en ferme deliberation, plus parler n'en fault, reste seulement la mettre à execution.
Voyre mais (dist Panurge) ie ne la vouldrois executer sans vostre conseil & bon advis.
I'en suis (respondit Pantagruel) d'advis, & vous le conseille.
Mais (dist Panurge) si vous congnoissiez, que mon meilleur feust tel que ie suys demeurer, sans entreprendre cas de nouvelleté, i'aymerois mieulx ne me marier poinct.
Point doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.
Voire mais (dist Panurge) vouldriez vo' qu'ainsi seulet ie demeurasse toute ma vie sans compaignie coniugale? Vous savez qu'il est escript, Veh soli. L'homme seul n'a iamais tel soulas qu'on veoyd entre gens mariez.
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.
Mais si (dist Panurge) ma femme me faisoit coqu, comme vous sçavez qu'il en est grande année, ce seroit assez pour me faire trespasser hors les gonds de patience. I'ayme bien les coquz, & me semblent gens de bien, & les hante voluntiers: mais pour mourir ie n'en vouldroys estre. C'est un poinct qui trop me poingt.
Poinct doncques ne vous mariez: (respondit Pantagruel) Car la sentence de Senecque est veritable hors toute exception. Ce qu'à aultruy tu auras faict, soys certain qu'aultruy te fera.
Dictez vous, demanda Panurge, cela sans exception?
Sans exception il le dict, respondit Pantagruel.
Ho ho (dist Panurge) de par le petit diable. Il entend en ce monde, ou en l'aultre. Voyre mais puis que de femme ne me peuz passer en plus qu'un aveugle de baston (Car il faut que le virolet trote, aultrement vivre ne sçauroys) n'est ce le mieulx que ie me associe quelque honneste & preude femme, qu'ainsi changer de iour en iour avecques continuel dangier de quelque coup de baston, ou de la verolle pour le pire? Car femme de bien oncques ne me feut rien. Et n'en desplaise à leurs mariz.
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.
Mais si, dist Panurge, Dieu le vouloit, & advint que i'esposasse quelque femme de bien, & elle me bastist, ie seroys plus que tiercelet de Iob, si ie n'enrageois tout vif. Car l'on m'a dict, que ces tant femmes de bien ont communement maulvaise teste, ausi ont elles bon vinaigre en leur mesnaige. Ie l'auroys encore pire, & luy batteroys tant & trestant la petite oye, ce sont braz, iambes, teste, poulmon, foye, & ratelle: tant luy deschicqueterois ses habillemens à bastons rompuz, que le grand Diole en attendroit l'ame damnée à la porte. De ces tabus ie me passerois bien pour ceste année, & content serois n'y entrer poinct.
Point doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.
Voire mais, dist Panurge, estant en estat tel que ie suis, quitte, & non marié. Notez que ie diz quitte en la male heure. Car estant bien fort endebté, mes crediteurs ne seroient que trop soigneux de ma paternité. Mais quitte, & non marié, ie n'ay personne qui tant de moy se souciast, & amour tel me portast, qu'on dist estre amour coniugal. Et si par cas tombois en maladie, traicté ne serois qu'au rebours. Le saige dict. Là où n'est femme, i'entends merefamiles, & en mariage legitime, le malade est en grand estrif. I'en ay veu claire experience en papes, legatz, cardinaulx, evesques, abbez, prieurs, prebstres, & moines. Or là iamais ne m'auriez.
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.
Mais si, dist Panurge, estant malade & impotent au debvoir de mariage, ma femme impatiente de ma langueur, à aultruy se abandonnoit, & non seulement ne me secourust au besoing, mais aussi se mocquast de ma calamité, & (que pis est) me desrobast, comme i'ay veu souvent advenir: ce seroit pour m'achever de paindre, & courir les champs en pourpoinct.
Poinct doncques ne vous mariez, respondit Pantagruel.
Voire mais, dist Panurge, ie n'aurois iamais aultrement filz ne filles legitimes, es quelz i'eusse espoir mon nom & armes perpetuer: es quelz ie puisse laisser mes heritaiges & acquetz, (i'en feray de beaulx un de ces matins, n'en doubtez, & d'abondant seray grand retireur de rantes) avecques les quelz ie me puisse esbaudir, quand d'ailleurs serois meshaigné, comme ie voys iournellement vostre tant bening & debonnaire père faire avecques vous, & font tout gens de bien en leur serail & privé. Car quite estant, marié non estant, estant par accident fasché, en lieu de me consoler, advis m'est que de mon mal riez.
Mariez vous doncq de par Dieu, respondit Pantagruel.
Comment Pantagruel remonstre Panurge difficile chose estre
le conseil de mariage, & des sors Homeriques & Virgilianes.
Aussi (respondit Pantagruel) en vos propositions tant y a de Si, & de Mais, que ie n'y sçaurois rien fonder ne rien resouldre. N'estez vous asceuré de vostre vouloir? Le poinct principal y gist: tout le reste est fortuit & dependent des fatales dispositions du Ciel. Nous voyons bon nombre de gens tant heureux à ceste rencontre, qu'en leur mariage, semble reluire quelque Idée & repraesentation des ioyes de paradis. Aultres y sont tant malheureux, que les Diables qui tentent les Hermites par les desers de Thebaide & Monserrat, ne le sont d'adventaige. Il se y convient mettre à l'adventure, les oeilz bandez, baissant la teste, baisant la terre, & se recommandant à Dieu au demourant, puys qu'une foys l'on se y veult mettre. Aultre asceurance ne vous en sçauroys ie donner.
