Pour aller plus loin :
- La charbonnerie sur EzoOccult.
- Rituel d'initiation
- La Rose Noire.

Se tenir au courant.

LES BRAISES SOUS LA CENDRE

Réveil du carbonarisme initiatique et insurrectionnel


A-R. Königstein

"…La voie noire des en-dehors est donc principalement une voie ascétique du dépouillement de soi, afin que transparaisse avec plus de force encore l’imposture universelle du bourgeoisisme, avec ses désirs vains et sophistiqués, ses égards pour la bêtise médaillée et encostardée. Elle privilégie le détachement, la dérision et la subversion des illusions sociales. Sa couleur est le noir, son mot de passe l’éclat de rire, son signe le haussement d’épaules et son attouchement, le vol à la tire..."

A.-R.K.

L’auteur expose ici les principes, les mythes et les rituels destinés à recomposer une voie initiatique occidentale qui sache marier orientation métaphysique et résistance politique. Ces pages donnent les bases pratiques et théoriques d’une Nouvelle Gauche, marquée par le recours au mythe du Maquisard et à la raison autonome des Lumières.

A mon aïeul,

A mon bisaïeul,

A mon trisaïeul,

Tous Maîtres de forge.

En mémoire des seaux de Charbon que j’ai charriés enfant pour alimenter la Gueule Rouge.

En mémoire de la secrète composition de l’eau de trempée pour les aciers, faite d’eau de pluie, d’acide, et de quelques autres choses qu’il faut taire si l’on veut conserver la tête froide.

A.-R. K.

" Les travailleurs vivront un jour comme vivent aujourd’hui les bourgeois — mais au dessus d’eux, distinguée d’eux par une absence de besoins, existera la caste supérieure : plus pauvre, plus simple, mais détentrice du pouvoir. "

F. Nietszche, La Volonté de puissance

" Nous n’avons pas à nous battre contre des choses. Nous nous battons contre des dieux. "

J. Böhme, Morgenröte

Invoquer les anges noirs de l’initiation

Lorsque les sociétés humaines se sédentarisèrent et quand advint la division du travail, naquirent les premières guerres pour le territoire et les premiers droits de propriété. Il fallut s’entre-tuer pour s’approprier la terre et ses richesses, et les armes les plus dures, comme les outils agricoles les plus résistants firent les peuples les plus conquérants. En ces premiers temps de l’humanité déchue, les hommes détenteurs des secrets de la métallurgie occupaient la place la plus redoutée et la plus prestigieuse. Car le bronze, bientôt le fer et l’acier, qu’ils fondaient pouvait également servir au soc de la charrue pour féconder la terre à ou la cognée de la hache d’arme pour fendre les crânes. La mémoire collective garde souvenance confuse de ces hommes qui tutoyaient les diables à travers la figure admirée et redoutée du Maître de forges. A la périphérie du village et de l’humanité, le forgeron est haï et admiré, détesté autant que craint par une humanité qui voit en lui soulignées ses passions les plus obscures pour la nature violée et éventrée par la pointe métallique qu’il est seul à savoir faire.

La mémoire collective aime à se donner des limites lorsqu’elle réveille ses vieux démons. Aussi pense-t-elle ces âges sombres à travers la seule image du Maître de forges, et ainsi oublie-t-elle d’autant plus aisément une figure plus obscure encore, plus sombre et plus maudite, qui est le charbonnier.

Le statut du charbonnier était lié à celui du forgeron, car la qualité de la production de l’un déterminait l’activité de l’autre. Comme le forgeron, redouté autant qu’admiré, investi de puissances magiques, le charbonnier vivait en marge de la société des hommes, reclus dans l’épaisseur d’une forêt dont il ne sortait que pour commercer avec cet autre paria qu’était le maître de forges.

L’émergence d’une société de métier de charbonnerie s’accompagna de l’élaboration d’un nouvel univers mythique où cohabitaient les valeurs symboliques fortes du feu, du métal et de la forêt. Mais l’ossature des mythes charbonniers devait reposer sur le symbolisme de l’arbre cosmique abattu et renversé, du pivot et de l’omphalos qu’on déracine, qu’on étête, et que l’on sacrifie pour que l’homme demeure l’homme. Très certainement, depuis des temps ancestraux, la psychologie carbonariste a dû se constituer autour du mystère du sacrifice, dans une relation trouble et fascinée avec cette ultime transgression lors de laquelle les hommes tuent, dépècent et immolent l’Arbre, ce pilier qui rend possible la communication entre Ciel et Terre.

On est en mesure de supposer que, comme tant d’autres communautés de rejetés ayant des métiers qualifiés d’impurs, les Charbonniers furent contraints de mettre en scène dans leurs rituels la mort du dieu. Mais, à l’opposé de la mise à mort christique, ce n’est pas un dieu qui se sacrifie par amour des hommes, descendant sur la croix pour s’y offrir en pardon. Ce sont là des hommes qui sont contraints d’immoler le dieu pour vendre ensuite sa chair carbonisée ; ce qui est bien pire, et met immédiatement le Charbonnier au ban de la société, et plus fondamentalement, au ban de la création. Il est le paria absolu car sa faute est métaphysique. Au fond, là où le chrétien doit s’identifier au Christ sur la croix, le Charbonnier est obligé de s’identifier à Judas. Là où le chrétien adore le dieu qui se donne en sacrifice, le Charbonnier est contraint de donner du sens aux coups de hache qu’il donne au pilier du monde ; il est contraint de donner du sens à l’acte d’enfourner le dieu abattu dans la gueule béante de l’enfer de la fournaise. La Charbonnerie porte donc en elle cette malédiction initiale, presque ontologique, qui fait des Bons Cousins des assassins métaphysiques, des révolutionnaires intégraux, puisque leur Révolution est d’abord celle du théicide, du cosmocauste.

C’est pourquoi pendant des siècles, les communautés de Charbonniers durent vivre géographiquement, judiciairement et religieusement en fondant des valeurs qui leur étaient propres, et qui s’inscrivaient contre les modèles imposés par la société dominante. C’est donc une erreur de croire que le romantisme carbonariste parfois morbide, en tout cas fasciné par la violence insurrectionnelle et les révolutions politiques, que ce romantisme-là vient se greffer sur une société bucolique et innocente. Le mythe et les images puissantes de la Révolution — au sens d’abord cosmique de l’Arbre du Monde qu’il faut renverser — sont donc indissociables de leurs versants socio-politiques. Tout Bon Cousin Charbonnier, traditionnel et régulièrement initié est nécessairement à l’état latent, un Carbonari, et réciproquement. Les reconstructions maçonniques et catholiques qui en font des sociétés de joyeux drilles en sabots ou de pieux campagnards n’ont rien compris à la Charbonnerie, ou plutôt ont cherché à désamorcer la subversion dont elle est intimement, et répétons-le, métaphysiquement constituée. Il était naturel que cette face obscure et corrosive inquiétât les pouvoirs religieux et civils, aussi fut-il rapidement engagé des procédures d’épuisement de la vigueur et de la nocivité cosmique du Charbonnier. Le Charbonnier fait du mal. Il le dit dans ses rituels. Il ritualise le mal, à travers la sanctification d’un métier qui sépare le Ciel d’avec la Terre.

La première des offensives fut lancée au XIème siècle, par le moine Théobald, dont on sait peu de choses sinon qu’il fut de la famille des Comtes de Champagne et qu’il alla évangéliser les Charbonniers. La légende raconte qu’ils étaient dans un état de primitivité et de barbarie ignoble et que Théobald leur offrit, en sus du Christ, la morale et le moyen d’échapper à l’animalité dans laquelle ils étaient enfoncés. On sait en fait qu’il n’en était rien. Une fois encore l’Eglise, dut diaboliser et animaliser ceux qu’elle évangélisa ensuite, pour justifier de son impérialisme cultuel. La société des Charbonniers était organisée, avait ses propres lois et rituels, dont il faut préciser qu’ils n’étaient pas des rituels au sens moderne du terme, c’est-à-dire des cérémonies détachées du contexte ordinaire et quotidien. C’était leur vie entière qui battait au rythme de références mythiques vécues, ressenties, perçues, archaïques, préchrétiennes. Il est difficile de savoir sur quel fond païen tout cela s’est constitué. Sans doute y eut il les stratifications d’un imaginaire néolithique et chamanique, puis celtique et druidique (1). Mais rien là-dessus n’est bien sûr. En tout cas, lorsqu’il fallu, pour le christianisme, détruire ces véritables adorateurs du diable — diabolein, qui divise, ici en l’occurrence le Ciel de la Terre, par la hache et le feu —, il fut aisé de renverser complètement le mythe fondamental et la violence sacralisée. Ce n’était plus le Charbonnier meurtrier du cosmos qui justifie qu’il tue journellement dieu ; c’était le Charbonnier adorant le sacrifice que dieu fait aux hommes en leur offrant son fils. Ainsi, par un passe-passe théologique dont il faut reconnaître qu’il est assez génial, Rome sut faire disparaître le théicide des Carbonari (ils portent la hache et le feu sur l’Omphalos) pour en faire les témoins du divin qui renaît.