Or voyez cy que vous ferez, si bon vous semble. Aportez moy les oeuvres de Virgile, & par troys foys avecques l'ongle les ouvrant, explorerons par les vers du nombre entre nous convenu, le sort futur de vostre mariage. Car comme par sors Homericques souvent on a rencontré sa destinée, tesmoing Socrates, lequel oyant en prison reciter ce metre de Homère dict de Achille 9. Iliad.
H m ati ken tritatw Fq ih n epibwlon ikoimh n.
Ie parviendray sans faire long seiour,
En Phthie belle & fertile, au tiers iour,
praeveid qu'il mourroit le tiers subsequent iour, & le asceura à Aeschines: comme escripvent Plato in Critone, Ciceron primo de divinatione, & Diogenes Laertius. Tesmoing Opilius Macrinus au quel convoitant sçavoir s'il seroit Empereur de Rome advint en sort ceste sentence 8. Iliad.
W geron, h mala dh se neoi teirousi machtai,
Sh de bih lelutai, calepon de se ghras opazei...
O home vieulx, les soubdars desormais
Ieunes & fors te lassent certes, mais
Ta vigueur est resolue, & vieillesse
Dure & moleste accourt & trop te preste.
De faict il estoit ià vieulx, & ayant obtenu l'Empire seulement un an & deux mois, feut par Heliogabalus ieune & puissant deposedé & occis. Tesmoing Brutus, lequel voulant explorer le sort de la bataille Pharsalicque, en laquelle il fut occis, rencontra ce vers dict de Patroclus, Iliad. 16.
Alla me moir oloh kai LhtouV ektanen uioV .
Par mal engroin de la Parce felonne
Ie feuz occis, & du filz de Latonne.
C'est Apollo, qui feut pour mot du guet le iour d'icelle bataille. Aussi par sors Virgilianes ont esté congneues anciennement & preveues choses insignes, & cas de grande importance: voire iusques à obtenir l'empire Romain, comme advint à Alexandre Sevère, qui rencontra en ceste manière de sort ce vers escript, Aeneid. 6.
Tu regere imperio populos, Romane, memento.
Romain enfant quand viendras à l'Empire,
Regiz le monde en sorte qu'il n'empire.
Puys feut après certaines années realement & de faict créé Empereur de Rome. En Adrian empereur Romain, lequel estant en doubte & poine de sçavoir quelle opinion de luy avoit Traian, & quelle affection il luy portoit, print advis par sors Virgilianes, & rencontra ces vers, Aeneid. 6.
Quid procul ille autem ramis insignis oliuoe
Sacra ferens? nosco crines, incanaque menta
Regis Romani.
Qui est cestuy qui là loing en sa main,
Porte rameaulx d'olive, illustrement?
A son gris poil & sacré acoustrement,
Ie recongnois l'antique Roy Romain.
Puys feut adopté de Traian, & luy succeda à l'Empire.
En Claude second empereur de Rome bien loué: au quel advint par sort ce vers escript. 6. Aeneid.
Tertia dum Latio regnantem viderit oestas
Lors que t'aura regnant manifesté
En Rome & veu tel le troiziesme aesté.
de faict il ne regna que deux ans. A icelluy mesmes s'enquerant de son frère Quintel, lequel il vouloit prendre au gouvernement de l'Empire, advint ce vers. 6. Aeneid.
Ostendent terris hunc tantum fata.
Les destins seulement le monstreront es terres.
Laquelle chose advint. Car il feut occis dix & sept iours après qu'il eut le maniment de l'Empire. Ce mesmes sort escheut à l'empereur Gordian le ieune. A Clode Albin soucieux d'entendre sa bonne adventure advint ce qu'est escript. Aeneid. 6.
Hic rem Romagnam magno turbante tumultu
Sistet eques, etc.
Ce chevallier grand tumulte advenent,
L'estat Romain sera entretenent
Des Cartagiens victoires aura belles:
Et des Gaulois, s'ilz se montrent rebelles.
En D. Claude empereur predecesseur de Aurelian, auquel se guementant de sa posterité, advint ce vers en sort. Aeneid. 1.
His ego nec metas rerum, nec tempora pono.
Longue durée à ceulx cy ie pretends,
Et à leurs biens ne metz borne ne temps.
Aussi eut il successeurs en longues genealogies.
En M. Pierre Amy: quand il explora pour sçavoir s'il eschapperoit de l'embusche des Farfadetz, & rencontra ce vers, Aeneid. 3.
Heu fuge crudeles terras, fuge littus avarum.
Laisse soubdain ces nations Barbares,
Laisse soubdain ces rivages avares.
Puys eschappa de leurs mains sain & saulve. Mille aultres, des quelz trop prolix seroit narrer les adventures advenues scelon la sentence du vers par tel sort rencontra. Ie ne veulx toutesfoys inferer, que ce sort universellement soit infaillible, affin que ne y soyez abusé.
Comment Pantagruel remonstre le sort des dez estre illicite.
Pleine gibessière, respondit Panurge. C'est le verd du Diable, comme expose Merl. Coccaius, libro secundo de patria Diabolorum. Le Diable me prendroit sans verd, s'il me rencontroit sans dez.
Les dez feurent tirez & iectez, & tomèrent es poinctz de cinq, six, cinq.
Ce sont, dist Panurge, sèze. Prenons les vers sezièmes du feueillet. Le nombre me plaist. & croy que nos rencontres seront heureuses. Ie me donne à travers tous les Diables, comme un coup de boulle à travers un ieu de quilles, ou comme un coup de canon à travers un bataillon de gens de pied: guare Diables qui vouldra, en cas que autant de foys ie ne belute ma femme future la première nuyct de mes nopces.
Ie ne en fays doubte, respondit Pantagruel, ià besoing n'estoit en faire si horrificque devotion. La première foys sera une faulte, & vauldra quinze: au desiucher vous l'amenderez: par ce moyen seront sèze.
Et ainsi (dict Panurge) l'entendez? Oncques ne feut faict soloecisme par le vaillant champion, qui pour moy faict sentinelle au bas ventre. Me avez vous trouvé en la confrerie des faultiers? Iamais, iamais, au grand fin iamais. Ie le fays en père & en beat père sans faulte. I'en demande aux ioueurs.
Ces parolles achevées feurent aportez les oeuvres de Virgile. Avant les ouvrir, Panurge dist à Pantagruel. Le coeur me bat dedans le corps comme une mitaine. Touchez un peu mon pouls en ceste artère du bras guausche. A la frequence & elevation vous diriez qu'on me pelaude en tentative de Sorbonne. Seriez vous poinct d'advis, avant proceder oultre, que invocquions Hercules, & les déesses Tenites, les quelles on dict praesider en la chambre des Sors?
Ne l'un (respondit Pantagruel) ne les aultres. Ouvrez seulement avecques l'ongle.
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Comment Pantagruel explore par sors Virgilianes, quel sera le mariage de Panurge.
Doncques ouvrant Panurge le livre, rencontra on ranc sezième ce vers.
Nec Deux hunc mensa, Dea nec dignata cubili est.
Digne ne feut d'estre en table du Dieu,
Et n'eut on lict de la Déesse lieu.
Cestuy (dist Pantagruel) n'est à vostre adventaige. Il denote que vostre femme sera ribaulde, vous coqu par consequent. La Déesse que aurez favorable, est Minerve vierge trsredubtée, Déesse puissante, fouldroiante, ennemie des coquz, des muguetz, des adultères: ennemie des femmes lubricques, non tenentes la foy promise à leurs mariz, & à aultruy soy abandonnantes. Le Dieu est Iuppiter tonnant, & fouldroyant des cieulx. Et noterez par la doctrine des anciens Ethrusques, que les manubies (ainsi appeloient ilz les iectz des fouldres Vulcanicques) competent à elles seuleseulement: exemple de ce feut donné en la conflagration des navires de Aiax Oileus, & à Iuppiter son père capital. A aultres dieux Olympicques n'est licite fouldroier. Pourtant ne sont ilz tant redoubtez des humains. Plus vous diray. & le prendrez comme extraict de haulte mythologie. Quand les Geantz entreprindrent guerre contre les Dieux: les Dieux au commencement se mocquèrent de telz ennemis, & disoient qu'il n'y en avoit pas pour leurs pages. Mais quand ilz veirent par le labeur des Geantz le mons Pelion possé dessus le mont Osse, & ià esbranlé le mons Olympe pour estre mis au dessus des deux, feurent tous effrayez. Adoncques tint Iuppiter chapitre general. Là feut conclud de tous les Dieux, qu'ilz se mettroient vertueusement en defence. Et pource qu'ilz avoient plusieurs foys veu les batailles perdues par l'empeschement des femmes qui estoient parmy les armées, feut decreté, que pour l'heure on chasseroit des cieulx en aegypte & vers les confins du Nil, toute ceste vessaille des Déesses desguisées en Beletes, Fouines, Ratepenades, Museraignes, & aultres Metamorphoses. Seule Minerve feut de retenue pour fouldroier avecques Iuppiter, comme Déesse des lettres & de guerre, de conseil & execution: Déesse née armée, Déesse redoubtée on ciel, en l'air, en la mer, & en terre.
Ventre guoy (dist Panurge) seroys ie bien Vulcan, duquel parle le poëte? Non. Ie ne suys ne boiteux, ne faulx monnoieur, ne forgeron, comme il estoit. Par adventure ma feme sera aussi belle & advenente comme sa Venus: mais non ribaulde comme elle: ne moy coqu comme luy. Le villain iambe torte se feist declairer coqu par arrest & en veute figure de tous les Dieux. Pource entendez au rebours. Ce sort denote que ma femme sera preude, pudicque, & loyalle, non mie armée, rebousse, ne ecervelée & extraicte de cervelle, comme Pallas: & ne me sera corrival ce beau Iuppin, & ià ne saulsaulsera son pain en ma souppe, quand ensemble serions à table. Considerez ses gestes & beaulx faictz. Il a esté le plus fort ruffien, & plus infame cor, ie diz Bordelier, qui oncques feut: paillard tousiours comme un verrat: aussi feut il nourry par une Truie en Dicte de Candie, si Agathocles Babylonien ne ment: & plus boucquin que n'est un Boucq: aussi disent les autres, qu'il feut alaicté d'une chèvre Amalthée. Vertus de Acheron il belibelina pour un iour la tierce partie du monde, bestes & gens, fleuves, & montaignes: ce feut Europe. Pour cestuy belinaige les Ammoniens le faisoient protraire en figure de belier belinant, belier cornu. Mais ie sçay comment guarder se fault de ce cornart. Croyez qu'il n'aura trouvé un sot Amphitrion, un niais Argus avecques ses cent bezicles: un couart Acrisius, un lanternier Lycus de Thebes, un resveur Agenor, un Asope phlegmaticq, un Lychaon patepelue, un modourre Corytus de la Toscane, un Atlas à la grande eschine. Il pourroit cent & cent foys se transformer en Cycne, en Taureau, en Satyre, en Or, en Coqu, comme feist quand il depucella Iuno sa soeur: en AIgle, en Belier, en Pigeon, comme feist estant amoureux de la pucelle Phtie, laquelle demouroit en aegie: en Feu, en Serpent, voire certes en Pusse, en Atomes Epicureicques, ou magistrostralement en secondes intenintentions. Ie vous grupperay au cruc. Et sçavez que luy feray? Cor bien ce que feist Saturne au Ciel son père. Senecque l'a de moy predict, & Lactance confirmé. Ce que Rhea feist à Athys. Ie vous luy coupperay les couillons tout rasibus du cul. Il ne s'en fauldra un pelet. Par ceste raison ne fera il iamais Pape, car testiculos non habet.