C’est notamment dans le grade de Maître que l’opération fut couronnée de succès, et où tous les rituels que nous pûmes consulter jusqu’au XVIIème siècle identifient le Charbonnier au Christ rédempteur, et sa mise à mort symbolique à la Passion du Sauveur. La symbolique des instructions se double systématiquement d’un catéchisme strictement catholique, et axé presque uniquement sur la mise en croix. L’autre camouflet donné aux Charbonniers fut d’imposer la présence du Christ sur le Drap blanc, comme s’il était l’une des Figures fondatrices du mythe. Nous nous en sommes expliqués plus haut, ce n’est pas le Christ qui peut faire cristalliser les images du métier de Charbonnier et qui retentit analogiquement avec la pratique transgressive ; ce ne peut être qu’une image inversée, comme celle de Judas, du Diable, ou encore, de Baphomet — dans l’acceptation contradictoire du mal, qui permet, par la destruction de l’ordre ancien, l’établissement d’un nouvel ordre. Le Christ est une figure qui pardonne, et qui efface la distance qui séparait les hommes de leur Père. Or la charbonnerie accentue cette coupure entre les deux mondes, par le coup de hache, mais plus tard, pour permettre au trait bleuté de la fumée du fourneau de refaire le trait d’union. Aussi n’est il pas possible de présenter un point de focale symbolique qui, comme le Christ, signifie l’absolution des péchés. Il faut plutôt présenter l’objet qui signifie la violence légitime (la hache ou le poignard) ou qui nie dieu (une simple figuration de l’homme, par exemple un miroir). C’est sans doute ce qu’il y eut au premier temps, avant Théobald.

Il y a là ce qui s’appelle une terrible contre-initiation, pratique à laquelle les sectes chrétiennes sont rompues, et qu’elles ont expérimentées depuis deux millénaires sur toute la surface du globe, en " théologisant ", en conceptualisant une perception immédiate du sacré, en confisquant l’expérience ouverte du sacré, qui ne se refuse à aucune catégorie d’hommes, même pas aux tueurs de dieu qu’était les charbonniers primitifs.

La seconde offensive fut maçonnique lorsque les Rites de Fendeurs et les Rites de Charbonnerie furent phagocytés au XVIIIème siècle par les Loges de Saint-Jean. Le renversement des valeurs orchestrés par la Maçonnerie, en intégrant les motifs charbonniers à son univers imaginal, consistait en une disparition de la sacralisation de la violence. Pour ce faire, ce qui demeurait de la Charbonnerie, déjà meurtrie par les souillures chrétiennes, devait passer sous les fourches caudines de l’obéissance impérative à la religion sur laquelle tous les hommes s’entendent ( article 1 des Constitutions d’Anderson : " jamais un athée stupide ni un libertin irreligieux "), et devait obéissance au prince de la patrie (article 2 : " paisible sujet des puissances civiles en quelque endroit qu’il réside ou travaille "). Ainsi, en s’urbanisant, en rejoignant une Maçonnerie qui, disons-le, se voulait être essentiellement à l’époque société courtisane, les derniers restes de la Charbonnerie perdirent toute la nocivité, toute la noirceur dont ils étaient porteurs. Mais on ne peut pas blanchir un charbon ! Aussi, bien vite, ce qui demeurait de la Charbonnerie primitive s’étiola et s’éteignit dans la respectabilité des Temples Maçonniques. La Pierre couvrit — en partie tout au moins — le Bois.

Cette voie de substitution spirituelle connut heureusement une interruption. Car elle fut remise en question à l’orée du XIXème siècle, et pendant près de trois générations, par les Carbonari français, qui surent, de manière inconsciente et souvent restrictive, — nous y reviendrons plus loin — restaurer à la Charbonnerie son imaginaire révolutionnaire. Ce fut notamment grâce aux Frères de la Maçonnerie Egyptienne, celle de Misraïm, que la Charbonnerie put enfin retrouver la saveur de la subversion qui fondait son existence imaginale. Pendant ces années d’intense agitation politique, entre 1815 et 1890, on ne pouvait monter des barricades sans être Carbonari ou Franc-Maçon, en l’occurrence ici de Misraïm. Là se retrouvaient tous les opposants au pouvoir, demi-soldes nostalgiques de l’Empereur, patriotes indignés, républicains fervents, précommunistes, communards, puis enfin communistes en préparation de la révolution sociale européenne. La conjonction des Loges de Misraïm et des Ventes de Carbonari était telle que les Frères de Misraïm n’hésitaient même pas à signer leur balustres des cinq points carbonaristes, quand les Charbonniers frappaient les trois points maçonniques, en les inversant bien sûr.

Or il est significatif de constater que les doxographes (2) ont souvent condamné le carbonarisme en considérant qu’il s’agissait d’un détournement d’une voie initiatique à des fins politiques. Rappelons donc ici encore trois points. Premièrement la Charbonnerie italienne et jurassienne telle qu’elle existe avant 1815 et avant sa politisation par Oudet, Buchez et Briot, est déjà pervertie par le christianisme. La fidélité ne peut plus être exercée à l’encontre les formes que prenait l’Ordre à cette date. Il fallait donc la déconstruire pour la reconstruire. Deuxièmement, comme nous l’avons déjà dit à l’envi, la Charbonnerie est par nature orientée vers la subversion. Ce n’est donc pas une erreur que de la réveiller dans une ambiance révolutionnaire, parce que cela est conforme à son essence et aux symboles qu’elle véhicule. C’est une erreur assez symptomatique d’intolérance que de croire que toutes les voies spirituelles offrent les mêmes démarches, avec les mêmes outillages symboliques. Il n’est pas vrai que la synthèse puisse être systématiquement faite entre des traditions qui, si elles ne s’opposent pas parce qu’elles se complètent, doivent néanmoins conserver leur particularisme et leur identité. Or la Charbonnerie engage tout l’être sur l’émancipation par rapport au pouvoir divin, clérical, politique. C’est cela la voie du Charbon, une voie noire où le Carbonari manipule des outils symboliques qui le mettent face à l’abolition de la domination. Donc le combat politique est compatible avec l’initiation reçue des Bons Cousins Charbonniers. Troisièmement, les réels instigateurs du carbonarisme en Europe — notamment Buonarrotti et Garibaldi — sont tous des initiés qui orientent leur pratique politique à la lumière d’une expérience — voire d’une vision — spirituelle. Les cahiers de Buonarrotti sont là-dessus exemplaires : le vieux conspirateur est habité par une conception spirituelle de la vie humaine, comme le sont les premiers précommunistes qui fréquentent Misraïm. Cet illuminisme révolutionnaire ne peut donc être amalgamé à un pur conspirationnisme politicien, ou alors il en est sa version dégradée. C’est malheureusement ce qui s’est passé sur la fin, comme l’a bien expliqué Blanqui. Ici, cette troisième mutation n’allait pas être suffisante car les Carbonari français commirent l’erreur de convertir l’imaginaire de la subversion, le mythe de la révolution, la métaphysique de la transgression, en une série de mots d’ordre strictement politiques, unidimensionnels, pourrait-on dire.