Tout beau fillol (dist Pantagruel) tout beau. Ouvrez pour la seconde foys.
Lors rencontra ce vers.
Membra quatit, gelidusque coït sormidine sanguis.
Les os luy rompt, & les membres luy casse,
Dont de la paour le sang on corps luy glasse.
Il denote (dist Pantagruel) qu'elle vous battera dos & ventre.
Au rebours (repondist Panurge) C'est de moy qu'il prognosticque, & dict, que ie la batteray en Tigre si elle me fasche. Martin baston en fera l'office. En faulte de baston, le Diable me mange, si ie ne la mangeroys toute vive: comme la sienne mangea Cambles roy des Lydiens.
Vous estez (dist Pantagruel) bien couraigeux. Hercules ne vous combatteroit en ceste fureur: mais c'est ce que l'on dict, que le Ian en vault deux. & Hercules seul n'auza contre deux combattre.
Ie suis Ian? dist Panurge.
Rien, rien, repondist Pantagruel. Ie pensois au ieu de l'ourche & tricquerac.
Au tiers coup rencontra ce vers.
Foemino praedat et spoliorum ardebat amore.
Brusloit d'ardeur en feminin usaige
De butiner, & robber le baguaige.
Il denote (dist Pantagruel) qu'elle vous desrobera. Et ie vous voy bien en poinct, scelon ces troys sors. Vous serez coqu, vous serez batu, vous serez desrobé.
Au rebours, (repondist Panurge) ce vers denote, qu'elle m'aymera d'amour perfaict. Oncques n'en mentit le Satyricque, quand il dist: que femme bruslant d'amour supreme, prent quelquefoys plaisir à desrobber son amy. Sçavez quoy? Un guand, une aiguillette, pour la faire chercher. Peu de chose, rien d'importance. Pareillement ces petites noisettes, ces riottes qui par certain temps sourdent entre les amans, sont nouveaulx refraischissemens, & aiguillons d'amour. Comme nous voyons par exemple les coustelleurs leurs coz quelque foys marteler, pour mieulx aiguiser les ferferremens. C'est pourquoy ie prens ces troys sors à mon grand advantaige. Aultrement i'en appelle.
Appeller (dist Pantagruel) iamais on ne peult des iugemens decidez par Sort & Fortune, comme attestent nos antiques Iurisconsultes: & le dict Balde. L. vlt. C. de leg. La raison est: pource que Fortune ne recongnoist poinct de superieur, auquel d'elle & de ses sors on puisse appeller. Et ne peult en ce cas le mineur estre en son entier restitué, comme apartement il dict in L. Ait praetor.§.ult.ff.de minor.
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Comment Pantagruel conseille Panurge prevoir l'heur ou le malheur de son mariage par songes.
Ie le veulx, dist Panurge. Fauldra il peu ou beaucoup soupper à ce soir? Ie ne le demande sans cause. Car si bien & largement ie ne souppe, ie ne dors rien qui vaille, la nuict ne foys que ravasser, & autant songe creux que pour lors restoit mon ventre.