Il convient de signaler que depuis 1996 se sont constitués des Rites maçonniques forestiers qui incluent, sur la base morale de la Maçonnerie, une initiation aux métiers du Bois, au sein desquels un grade — l’équivalent du Compagnonnage de la Pierre — est structuré à partir des anciens Rituels de Charbonnerie. L’expérience est singulière et mérite qu’on s’y arrête en regard de ce que l’on a vu précédemment. La Charbonnerie archaïque est une initiation pour paria, elle se christianise au XIIème, elle se maçonnise au XVIIIème, se politise au XIXème, meurt au XXème siècle. Au XXIème siècle, elle est réveillée en s’inscrivant dans la lignée de la Maçonnerie des Lumières, en retrouvant le panthéisme de J. Toland et des membres de l’Invisible College. Par le fait, elle retrouve le panthéisme archaïque, se défait des annexions chrétiennes — on y invoque le Prophète des forêts, pas le Christ —, mais fait le choix, au nom de la neutralité maçonnique de ne pas être un outil politique. L’archétype des Rituels maçonniques forestiers les souche sur une réalité symbolique très précieuse qui est celle des initiations de métiers autres que celles de la Pierre. Le fait mérite d’être souligné parce qu’il permet sans doute de jeter des ponts avec d’autres civilisations du Bois, ou d’autres sensibilités moins prométhéennes par rapport à la nature, et plus bachiques et fusionnelles que l’art des bâtisseurs de cathédrales, — ce que le siècle appelle de ses vœux. Au fond, la force de la Maçonnerie du Bois qui est émergente est d’avoir su trouver le contre-pied efficace à une initiation patriarcale, occidentale, masculine, qui vante les mérites de la construction, de la maîtrise de la nature, et qui s’accompagne insidieusement du jacobinisme politique et du monothéisme patriarcal chrétien. Il y a là dans ce réveil de la Charbonnerie inscrite dans les Rituels maçonniques forestiers une force d’avenir qui peut promouvoir la réponse matriarcale, féminine, célébrant la nature plutôt que la brusquant.

Pour autant, si les fondateurs des Rites maçonniques forestiers réinterprètent la Charbonnerie à la lueur des initiations corporatives, ils s’inscrivent dans le régime symbolique qui est celui des Bons Cousins Charbonniers, des hommes d’une initiation de métier, alors que nous pensons qu’il est possible de réveiller, parallèlement à cette voie, une dimension plus spécifiquement carbonariste, c’est-à-dire une voie qui n’est pas tant une initiation issue des classes populaires, produisant à partir de la forêt, qu’une initiation issue et adressée à tous les révoltés dans les marges du système, — et nous y reviendrons au paragraphe suivant. Ce n’est pas que l’un ait plus raison que l’autre. C’est, dans l’échantillon de toutes les sensibilités des Rites, une manière d’insister plus sur l’aspect luciférien que sur l’aspect panthéiste. Mais les deux approches sont liées, et fondées. C’est pourquoi nous présentons ici, après la Charbonnerie archaïque, chrétienne, maçonnique et politique, puis panthéiste, notre carbonarisme moderne (3).

L’objet du présent mémoire est donc de donner les bases pour le réveil du carbonarisme comme société initiatique. Cette dernière propose, ainsi que toute initiation, l’accès à l’Etre, par le biais des symboles comme figuration totale du cosmos. Mais, puisque l’expérience métaphysique de l’Etre transcende et dépasse toutes les catégories de l’enserrement social, linguistique ou moral, le carbonarisme affirme d’emblée que le terme de la quête initiatique est au-delà, au-delà de toute attache ou désignation trop humaine. Certes, toute initiation digne de ce nom sait bien l’absolue étrangeté de l’Etre qu’elle a comme terme. Mais cette révélation, parce qu’elle est énorme, douloureuse, inhumaine, est souvent cachée, cryptée, et révélée au terme de la gnose à ceux des initiés qui sont le plus capables de supporter le contact et l’adhésion avec l’Etre, comme principe au-delà de dieu même.

A l’inverse, le carbonarisme se définit d’emblée comme une société secrète inscrite dans la transgression, et ne cache pas que la fin de son initiation est la rencontre avec un sacré par delà la sainteté ou la religion, par delà bien sûr les tabous sociaux, et qui échappe à tous les déterminismes et les enveloppements humains.

Sociologiquement donc, le carbonarisme s’adresse d’abord au-delà du compagnonnage ouvrier, du bourgeoisisme maçonnique ou du monothéisme intégral, aux exclus, aux marginaux, aux laissés-pour-compte du monde moderne, à tous ceux qui méprisent la bonne santé du corps, de l’esprit ou du compte en banque, pour y préférer la grande Santé en quoi réside le Don pur.

Politiquement enfin, le carbonarisme que nous réveillons ici est le terrain d’entraînement pour le rebelle, le maquisard, l’homme des forêts et des déserts, qui refuse la compromission avec le règne de la quantité, de la masse et de la marchandise. Il appelle à la révolte, prône l’insoumission et l’émergence du franc-tireur, renégat à son siècle, incendié et incendiaire. Adversaire du bourgeoisisme, du capitalisme comme du libéralisme économiste, le carbonarisme opère une très claire séparation entre tradition, modernité et modernisme. Il veut le retour du traditionnel, qui permet l’orientation métaphysique de l’étant vers l’Etre. Il constate que depuis le XVIIIème siècle, la possibilité de la contemplation des fins est réprimée par la multiplication infinie des moyens et des volontés, qui culmine dans le modèle moderniste de la croissance libérale. Il constate aussi que la modernité, comme projet du XVIIIème siècle ne contenait pas le modernisme. En effet, la modernité veut l’émancipation des consciences loin des pesanteurs du paradigme théologique : elle accroît l’autonomie du sujet, qui peut alors produire enfin seul et pour la première fois, les conditions de son orientation métaphysique. C’est pourquoi le carbonarisme, comme initiation métaphysique de la révolte se manifeste sur le terrain politique comme la défense de la modernité (naissance de l’autonomie) et comme l’attaque du modernisme (naissance de l’individualisme). Contre les réactionnaires intégraux, qui confondent et détruisent modernisme et modernité au nom de la tradition ; contre les révolutionnaires intégraux, qui détruisent la tradition au nom du modernisme (capitalisme et mystique de la croissance) ; contre les autres révolutionnaires intégraux qui détruisent la tradition au nom de la modernité (nihilisme marxiste de la subjectivité) ; le carbonarisme détruit le modernisme, en gardant comme fin la tradition (métaphysique de l’Etre) et comme moyen la modernité (autonomie de la personne).

Le carbonarisme est donc une voie noire intégrale. C’est la voie luciférienne de la révolte métaphysique, donc aussi parfois politique. On conçoit depuis l’œuvre de Dumézil que les sociétés indo-européennes sont construites à partir de trois classes fondamentales qui, avant que d’être sociales, sont métaphysiques — ce qu’ignorait Marx. Ce sont les producteurs, les prêtres et les guerriers. Dans les sociétés indo-européennes traditionnelles, d’avant le XIIème siècle, chacune de ces classes disposait d’une initiation de métier permettant à chacun des membres de chacune de ces classes d’avoir un accès perpétuellement ouvert à l’être et au sacré. Ainsi existait-il des voies d’initiations chevaleresques, d’autres sacerdotales, d’autres encore qui étaient des initiations de métiers réservées aux producteurs et artisans. La chevalerie des templiers est une voie initiatique guerrière ; l’apostolat de certaines églises catholiques gnostiques est une voie sacerdotale ; la Franc-Maçonnerie des grades bleus est une initiation de métier des travailleurs de la Pierre. Guénon pense d’ailleurs avec raison que les hauts grades de la maçonnerie écossaise sont un conservatoire des initiations chevaleresques et sacerdotales, destinées à être abritées dans la dernière société initiatique d’Occident, et qui pourront être revitalisées et sorties de la gangue protectrice de la Maçonnerie lorsque les temps seront meilleurs. Ce qui veut dire alors que, tandis que le siècle mettait en sommeil les paradigmes théologiques et chevaleresques, et tandis que la classe ouvrière et le tiers-Etat s’avançaient au devant de la scène historique et politique, les initiations chevaleresques et religieuses durent se réfugier à l’abri des dernières initiations laborieuses et prolétarienne, dans les hauts grades maçonniques. Puisque le paradigme culturel tout puissant depuis le XVIIIème siècle demeure l’imaginaire de la classe populaire, c’est donc au sein du bleu maçonnique que se sont réfugiés le rouge de la noblesse et la blanc de la sainteté. Enfin, si l’on veut parler des Rites maçonniques forestiers qui conjuguent la triple initiation de fendeur, de charbonnier et de forgeron, eux-aussi s’inscrivent pleinement dans une initiation de métier, ouverte historiquement en direction des classes populaires, symboliquement vers l’espace du travail et de la production.