Poinct soupper (respondit Pantagruel) seroit le meilleur, attendu vostre bon en poinct & habitude. Amphiarus vaticinateur antique vouloit ceulx qui par songes recepvoient les oracles, rien tout celluy iour ne manger, & vin ne boyre troys iours davant. Nous ne userons de tant extreme, & rigoureuse diaete. Bien croy ie l'homme replet de viandes & crapule, difficilement concepvoir notice des choses spirituelles: ne suys toutesfoys en l'opinion de ceulx qui après longs & obstinez ieusnes cuydent plus avant entrer en contemplation des choses celestes. Souvenir assez vous peut comment Gargantua mon père (lequel par honneur ie nomme) nous a souvent dict, les escriptz de ces hermites ieusneurs autant estre fades, ieiunes, & de maulvaise salive, comme estoient leurs corps lors qu'ilz composoient: & difficile chose estre, bons & serains rester les espritz, estant le corps en inanition: veu que les Philosophes & Medicins afferment les espritz animaulx sourdre, naistre, & practiquer par le sang arterial purifié & affiné à perfection dedans le retz admirable, qui gist soubs les ventricules du cercerveau. Nous baillans exemple d'un Philosophe, qui en solitude pensant estre, & hors la tourbe pour mieulx commenter, discourir, & composer: ce pendent toutesfoys au tour de luy abayent les chiens, ullent les loups, rugient les Lyons, hannissent les chevaulx, barrient les elephans, siflent les serpens, braislent les asnes, sonnent les cigalles, lamentent les tourterelles: c'est à dire plus estoit troublé, que s'il feust à la foyre de Fontenay, ou Niort: car la faim estoit on corps: pour à laquelle remedier, abaye l'estomach, la veue esblouit, les vènes sugcent de la propre substance des membres carniformes: & retirent en bas cestuy esprit vaguabond, negligent du traictement de son nourrisson & hoste naturel, qui est le corps: comme si l'oizeau sus le poing estant, vouloit en l'aër son vol prendre, & incontinent par les longes seroit plus bas deprimé. Et à ce propous nous alleguant l'auctorité de Homère père de toute Philosophie, qui dict les Gregeoys lors, non plus tost, avoir mis à leurs larmes fin du dueil de Patroclus le grand amy de Achilles, quand la faim se declaira, & leurs ventres protestèrent plus de larmes ne les fournir. Car en corps exinaniz par long ieusne plus n'estoit de quoy pleurer & larmoier. Mediocrité est en tous cas louée: & icy la maintiendrez. Vous mangerez à soupper non febves, non lièvres, ne aultre chair, non Poulpre (qu'on nomme Polype) non choulx, ne aultres viandes qui peussent vos espritz animaulx troubler & obfusquer. Car comme le mirouoir ne peult repraesenter les simulachres des choses obiectées & à luy exposées, si sa polissure est par halaines ou temps nubileux obfusquée, aussi l'esprit ne recevoit les formes de divination par songes, si le corps est inquieté & troublé par les vapeurs & fumées des viandes praecedentes, à cause de la sympathie, laquelle est entre eulx deux indissoluble. Vous mangerez bonnes poyres Crustumenies, & Berguamotes, une pome de Court pendu, quelques pruneaulx de Tours, quelques Cerizes de mon verger. Et ne sera pourquoy doibvez craindre que vos songes en proviennent doubteux, fallaces, ou suspectz, comme les ont declairez aulcuns Peripateticques on temps de Automne: lors sçavoir est que les humains plus copieusement usent de fructaiges qu'en aultre saison. Ce que les anciens prophètes & poëtes mysticquement nous enseignent, disans les vains & fallacieux songes gesir & estre cachez soubs les feuilles cheutes en terre. Par ce qu'en Automne les feuilles tombent des arbres. Car ceste ferveur naturelle laquelle abonde es fruictz nouveaulx, & laquelle par son ebullition facillement evapore es parties animales (comme nous voyons faire le moult) est long temps a, expirée & resolue. Et boyrez belle eau de ma fontaine.
La condition (dist Panurge) est quelque peu dure. Ie y consens toutesfois. Couste & vaille. Protestant desieuner demain à bonne heure, incontinent après mes songeailles. Au surplus ie me recommende aux deux portes de Homère, Morpheus, à Icelon, à Phantasus & Phabetor. Si au besoing ilz me secourent, ie leurs erigeray un autel ioyeux tout composé de fin dumet. Si en Laconie i'estois dedans le exemple de Iuno entre Octyle & Thalames, par elle seroit par perplexité resolue en dormant à beaulx & ioyeulx songes. Puys demanda à Pantagruel. Seroit ce poinct bien faict si ie mettoys dessoubs mon coissin quelques branches de Laurier.
Il n'est (respondit Pantagruel) ià besoing. C'est chose superstitieuse: & n'est que abus ce qu'en escript Serapion Ascalonites, Antiphon, Philochorus, Artemon, & Fulgentius Placiades. Autant vous en diroys ie de l'espaule guausche du Crocodile & du Chameleon, sauf l'honneur du vieulx Democrite. Autant de la pierre des Bactrians nommée Eumetrides. Autant de la corne de Hammon. Ainsi nomment les Aethiopiens une pierre precieuse à couleur d'or & forme d'une corne de belier, comme est la corne de Iuppiter Hammonien: affirmans autant estre vrays & infallibles les songes de ceulx qui la portent, que sont les oracles divins. Par adventure est ce que escripvent Homère & Virgile des deux portes de songe, es quelles vous estes recommendé. L'une est de Ivoyre, par laquelle entrent les songes confus, fallaces, & incertains, comme à travers l'ivoire, tant soit deliée que voulvouldrez, possible n'est rien veoir: sa densité & opacité empesche la penepenetration des espritz visifz & reception des espèces visibles. L'aultre est de corne, par laquelle entrent les songes certains, vrays, & infallibles, comme à travers la corne par sa resplendeur & diaphaneité apparoissent toutes espèces certainement & distinctement.
Vous voulez inferer (dist frère Ian) que les songes des coquz cornuz, comme sera Panurge, Dieu aydant & la femme son tousiours vrays & infallibles.
Le songe de Panurge & interpretation d'icelluy.
Chapitre XIIII.
Ceste parolle, dict Epistemon, iadis cousta bon, & feut cherement vendue es enfans de Iacob.
Adoncques dist Panurge, i'en suys bien ches Guillot le songeur. I'ay songé tant & plus, mais ie n'y entends note. Exceptez que par mes songeries i'avoys une femme ieune, gualante, belle en perfection: laquelle me traitoit & entretenoit mignonnement, comme un petit dorelot. Iamais home ne feut plus aise, ne plus ioyeux. Elle me flattoit, me chatouilloit, me tastonnoit, me testonnoit, me baisoit, me accolloit, & par esbattement me faisoit deux belles petites cornes au dessus du front. Ie luy remonstroys en folliant qu'elle me les debvoit mettre au dessoubz des oeilz, pour mieulx veoir ce que i'en vouldroys ferir: affin que Momus ne trouvast en elle chose aulcune imperfaicte, & digne de correction, comme il feist en position des cornes bovines. La follastre non obstant ma remonstrance me les fischoyt encore plus avant. Et en ce ne me faisoit mal quiconques, qui est cas admirable. Peu après me sembla que ie feuz ne sçay comment transformé en tabourin, & elle en Chouette. Là feut mon sommeil interrompu, & en sursault me resveiglay tout fasché, perplex, & indigné. Voyez là une belle platelée de songes, faictez grand chère là dessus. Et l'exposez comme l'entendez. Allons desieuner Carpalim.
I'entends (dist Pantagruel) si i'ay iugement aulcun en l'art de divination par songes, que vostre femme ne vous fera realement & en apparence exterieure cornes au front, comme portent les Satyres: mais elle ne vous tiendra foy ne loyauté coniugale, ains à aultruy se abandonnera, & vous fera coqu. Cestuy poinct est apertement exposé par Artemidorus comme le diz. Aussi ne vous sera de vous faicte metamorphose en tabourin, mais d'elle vous serez battu comme tabour à nopces: ne d'elle en Chouette: mais elle vous desrobbera, comme est le naturel de la chouette. Et voyez vos songes conformes es sors Virgilianes. Vous serez coqu: vous serez battu: vous serez desrobbé.
Là s'escria frère Ian, & dist. Il dict par Dieu vray, tu seras coqu home de bien, ie t'en asceure: tu auras belles cornes. Hay, hay, hay, nostre maistre de cornibus, Dieu te guard, faiz no' deux motz de praedication, & ie feray la queste parmy la paroece.
Au rebours (dist Panurge) mon songe presagist qu'en mon mariage, i'auray planté de tous biens, avecques la corne d'abondance. Vous dictez que seront cornes de Satyres. Amen, amen, fiat, fiatur, ad differentia pape. Ainsi auroys ie eternellement le virolet en poinct & infatiguable, comme l'ont les Satyres. Chose que tous desirent, & peu de gens l'impètrent des cieulx. Par consequent, coqu iamais, car faulte de ce est cause sans laquelle non, cause unicque, de faire les mariz coquz. Qui faict les coquins mandier? C'est qu'ilz n'ont en leurs maisons de quoy leur sac emplir. Qui faict le loup sortir du bois? Default de carnage. Qui faict les femmes ribauldes? Vous m'entendez assez. I'en demande à messieurs les clers, à messieurs les presidens, conseillers, advocatz, proculteurs & aultres glossateurs de la venerable rubricque de frigidis et maleficiatis.
Vous (pardonnez moy si ie mesprens) me semblez evidemment errer interpretant cornes pour cocuage. Diane les porte en teste à forme de beau croissant. Est elle coqüe pourtant? Comment diable seroyt elle coqüe, qui ne feut oncques mariée? Parlez de grace correct, craignant qu'elle vous en face au patron que feist à Acteon. Le bon Bacchus porte cornes semblablement: Pan: Iuppiter Ammonien, tant d'aultres. Sont ilz coquz? Iuno seroit elle putain? Car il s'ensuyvroyt par la figure dicte Metalepsis. Comme appelant un enfant en praesence de père & mère, champis ou avoistre, c'est honnestement, tacitement dire le père coqu, & sa femme ribaulde. Parlons mieulx. Les cornes que me faisoit ma femme sont cornes d'abondance, & planté de tous biens. Ie le vous affie. Au demourant ie seray ioyeulx comme un tabour à nopces, tousiours sonnant, tousiours ronflant, tousiours bourdonnant & petant. Croyez que c'est l'heur de mon bien. Ma femme sera coincte & iolie: comme une belle petite Chouette. Qui ne le croid, d'enfer aille au gibbet. Noël nouvelet.
Ie note (dist Pantagruel) le poinct dernier que avez dict, & le confère avecques le premier. Au commencement vous estiez tout confict en delices de vostre songe. En fin vous esveiglastez en sursault fasché, perplex & indigné. (Voire, dist Panurge, car ie n'avoys poinct dipné) Tout ira en desolation, ie le prevoy. Sçaichez pour vray, que tout sommeil finissant en sursault, & laissant la personne faschée & indignée, ou mal signifie, ou mal praesagist. Mal signifie, c'est à dire maladie cacoethe, maligne, pestilente, oculte, & latente dedans le centre du corps. Laquelle par sommeil, qui tousiours renforce la vertu concoctrice (scelon les theoremes de medicine) commenceroit soy declairer, & mouvoir vers la superficie. Au quel triste mouvement seroyt le repous dissolu, & le premier sensitif admonnesté de y compatir & pourveoir. Comme en proverbe l'on dict, irriter les freslons, mouvoir la Camarine, esveigler le chat qui dort. Mal praesagist, c'est à dire, quant au faict de l'alme en matière de divination somnialle, nous donne entendre que quelque malheur y est destiné & preparé, lequel de brief sortira en son effect. Exemple on songe & resveil espovantaespovantable de Hecuba. On songe de Eurydice femme de Orpheus, lequel parparfaict, les dict Ennius s'estre esveiglées en sursault & espovantées. Aussi après veid Hecuba son mary Priam, ses enfans, sa patrie occis & desdestruictz: Eurydice bien tost Aeneas songeant qu'il parloit à Hector defunct: soubdain en sursault s'esveiglant. Aussi feut celle propre nuict Troie sacagée & bruslée. Aultre foys songeant qu'il veoyt ses dieux famifamiliers & Penates, & en espouvantement s'esveiglant, patit au subsequent iour horrible tormente sus mer. En Turnus, lequel estant incité par vision phantasticque de la furie infernale à commencer guerre contre aeneas, s'esveigla en sursault tout indigné: puis feut après longues desolations occis par icelluy Aeneas. Mille aultres. Quand ie vous compte de Aeneas, notez que Fabius pictor dict rien par luy n'avoir esté faict ne entreprins, rien ne luy estre advenu, que preallablement il n'eust congneu & praeveu par divination somniale. Raison ne default es exemples. Car si le sommeil & repous est don & benefice special des Dieux, comme maintiennent les philosophilosophes, & atteste le poète disant.