A cette tripartition dumézilienne, Raymond Abellio en ajoute une quatrième, celle des Connaissants dont les membres, dit-il, n’appartiennent à aucune des trois autres, parce que les Connaissants, du fait qu’ils se soient éveillés et accomplis, peuvent indistinctement travailler dans une classe d’initiation comme dans une autre. En conséquence de quoi, les initiés accomplis, les Immortels du Tao, sont, pour Abellio, des êtres dotés d’une humanité nouvelle qui les fait participer indistinctement et indifféremment à toutes les classes qu’ils fréquentent. Il convient de remarquer que Guénon, qui trace plutôt le chemin de la voie sacerdotale, est le défenseur de l’idée selon laquelle l’homme différencié totalise toutes les expériences humaines, ce qui le rend apte à traverser toutes les classes. C’est le concept du madjûb, le jongleur, initié supérieur et inconnu qui revêt les oripeaux des plus pauvres et des plus méprisés pour transmettre la Haute Science. Sans doute alors peut-on reconnaître chez Guénon la même thèse qu’Abellio. Mais, l’erreur d’Abellio est de considérer les Connaissants comme appartenant à une classe sociale supplémentaire, alors que leur qualité première est de pouvoir participer transversalement des trois classes. C’est donc moins une quatrième classe qu’une totalisation métaphysique des expériences humaines, sorte d’" hors-classe " qui permet de se retrouver " à ses aises " dans n’importe laquelle des trois classes précédentes. Guénon est là-dessus plus dans le vrai qu’Abellio.

La thèse que nous voulons ici défendre se veut le prolongement de la lecture dumézilienne de l’initiation, enrichie de l’apport précédent. Nous reconnaissons qu’il existe des sociétés initiatiques qui permettent l’accomplissement des hommes du rang grâce à un outillage symbolique spécifique à chaque classe sociale. Nous admettons en plus l’existence de Connaissants qui traversent les trois classes. Mais nous ajoutons quant à nous une classe sociale et initiatique supplémentaire trop vite négligée par nos commentateurs. Car il existe bien une quatrième classe, ou plutôt, il existe une frange de l’humanité qui est interdite d’accès aux trois classes socialement acceptées, et qui sont les paria, ou intouchables. Qui sont les intouchables, ou invisibles, — et le mot mérite d’être médité — ? Tous ceux là qui, sociologiquement dans la société indo-européenne, font commerce avec l’impur, c’est à dire avec le corps souffrant (chirurgien, femme en règles...), le corps jouissant (prostituée, joueur...), le corps inerte (embaumeur, rapin...), mais aussi avec la crasse (blanchisseur) et la rue (mendiant, mutilé...). Ceux-là, parce qu’ils sont des parias et des invisibles, sont théoriquement bannis et interdits de cité. Et comme dans ces sociétés traditionnelles la distinction entre organisation de la société et ordre métaphysique du cosmos est indifférenciée, cette malédiction sociale ressortit aussi de la malédiction métaphysique. Travaillant avec des matières impures, maudites ou vidées de substance sacrée, ils perdent eux aussi leur statut sacral et simultanément social. Réciproquement, si des hommes dans la cité ont perdu l’intégration sociale pour des raisons diverses (ils ont commis des fautes, des crimes, ou subis des maladies honteuses), ils perdent aussi l’accès au sacré par des voies sociales classiques. Tout est fait pour bannir de ces vies-là l’accès au sacré et l’accès au social, ce qui est la même chose dans la société traditionnelle.

Croira-t-on pour autant que les maudits, les bannis, les exclus se soient contentés d’être mis hors du monde, sans moyen d’accès à l’être ? En ces temps traditionnels, l’exclusion est pire qu’aujourd’hui puisqu’elle est une négation sociale et existentielle mais aussi surtout un anéantissement ontologique. L’exclu n’a plus la langue symbolique d’une classe sociale lui permettant d’accéder à sa place cosmique. Il meurt au monde des hommes mais aussi des dieux. Croira-t-on que le paria acceptera cette malédiction ? Nous ne le pensons guère, et l’historiographie démontre le contraire en ce qu’abondent les témoignages de recomposition d’une ritualisation religieuse et sociale au cœur même des groupes de parias. Le plus intéressant est que ces ritualisations ne sont pas des copies maladroites ou des singeries des cultes desquels ont été bannis les parias. Au contraire, les voies du paria, puisqu’il faut les appeler ainsi, sont porteuses de valeurs propres, qui leur sont intrinsèques et qui ne sont pas que la copie maladroite et nostalgique des valeurs dont l’accès leur a été interdit (4). La chose est normale, si l’on se souvient de l’affirmation d’Abellio, commune avec Guénon : l’homme différencié en contact avec l’Etre traverse les classes et les initiations de classes. Ainsi donc, il est possible, — voire souhaitable dans notre sombre période de Kâli-Yuga selon Guénon —, que l’initié, accompli dans une voie spécifique, ait pu ensuite transporter la perle de l’initiation dans les couches sociales les plus méprisées afin qu’elle y soit déposée à l’abri de l’altération du temps et loin des passions des hommes du siècles, ceux-ci n’imaginant pas qu’il puisse y avoir des dépôts initiatiques de grande valeur dans des organisations corporatives les plus méprisables. C’est la raison pour laquelle il est non seulement possible sur le plan psychologique, mais nécessaire sur le plan initiatique que les couches extra-sociales de parias et de maudits aient été les dépositaires d’initiation de meilleure qualité.

Or la thèse que nous voulons défendre, et que nous avons laissé entr’apercevoir depuis déjà quelques pages, c’est que la Charbonnerie historique n’est pas une initiation de producteur, mais une initiation de paria.

Nous reconnaissons cependant bien que la tendance naturelle ait pu être de la part des Bons Cousins Charbonniers une reconnaissance et une amélioration de leur statut grâce à l’ascension sociale, et, partant en faisant passer leur société comme une société non plus de cosmocaustes ou de révoltés métaphysiques, mais de producteur du Bois (5). Mais nous n’en sommes pas là, et ce qui nous intéresse et concerne, c’est d’abord la Charbonnerie dans sa version primordiale et primitive, c’est-à-dire non comme une initiation d’hommes de métier, mais comme une initiation pour tous les " en-dehors ", pour reprendre le joli mot de l’anarchiste Zo d’Axa, en-dehors sociaux, politiques et religieux. A la voie rouge qui est la voie chevaleresque, à la voie blanche qui est la voie sacerdotale, à la voie bleue qui est la voie corporative de métiers s’ajoute donc la voie noire (6) des en-dehors, toujours délaissée par nombre d’ésotérologues (7).

La question se pose enfin de savoir quelles sont les valeurs véhiculées par les parias. Disons qu’elles sont les contre-valeurs des autres initiations, négations transfigurées systématiquement en propositions positives. Ainsi, là où les initiations de métier glorifient le Travail, les parias font l’éloge de la fainéantise et de l’indolence. Là où les initiations chevaleresques vantent l’obéissance, le sens de la hiérarchie et les codes de l’honneur, les parias mettent en avant le refus de la domination, la haine des chefs, l’orgueil insolent devant toutes les formes d’autorité, le détachement ironique, le respect de l’irrespectueux, l’éloge du mendiant, du bon à rien et du voleur. Enfin, là où le sacerdoce perfectionne le sens du sacrifice, l’impeccabilité du rite et la foi, les parias insistent sur le souci de soi, la dérision et la sagesse du cynique et l’amour de la vacuité.

Quelle figure dominante se trace donc dans la fraternité des en-dehors ? Un personnage cossérien, mendiant arrogant anobli par sa fainéantise et son détachement princier. Usant de la violence pour subvertir les institutions et l’esprit de sérieux, il n’oubliera jamais que la mort vient à celui qui prend la violence au sérieux et qu’elle même n’a de valeur qu’inscrite au fronton de la dérision.