Lors l'heure estoit, que sommeil, don des Cieulx,
Vient aux humains fatiguez, gracieux.
Tel don en fascherie & indignation ne peut estre terminé, sans grande infelicité praetendue. Aultrement seroit repous non repous: don non don: Non des dieux amis provenent, mais des diables ennemis, iouxte le mot vulgaire: ec q rwn adwra dwra. Comme si le perefamile estant à table opulente, en bon appetit, au commencement de son repas, on voyoit en sursault espoventé soy lever. Qui n'en sçauroit la cause s'en pourroit esbahir. Mais quoy? il avoit ouy ses serviteurs crier au feu: ses servantes crier au larron: ses enfans crier au meurtre. Là failloit le repas laissé accourir, pour y remedier, & donner ordre. Vrayment ie me recorde, que les Caballistes & Massoreths interprètes des sacres letres, exposans en quoy l'on pourroit par discretion congnoistre la verité des apparitions angelicques (car souvent l'Ange de Sathan se transfigure en Ange de lumière) disent la difference de ces deux estres en ce, que l'Ange bening & consolateur apparoissant à l'homme, l'espovante au commencement, le console en la fin, le rend content & satisfaict: l'Ange maling & seducteur au commencement resiouist l'home, en fin le laisse perturbé, fasché, & perplex.
Excuse de Panurge & exposition de Caballe monasticque en matière de beuf sallé.
Ie te entends (respondit frère Ian). Ceste metaphore est extraicte de la marmite claustrale. Le laboureur c'est le beuf, qui laboure ou a labouré: à neuf leçons, c'est à dire cuyt à perfection. Car les bons pères de religion par certaine Caballisticque institution des anciens, non escripte, mais baillée de main en main soy levans, de mon temps, pour matines, faisoient certains preambules notables avant entrer en l'eclise. Fiantoient aux fiantoirs, pissoient aux pissouoirs, crachoient aux crachoirs, toussoient aux toussoirs melodieusement, resvoient aux resvoirs, affin de rien immonde ne porter au service divin. Ces choses faictes, devotement se transportoient en la saincte Chapelle (ainsi estoit en leurs Rebus nommée la cuisine claustrale) & devotement sollicitoient que dès lors feust au feu le beuf mis pour le desieuner des religieux frères de nostre seigneur. Eulx mesmes souvent allumoient le feu soubs la marmite. Or est que matines ayant neuf leçons, plus matin se levoient par raison. Plus aussi multiplioient en appetit & alteration aux abboys du parchemin: que matines estantes ourlées d'une, ou trois leçons seulement. Plus matin se levans, par la dicte Caballe, plus tost estoit le beuf au feu: plus y estant, plus cuict restoit: plus cuict restant, plus tendre estoit, moins usoit les dens, plus delectoit le palat: moins grevoit le stomach, plus nourrissoit les bons religieux. Qui est la fin unicque & intention première des fondateurs: en contemplation de ce qu'ilz ne mangent mie pour vivre, ils vivent pour manger, & ne ont que leur vie en ce monde. Allons Panurge.
A ceste heure (dist Panurge) te ay ie entendu couillon velouté, couillon claustral & Cabalicque. Il me y va du propre cabal. Ie me contente des despens: puys que tant disertement nous as faict repetition sus le chapitre singulier de la Caballe culinaire & monasticque. Allons Carpalim. Frère Ian mon baudrier allons. Bon iour tous mes bons seigneurs. I'avoys assez songé pour boyre. Allons.
Panurge n'avoit ce mot achevé, quand Epistemon à haulte voix s'escria, disant. Chose bien commune & vulguaire entre les humains est, le malheur d'aultruy entendre, praevoir, congnoistre, & praedire. Mais ô que chose rare est son malheur propre praedire, congnoistre, praevoir & entendre. Et que prudentement le figura Aesope en ses Apologes, disant chascun homme en ce monde naissant une bezace au coul porter: on sachet de laquelle davant pendent sont les faultes & malheurs d'aultruy tousiours exposées à nostre veue & congnoissance: on sachet d'arrière pendent les faultes & malheurs propres: & iamais ne sont veues ne entendues, fors de ceulx qui des cieulx ont le benevole aspect.
Comment Pantagruel conseille à Panurge de conferer avecques une Sibylle de Panzoust.
C'est (dist Epistemon) par adventure une Canidie, une Sagane, une Phitonisse & sorcière. Ce que me le faict penser, est que celluy lieu est en ce nom diffamé, qu'il abonde en sorcières plus que ne feit oncques Thessalie. Ie ne iray pas voluntiers. La chose est illicite & defendue en la loy de Moses.