La voie noire des en-dehors est donc principalement une voie ascétique du dépouillement de soi, afin que transparaisse avec plus de force encore l’imposture universelle du bourgeoisisme, avec ses désirs vains et sophistiquées, ses égards pour la bêtise médaillée et encostardée. Elle privilégie le détachement, la dérision et la subversion des illusions sociales. Sa couleur est le noir, son mot de passe l’éclat de rire, son signe le haussement d’épaules et son attouchement, le vol à la tire.

§1 — Du temps de la Race des sans-roi

D’aucuns voudront savoir pourquoi il faut réveiller aujourd’hui le carbonarisme, comme initiation subversive, métaphysique et révolutionnaire. Que la question se pose aujourd’hui est d’ailleurs un des signes des temps qui montre l’état d’anesthésie dans lequel on sombre aujourd’hui.

Si la société traditionnelle est étymologiquement celle qui peut transmettre quelque chose, c’est donc que l’histoire glisse pour ainsi dire sur elle, et que les mutations sont mineures, qu’elles ne remettent pas en tout cas en cause le mode de vie d’une génération à l’autre. La société traditionnelle conserve ce cap et résiste aux altérations du temps, de la dégénérescence des générations, ou n’est pas altérée par la mort des individus qui la composent, parce qu’elle est toute entière orientée à partir de valeurs qui transcendent les seules conditions historiques et mortelles. C’est donc grâce à ce pivot transcendental qui rythme toute la vie de la société traditionnelle que les enseignements du passé valent encore pour le présent et que l’ensemble du corps social résiste à la mort. De quelle nature est cette transcendance ? Par une définition négative, nous dirons qu’elle est l’ensemble des valeurs qui ne changent point et qui résistent à la mort. C’est, par extension, la transmission d’un art de vivre dont les fondements sont spirituels, c’est-à-dire qu’ils s’axent autour de données qui dépassent les contingences de la matérialité, soumise à la transformation et à la corruption. De manière positive maintenant, la société traditionnelle se construit autour de valeurs transcendantales, c’est-à-dire de valeurs qui ne font pas que référence à l’existence contextualisée et mise en situation des individualités qui composent la société, mais ces valeurs renvoient à l’Etre, comme valeur qui transcende toutes les valeurs qui peuvent être promue dans l’existence. Cette transcendance peut-être religieuse comme elle peut ne pas l’être, sachant que si idée de Dieu il y a dans la société traditionnelle, c’est Dieu comme un tout autre, un absolu étranger, et non celui à qui l’on se confesse ou que l’on prie. Nous sommes ainsi plus proche des théologies gnostiques et de leur dieu étranger, plutôt que des modèles des traditionalistes. C’est pourquoi toute société traditionnelle se construit autour de valeurs transcendantales dont l’enseignement est ésotérique. Cet ésotérisme n’est pas une fantaisie de quelques envieux qui veulent ainsi confisquer le pouvoir. Il s’agit d’une nécessité parce que ces valeurs, du fait de leur transcendance, ne peuvent être dites dans les mots ordinaires de l’expérience commune. De la même manière, qui sont les sages qui détiennent les secrets traditionnels ? Des êtres ayant quitté le conditionnement purement existentiel, et se rattachant, d’une manière ou d’une autre à cette transcendance.

Comment activer cette transcendance pour redonner aux générations nouvelles la puissance d’affronter la décadence du temps ? Par le mythe et le rite. Toute société traditionnelle en effet est constituée à partir d’un mythe fondateur dont la fonction est de donner, dans une langue allégorique, cryptée et symbolique les clés explicatives de la transcendance. C’est-à-dire que l’existence est éclairée, non pas par rapport à elle-même, mais du point de vue des dieux qui la firent, sachant que l’angle de vue des dieux résiste à une désignation arrêtée puisqu’il est identifié dans une langue symbolique et métaphorique. Les légendes qui expliquent la naissance du monde et la raison d’être des hommes ont donc pour fonction de pointer l’axe transcendantal tout en le masquant à travers l’expression allégorique, de telle sorte que le discours fondateur est autant ouvert que fermé. Il ouvre les hommes vers l’au-delà de l’immanence de leur existence, mais il en ferme l’accès pour éviter l’appropriation de cette transcendance par ceux qui, manifestés dans l’immanence, dénatureraient par essence l’enseignement, puisqu’ils " l’immanenteraient ". Ce mythe n’est pas raconté ou expliqué à travers les données de la rationalité, ce qui le mettrait en danger d’immanence, mais au contraire il est vécu par le rite. La fonction du rite est donc d’actualiser les potentialités du mythe, ou, pour le dire autrement, d’ouvrir sur la transcendance par laquelle on échappe à l’inéluctable de l’histoire et l’imminence de la mort. C’est pourquoi, au cœur de tout rite mettant en scène un mythe traditionnel, il y a des recettes d’immortalité, c’est pourquoi toute cérémonie traditionnelle bloque le cours du temps et régénère tous les participants. Enfin, c’est la raison pour laquelle les initiés, ceux qui connaissent les rites et les mettent en oeuvre, ont contact avec l’Etre, au-delà de leur existence propre. Ainsi, toute initiation procède-t-elle d’une désindividuation, faisant de l’initié plus que lui-même, et lui donnant la possibilité de s’inscrire dans un au-delà de l’histoire, de son histoire, donc de sa mort. La transpersonnalisation qui se constate parfois même sur les traits des visages des initiés des sociétés traditionnelles témoigne de cela : qu’un pont a été tracé jusqu’à l’au-delà du discours et du sens, d’au-delà des catégories closes, jusque dans la totalité qui précède les manifestations.

De telles sociétés traditionnelles offrent à leurs membres l’opportunité de mettre en oeuvre des rituels grâce auxquels ils échappent à la détermination, et font l’expérience de la liberté absolue, l’expérience de l’indétermination métaphysique. Les membres des sociétés traditionnelles ne sont pas plus ou moins heureux que les hommes des sociétés modernes — de toutes façons l’extension de l’eudémonisme cyrénaïque est une valeur récente —, ils sont plus accomplis dans leur humanité, vibrent ontologiquement à un plan supérieur, si l’on postule que l’homme est orienté métaphysiquement et apte à Connaître, c’est-à-dire à échapper à sa naturalité pour s’unir à ce point d’éternité duquel il procède.

§ 2 — Le bourgeoisisme comme imposture universelle

Il est difficile de donner une origine historique à la modernité. On pourra indistinctement prendre les premières règles de droit édictées par Guillaume d’Ockham touchant aux droits de l’individu, comme à l’entrée dans la Réforme. Nous préférons retenir trois étapes qui font datent dans l’histoire de l’Occident moderne : d’abord la sédentarisation des tribus et l’apparition de la propriété privée, ensuite, le XIIème siècle et enfin le XVIIIème siècle.

Il est bon sans doute de retourner au témoignage indirect de Platon, qui, à certains égards, a conservé quelques bribes de la Tradition, notamment lorsqu’il réfléchit au politique. Car Platon est d’abord un auteur réactionnaire, pessimiste, qui ne croit pas au progrès mais qui pense que les lois ont pour fonction d’arrêter l’involution et les dégradations de la société. Cette inquiétude au cœur de la pensée réactionnaire du platonisme peut être comprise par l’intuition que les temps traditionnels sont déjà derrière soi, et que l’entrée dans l’âge noir est engagée. Aussi le philosophe n’a-t-il pas d’autre recours que de sonner l’alarme et de mettre en garde contre l’accuentuation de l’écart par rapport aux normes traditionnelles. Or, Platon est là-dessus très explicite pour décrire le début de la chute, par l’emploi du mythe. L’entrée dans la séparativité se fait lorsque s’organise une lutte entre " une race d’or et d’argent " qui veut maintenir la vertu et la Tradition, et une " race de fer et d’airain " toute asservie à la recherche du gain. L’issue de cette lutte est double : d’une part l’édiction de lois agraires qui proclament l’appropriation individuelles des terres et l’abolition du collectivisme ; d’autre part, la domination de la caste des guerriers, qui se détournent de l’étude de la vertu et aspirent à l’enrichissement individuel par l’exploitation des agriculteurs. L’image est forte : elle enseigne que, si la tripartition dumézielienne est un fait conaturel à l’état traditionnel, la domination oligarchique des kshatriya, est une décadence qui s’origine dans la disparition du communisme primitif. Il y a donc, à la source de la séparativité anti-traditionnelle, l’émergence de l’exploitation des vaishya par des kshatryia ayant succombé à l’enrichissement et à la domination.