Nous (dist Pantagruel) ne sommez mie Iuifz, & n'est chose confessée ne averée que elle soit sorcière. Remettons à vostre retour le grabeau & belutement de ces matières. Que sçavons nous si c'est une unzième Sibylle: une seconde Cassandre? Et ores que Sibylle ne feust, & de Sibylle ne meritast le nom, quel interest encourrez vous avecques elle conferent de vostre perplexité? entendu mesmement qu'elle est en estimation de plus sçavoir, plus entendre, que ne porte l'usance ne du pays, ne du sexe. Que nuist sçavoir tousiours, & tousiours aprendre, feust ce d'un sot, d'un pot, d'une guedoufle, d'une moufle, d'une pantoufle? Vous soubvieigne que Alexandre le grand: ayant obtenu victoire du roy Darie en Arbelles, praesens les Satrapes quelque foys refusa audience à un compaignon, puys en vain mille & mille foys s'en repentit. Il estoit en Perse victorieux, mais tant esloigné de Macedonie son royaulme hereditaire, que grandement se contristoit, par non povoir moyen aulcun inventer d'en sçavoir nouvelles: tant à cause de l'enorme distance des lieux, que de l'interposition des grands fleuves, empeschement des desers, & obiection des montaignes. En cestuy estrif & soigneux pensement, qui n'estoit petit, (Car on eust peu son pays & royaulme occuper, & là installer Roy nouveau & nouvelle colonie long temps davant que il en eust advertissement pour y obvier) davant luy se presenta un home de Sidoine, marchant petit, & de bon sens, mais au reste assez pauvre & de peu d'apparence, luy denonceant & affermant avoir chemin & moyen inventé, par lequel son pays pourroit de ses victoires Indianes, puy de l'estat de Macedonie & aegypte estre en moins de cinq iours asçavanté. Il estima la promesse tant abhorrente & impossible, qu'oncques l'aureille prester ne luy voulut, ne donner audience. Que luy eust cousté ouyr & entendre ce que l'homme avoit inventé. Quelle nuisance, quel dommaige eust il encouru pour sçavoir quel estoit le moyen, quel estoit le chemin, que l'homme luy vouloit demonstrer? Nature me semble non sans cause nous avoir formé aureilles ouvertes, n'y appousant porte ne clousture aulcune, comme a faict es oeilz, langue, & aultres issues du corps. La cause ie cuide estre, affin que tousiours toutes nuyctz, continuellement, puissions ouyr: & par ouye perpetuellement aprendre: car c'est le sens sus tous aultres plus apte es disciplines. Et peut estre: que celluy home estoit ange, c'est à dire: messagier de Dieu envoyé, comme feut Raphael à Thobie. Trop soubdain le contemna trop long temps après s'en repentit.
Vous dictez bien, respondit Epistemon, mais ià ne me ferez entendre, que chose beaucoup adventaigeuse soit, prendre d'une femme, & d'une telle femme, en tel pays, conseil & advis.
Ie (dist Panurge) me trouve fort bien du conseil des femmes, & mesmement des vieilles. A leur conseil ie foys tous iours une selle ou deux extraordinaires. Mon amy ce sont vrays chiens de monstre, vrays rubricques de droict. Et bien proprement parlent ceulx qui les appellent Sages femmes. Ma coustume & mon style est les nommer Praesages femmes. Sages sont elles: car dextrement elles congnoissent. Mais ie les nomme Praesages, car divinement elles prevoyent, & praedisent certainement toutes choses advenir. Aulcunesfoys ie les appelle non Maunettes, mais Monettes, comme à Iuno des Romains. Car de elles tousiours nous viennent admonitions salutaires & profitables. Demandez en à Pythagoras, Socrates, Empedocles, & nostre maistre Ortuinus. Ensemble ie loue iusques es haulx cieulx l'antique institution des Germains, les quelz prisoient au poix du Sanctuaire & cordialement requeroient le conseil des vieilles: par leurs advis & responses tant heureusement prosperoient, comme les avoient prudentement receues. Tesmoings la vieille Aurinie, & la bonne mère Vellede on temps de Vaspasian. Croyez que vieillesse feminine est tousiours foisonnante en qualité soubeline: ie vouloys dire Sybilline. Allons par l'ayde, allons par la vertu Dieu, allons. Allons frère Ian, ie te recommande ma braguete.
Bien (dist Epistemon) ie vous suivray, protestant que si i'ay advertissement qu'elle use de sort ou enchantement en ses responses, ie vous laisseray à la porte, & plus de moy accompaigné ne seray.
Comment Panurge parle à la Sibylle de Panzoust.
Baste, dist Epistemon, Heraclitus grand Scotiste & tenebreux philosophe ne s'estonna entrant en maison semblable, exposant à ses sectateurs & disciples, que là aussi bien residoient les Dieux, comme en palais pleins de delices. Et cry que telle estoit la case de la tant celebrée Hecale, lors qu'elle y festoya le ieune Theseus: telle aussi cele de Hireus ou Oenopion, en laquelle Iuppiter, Neptune, & Mercure ensemble ne prindrent à desdaing entrer, repaistre, & loger: en laquelle officialement pour l'escot forgèrent Orion.
Au coing de la chemminée trouvèrent la vieille.
Elle est (s'escria Epistemon) vraye Sibylle & vray protraict naïfvement repraesenté par th kaminoi de Homère.
La vieille est