Pire encore, le féodalisme verra ces guerriers ayant sombré dans l’oligarchie et la propriété privée s’associer et s’entendre avec les brahmanes pour asservir le prolétariat des campagnes et des villes, et leur retirer toute possibilité à produire leur propre accès au sacré. Que l’institution guerrière, en l’occurrence royale avec Philippe le Bel, se mette en tête de s’attaquer à l’institution religieuse n’a au fond que peu d’importance. Et le débat pitoyable entre Guelfes et Gibelins, ordination ou adoubement, Guénon et Evola, pour savoir s’il faut rendre le pouvoir aux guerriers de l’empire ou aux prêtres de la royauté n’est qu’un combat d’arrière garde un peu pénible, qui entérine déjà l’avancée de la contre-initiation. Le retour à la tradition ne peut se faire qu’en remettant en cause l’autorité de l’un ou de l’autre sur les serfs et les travailleurs libres. Car la Tradition excluait la hiérarchie sociale, laissant à toutes les classes le pouvoir sur elle-même et l’accès à l’être sans qu’aucune n’exerce de pouvoir sur aucune. La question du pouvoir au XIIème, spirituel ou temporel, n’a pas à être posée en des termes d’autorité (et sur le plan de la puissance effective, il est certain que c’est le prolétariat unifié qui la contient toute entière) car le XIIème siècle est déjà une chute, et il n’y a, à cette époque, plus rien de bons, ni chez les financiers précapitalistes qu’étaient les templiers, ni chez les prêtres marieurs de fortune et de bâtards pour la mafia couronnée.

A partir de là, la société est administrée par un pouvoir politique séparé dans ses vues du pouvoir religieux. L’émergence d’une administration et d’une bureaucratie d’Etat culmine avec le désenchantement du monde et l’extradition des valeurs sacrales du quotidien telles qu’elles peuvent être éprouvées dans la société traditionnelle. Il reste alors à céder ces structures de gouvernement à une oligarchie complètement étrangère aux données de la Tradition, — et ce fut chose faite avec les révolutions bourgeoises française et américaine du XVIIIème siècle. A ce moment la dernière aristocratie, héritière abâtardie des derniers vestiges de l’Art Royal, est boutée hors du pouvoir par la jeune bourgeoisie qui, en s’emparant des biens nationaux s’empresse de confisquer le pouvoir qu’elle arrache au prolétariat des villes et des campagnes. Pour s’assurer la totale mainmise du pouvoir, elle institue le modèle du libéralisme économique. Ainsi la cité n’est elle plus administrée selon les règles transcendantales contenue par le mythe mais par la bourgeoisie dont la seule mesure de la valeur est l’utilité en des termes marchands. Classe quantificatrice, uniquement tournée vers l’accroissement de capital, elle élimine les valeurs de l’héroïsme ou de la piété qui ne rapportent rien, et qui au contraire s’inscrivent dans le régime contre économique du don, de la dépense et du sacrifice. Enfin, elle institue comme valeur suprême le travail, qui est le fond archétypal de la classe populaire et productrice, mais refuse pour elle-même le travail vivant qui est l’Œuvre, et préfère instituer la capitalisation du travail mort des autres, qui est l’accumulation de la richesse gagnée sur l’exploitation des plus pauvres. La bourgeoisie, comme modus vivendi tournée vers l’accumulation de la richesse volée par ceux qui produisent, enfante alors un nouveau genre d’oligarchie. Le pouvoir n’est pas exercé par la bourgeoisie selon des fins morales, — elle en est incapable —, mais à travers de simples données quantifiables, chiffrées, monétarisées. Alors apparaît le répugnant modèle de la démocratie bourgeoise qui installe à la tête de l’Etat ceux-là qui sont les plus aptes à accroître la marge bénéficiaire de la société et à diminuer le déficit d’Etat. L’extension du régime de la marchandise va de pair avec la réduction de l’homme au rang d’esclave au service des objets qu’il doit produire ou consommer. C’est pourquoi l’horizon du libéralisme et de la libre-entreprise n’est pas autre chose que le camp de concentration où la totalité de l’être humain est ramené à une énergétique du coût et du bénéfice. Vivant, il travaille à produire des richesses économiques. Mort, il est lui-même réduit en un bien de consommation courante : bougies en suif humain, lingots de dents d’or, édredon de chevelure humaine.

Pour accroître sa domination, la bourgeoisie invente aussi l’individualisme, qui se construit comme le reflet inversé des normes de la personnalisation transcendantale. En effet, la distinction et les affaires de goût ne sont pas le fait d’un processus de détachement fondé sur une métaphysique de l’existence mais, au contraire, les données de la subjectivité sont issues de la composition artificielle de désirs et de besoins nouveaux, créés de toute pièce pour répondre à l’insatiabilité du marché. A l’opposé du détachement initiatique, le bourgeoisisme invente et fabrique à la chaîne des subjectivités attachées, enchaînées, intéressées, passionnées. Quand il est fait mention des droits de l’homme, on vante avec raison le droit au bonheur de chacun, sans cependant préciser que l’appel des cimes ou le changement ontologique est devenu proprement impossible depuis que l’horizon est borné par cette obligation au bonheur horizontal, eudémonisme qui cerne la singularité humaine afin que pas une de ses aspirations ne puisse être spiritualisée, sublimée, transfigurante. C’est le cas du désir, qui pourrait être, convenablement jugulé et réorienté, un fantastique moyen d’ascension spirituel, et qui devient dans la geste de l’individualisme bourgeois en quête de son bonheur l’objet d’un assouvissement obligatoire, rendu impérieux par les sollicitations du spectacle bourgeois de la consommation/consumation. Il y a donc au cœur du bourgeoisisme une nécrose terrible où la vie est séparée de l’existence, les hommes n’ayant à donner à leur existence que des simulacres d’intensité qui leur sont imposés par le totalisme de la représentation bourgeoise du monde. Et si aujourd’hui le rebelle au bourgeoisisme veut au moins conserver l’indépendance de son jugement, il a fort à faire avec la mise en spectacle permanente de la représentation bourgeoise du monde, de telle sorte que l’on assiste pour la première fois dans l’histoire de l’humanité à une séparation nette et sans recours entre la culture, la vie et l’existence. L’homme moderne assiste, impuissant à la séparation de son existence et des forces de vie, constatant que les forces vitales se réfugient dans certaines formes d’art qui semblent de plus en plus étrangères à son expérience. Réduit au rang de machine vidée du désir qui pourrait le faire tendre vers un ailleurs, cet homme-là, skinnerisé par le bourgeoisisme, est destiné à être le type unique, une fois que tous les failles par lesquelles le changement de régime ontologique peut se faire seront comblées. Alors règneront les temps des cadavres en pleine santé, vaccinés, bronzés, et au sourire éclatant.

§ 3 — La mystification du messianisme prolétarien

Et lorsque le bourgeoisisme laisse la place à sa propre contestation, encore n’autorise-t-il que la parole de ses frères ennemis, marxisme ou gauchisme, lesquels veulent engager le processus révolutionnaire pour restituer la vie à l’existence en mettant à bas le système marchand. Soit, mais la révolution ainsi préconisée veut conserver l’appareil d’Etat afin qu’il soit instrumentalisé par le prolétariat, rendu conscient par ses luttes pour qu’il l’utilise à socialiser les moyens de production. C’est beaucoup espérer du prolétariat dont Marx disait le premier qu’il était d’abord incapable, en période d’exploitation, d’avoir des propres valeurs. Ecrasé par le bourgeoisisme, il ne fait pas autre chose qu’aspirer aux valeurs du mode de vie bourgeois, de telle sorte que ses propres revendications en feront demain le continuateur du mode d’existence qu’il conteste aujourd’hui. Marx prétend cependant que le moment révolutionnaire, parce qu’il permet au prolétariat d’être l’agent de l’histoire, lui fait voir clair à travers le jeu de l’illusion idéologique. Il renverse donc les fausses idoles auquel il adhérait, et peut donc à partir d’une recomposition des rapports de force dans la production, envisager une nouvelle conception de la justice, du bien commun ou de la morale. Soit, nous l’entendons bien, mais peut-il pour autant rendre à sa vie une verticalité où l’appel de la transcendance résonne ? Pas dans le marxisme où toute donnée traditionnelle au sens où nous l’entendions précédemment n’est jamais affirmation de valeurs plus hautes, mais au contraire, fuite dans les nuées des opiacées de la religion. En fait Marx entretient d’une part la confusion entre religion et spiritualité, et d’autre part ne conçoit pas le sentiment religieux autrement que comme une aliénation de masse, alors que dans le cas qui nous concerne, la libération par la transcendance est d’abord le fait d’une singularité qui va en marche vers son propre anéantissement et sa propre destitution existentiale, afin de renaître à son essentialité. Alors la volonté de renverser le bourgeoisisme par une élite avancée du prolétariat – elle-même rangée sous la bannière de l’objectivation et du bourgeoisisme - ne ferait qu’avancer la décadence du monde moderne, et le lancerait plus avant encore vers sa propre perte.

D’autre part, il est notable de constater que le productivisme marxiste, comme le productivisme libéral vantent la course à l’avenir. L’avenir est gros de promesses généreuses, entend-on chez l’un et chez l’autre, comme si c’était de l’imminence de la révolution ou de l’immanence du retour de la croissance qu’il fallait espérer demain une amélioration du statut de l’humanité. Sur cette croyance au progrès, la société traditionnelle est très claire, et, comme le dit si excellemment Schopenhauer, la vie humaine est une faillite. Elle tend nécessairement vers la mort et la dissolution de soi. C’est pourquoi il n’y a rien de bon à espérer de l’avenir, pas plus qu’il ne faut croire en lui. Le pessimisme réaliste de la société traditionnelle, devant le néant de la mort met au point des techniques de transcendement de l’historicité humaine à travers le rite et le mythe, là où la désarmante naïveté marxiste (ou libérale) se lance aveuglément dans l’avenir pour y projeter son bonheur. Il y a là quelque chose d’infantile, nous le disions, mais aussi de dé-ment, au sens étymologique, puisque privé d’esprit. En effet, le bon sens veut que sans attendre nous nous préoccupions de la seule chose qui vaille la peine : la propre néantisation de notre existence. L’insensé du marxisme ou du progressisme libéral est de croire que demain les choses changeront en mieux pour l’homme. Penser à demain sans penser à sa néantisation est une stupidité. Elle est au cœur du marxisme, qui fait ainsi la réponse au libéralisme et renvoient l’un et l’autre à ce qu’Abellio disait être, avec un mépris bien senti : " une bataille d’ingénieurs ".

A notre avis même, mais ça n’est pas l’objet de ce travail, les situationnistes firent de tous les gauchismes, la meilleur critique du monde bourgeois, en insistant d’abord sur sa dimension d’imaginaire et de métaphysique qui englobe désormais la totalité du monde manifesté, jusqu’à la subjectivité des individus. L’analyse est la plus puissante, mais les réponses sont infiniment décevantes en ce qu’elles ne préconisent là encore pas autre chose que la libération quasi instinctuelle du désir, ce que s’empresseront de reprendre les publicitaires dans les années d’après 68. Il eût mieux fallu pour les situationnistes aller au-delà du surréalisme et toucher ce que pressentirent les acteurs du Grand Jeu, la vie mise à nue comme un squelette, pour mener jusqu’à son terme le combat. Mai 68 eût été alors une vrai fête, et les réels tabous bourgeois eussent été vraiment levés : haine du bonheur, haine de la masse, haine de la production, haine de la haine.

Au passage, le slogan de 68, " jouissez sans entrave " n’est pas une invitation à la débauche instinctuelle. Le mot est repris du socialiste utopiste — comme diront les marxistes — Fourier, qui, avant d’être socialiste ou utopiste, est hermétiste et franc-maçon. Sa théorie des passions est très intéressante en ce qu’il invite à leur libération, sous la condition du postulat selon lequel ils sont l’émanation de la volonté divine. Il a là quelque chose à méditer qui n’a plus à voir avec la passion animale — n’en déplaisent aux fils de pub, mais avec la force d’âme faisant un avec la force de vie qui irrigue le cosmos. En une allégorie hermétiste, nous pourrons dire que l’utopisme fouriériste cache une philosophie de la volonté où la volonté de l’homme accompagne et s’accouple à la force vitale du monde. C’est, on l’a compris, un très fort message hermétique, qui veut faire de l’initié des temps nouveau celui qui a capté en lui l’essence du monde, le spiritus mundi, et grâce auquel il peut ensuite accomplir sa propre héroïsation, sa propre royauté. Qu’en auraient dit les manifestants de mai 68 si sur les murs de la Sorbonne, les situs avaient bombé : " Non à la mort ! Nous exigeons la libération inconditionnelle de notre camarade l’immortalité ! "

§ 4 — La bêtise crasse du fascisme

Devant ce constat sans appel, certains appelleront de leurs vœux le retour d’un dictateur mettant fin aux errements de la bourgeoisie, et instaurant un Etat fort qui pourra imposer l’autorité spirituelle qui manque au corps social par une reconstruction totale de l’existence (c’est l’enjeu du totalitarisme et de l’impérialisme évolien). Il s’agit là d’une illusion de plus à verser au dossier des griefs contre la modernité. En effet, la société traditionnelle tient parce qu’elle offre à tous les membres qui la constituent des voies de salut par des initiations de métiers adaptées à chacune des classes qui la composent, organisées de manière organique. C’est-à-dire que la constitution sociale est analogique à la constitution cosmique. Y a-t-il alors une autorité étatique dans la structure traditionnelle ? Non, il faut le souligner sans ambiguïté. En effet, l’Etat apparaît assez récemment dans l’histoire humaine comme un ensemble institutionnel qui encadre et contient le corps social à l’intérieur de limites qu’il serait spontanément tenté de dépasser, et c’est là qu’il apparaît dans toute son ambiguïté. C’est en effet que la structure d’Etat apparaît comme un principe censeur et correctif qui jugule ce qui se passe dans la sphère sociétale, mais qui lui est extérieur. Or comme dans la société traditionnelle, ce qui advient au corps social est légitimé par une sorte de fatum cosmique, alors le correctif imposé par l’Etat est compris comme une pression artificielle, anti naturelle mais aussi contraire à l’ordre voulu des dieux.

Nous en voulons deux preuves à travers les deux caractéristiques fondamentales de l’Etat : premièrement, l’Etat a le monopole de la violence, comme dit M. Weber, c’est-à-dire qu’il est le seul à pouvoir utiliser la violence contre la société, sans que nul dans la société n’aie la possibilité à recourir à l’exercice du droit privé du glaive. C’est-à-dire que par sa genèse, l’Etat se met dans une situation de force et de coercition par rapport à la société. Secondement, l’Etat fonde toujours historiquement la légitimité après la légalité. C’est-à-dire que ce recours à la violence que l’Etat exerce contre le corps social, il l’inscrit ensuite dans le régime constitutionnel puis argue du fait qu’il coïncide avec la morale afin d’éviter les contestations de la législation nouvelle qu’il invente. De telle sorte que, en raison de ces deux éléments, l’Etat est à la fois le juge et le parti dans une aventure de pouvoir dont l’enjeu est le contrôle de la société civile, à son insu et malgré elle. Ce qui veut donc dire que l’apparition de l’Etat va de pair avec la perte de la naturalité ou de la valeur cosmique de la société, puisque l’Etat entend bien ne pas s’en satisfaire, la corriger et le reconstruire selon sa volonté, sans hésiter à recourir à la violence s’il le faut. En conséquence de quoi, la première des subversions de la société traditionnelle apparaît au moment où celle-ci se voit chapeautée d’un Etat qui la régente selon des principes qui lui sont extrinsèques. L’Etat apparaît après la défaite des Races d’Or et d’Argent contre les Races de Fer et d’Airain qui l’inventent pour justifier de la confiscation des terres et de la violence qu’ils exercent contre les agriculteurs. C’est historiquement une donnée confirmée par la paléographie : l’Etat vient avec l’arpentage, la propriété privée, et la guerre. Avant même le XIIème siècle, avant le XVIIIème siècle, le fait que l’Etat soit apparu, — et qu’il se soit définitivement affirmé sans doute avec l’empire romain et le christianisme contre le fédéralisme tribal celte —, dès le IVème siècle, est l’un des signes de la chute de la société traditionnelle. C’est d’ailleurs tout l’enseignement de l’ethnologie moderne — on pense notamment à P. Clastres — que d’avoir su mettre au jour des sociétés sans Etat et qui sont justement des sociétés traditionnelles. Pourquoi les sociétés traditionnelles n’ont-elles ainsi nulle part de pouvoir centralisé et institutionnalisé ? Pourquoi la société traditionnelle est-elle an-archique ? Parce que chacun des membres du clan ou de la tribu donne spontanément son assentiment à l’organisation sociale. Et pourquoi y a-t-il l’acceptation des données sociales ? Parce que le moindre geste du quotidien, le plus modeste acte de socialité est recouvert et pénétré d’une dimension sacrée indéniable, de telle sorte que chaque individu, au quotidien, dans sa pratique la plus ordinaire s’oriente métaphysiquement dans un cosmos qui lui laisse place et qui sublime le moindre de ses gestes pour l’inscrire dans une geste héroïque, magique et sacrée. Alors l’ordre social n’est pas considéré comme à changer puisqu’il offre l’opportunité à tous, en tout temps et en tout lieu de pratiquer le retour à l’être. C’est pourquoi le correctif que serait l’Etat réordonnateur d’une société écartée des normes cosmiques et naturelle devient inutile dans les sociétés traditionnelles.

Il y a apparemment quelque chose de paradoxal à considérer que la société traditionnelle est anarchique. En effet, la tradition est l’axe qui renvoie à un au-delà du temps et de la mort. A ce titre, comme l’a bien signifié l’ethnologie, toute société traditionnelle est aussi archaïque, c’est-à-dire qu’elle s’enracine dans un archê, une racine, une ancienneté. L’anarchie de la société traditionnelle ne doit pas être entendue en des termes métaphysiques, mais lorsque l’Etat, émanation temporelle qui lutte contre son propre dépérissement se fait passer pour la racine très ancienne, légitime et immémoriale, naturelle et cosmique, c’est une usurpation d’identité. L’Etat est l’outil d’oppression du sacré des classes laborieuses ; il est d’invention récente, et ses prétentions à être une archê immémoriale doivent être combattues. C’est à ce titre qu’on ne verra pas, dans les sociétés traditionnelles d’Etat et c’est pourquoi il n’en faut pas. Avec l’Etat vient le désenchantement, la bureaucratie, la mort des mages enterrés sous les autoroutes et la dissolution des âmes dans la grande paperasserie.

Les deux seuls auteurs d’ésotérisme politique qui valent la peine, Evola et Guénon, n’ont pas compris cela et ont pensé l’Etat — plus exactement le représentant de l’Etat — comme pontifex, c’est-à-dire comme celui qui fait le pont entre le monde des hommes et le monde divin. L’idée, originée dans une nostalgie féodaliste, néglige le fait que l’Etat est une invention récente qui apparaît, dans le meilleur des cas avec la sédentarisation des tribus itinérantes, parce que la division du travail incite les riches — prêtres et guerriers — à forcer les pauvres — producteurs — à travailler. A cet instant, le prolétariat dominé socialement par l’Etat se pense aussi dominé spirituellement par les initiations chevaleresque et sacerdotale. Il lui apparaît que le peuple n’est pas apte, cosmiquement, à l’autogouvernement. Ses initiations de métier réservent donc l’Art royal aux guerriers et aux prêtres. Cette perversion historique qu’est la naissance de l’Etat et la domination des guerriers et des prêtres a induit une modification des rituels initiatiques des sociétés de métier qui firent disparaître de leur apprentissage spécifique l’Art royal comme moyen de ne plus obéir et de se pouvoir commander à soi-même. On retrouve cependant des réminiscences de cette opérativité bien réelle dans l’Art royal maçonnique, encore qu’il faudrait savoir combien de Maçons apprennent en Loge à se couronner eux-mêmes.

Par conséquent, tout renforcement du pouvoir d’Etat se fait au détriment de l’organisation — au sens d’organique — de la société. Et l’accentuation du régime de contrainte sur le corps social, l’extension du régime bureaucratique — grands Etats modernes — ou du régime policier de censure ou d’autocontrôle, tout cela ne peut aboutir qu’à accroître au cœur du corps social le sentiment d’une faillibilité, d’une immaturité, d’une incapacité à se soucher sur les plans métaphysiques. Quant à croire que la réorientation métaphysique des individus qui composent la société puisse se faire malgré eux à travers l’exercice de la violence d’Etat, c’est une niaiserie, car on ne peut pas être contraint à la sagesse, pas plus qu’au détachement. Il ne peut y avoir de modèle politique qui rende la tradition qu’à la condition qu’il ne procède pas par la violence sur la structuration sociale. On ne peut décréter d’en haut, à coup de trique ou de circulaire l’accès aux dieux...

C’est pourquoi l’idéologie fascisante, antirépublicaine qui voudrait se défaire de la modernité et du bourgeoisisme en restituant l’empire ou le papisme n’est qu’une impasse parce que le papisme ou l’impérialisme conquérant d’un Etat dictatorial sont déjà des voies substituées (3).

§ 5 — Néo-carbonarisme et dépôts initiatiques

Nous avons vu plus haut que les hommes absolument différenciés circulent indifféremment d’une classe à l’autre. Or, les âges noirs sont les plus incertains pour les accès à l’être qui se referment au fur et à mesure des avancées du bourgeoisisme. Et sans doute n’y a-t-il en Occident plus trop de temples au toit crevé par lequel contempler les étoiles. Les églises ne méritent pas même qu’on en parle ; le Compagnonnage peut encore peut-être en être un ; la Maçonnerie aussi. Mais, en ces temps où la persécution menace toujours l’Asile des sages, les Connaissants d’Abellio, les Immortels du tao ou les Adeptes de l’Art auront à confier leurs dépôts dans des sanctuaires que méprisera la masse et l’élite, comme ils le firent en cachant les arcanes de la Haute Science dans les farces de Rabelais ou les picaresques aventures de Don Quichotte. C’est pourquoi le réveil de la Charbonnerie peut être une aubaine en ce que, sitôt qu’elle sera réactivée, elle attirera par devers elle autant de bouchers célestes que de voleurs minés par la traque, autant de romanichels voleurs de poules que de sincères cherchants allant aux limites extrêmes de ce que l’initiation de l’Occident noir peut leur conférer. C’est cet environnement qui sera propice pour y déposer les Arcanes en attendant que le cap soit passé. Aussi devra-t-on déjà fortifier les deux grades symboliques, puis élaborer un système de hauts grades (il y en avait cinq dans la Charbonnerie de métier italienne) qui seront les conservatoires de la tradition. Ainsi, au moment de la fin du comput, on peut raisonnablement espérer que ce dépôt, méprisé, décrié, ridiculisé pourra passer intact de l’autre côté et servir à reconstruire sur les ruines de la modernité.

Enfin, toute initiation, en tant qu’elle est expérience singulière et intime de sa mort, doit pouvoir aussi apporter quelque chose à l’impétrant. Si le carbonarisme militant — militaire ? — que nous décrivons ici est une opportunité métaphysico-politique, s’il est un asile sûr pour la transmission de rituels de hauts grades, il est en plus pour le carbonaro un moyen de foudroiement excellent.

Le néo-carbonarisme est porteur de valeurs qui consacrent l’auto-héroïsation du carbonaro intégral. Sur ce point, il convient de rappeler que l’hermétisme traditionnel paraît être d’abord une technique de captation du menstruum universale par lequel se peut faire la régénération intégrale de la nature, réintégrant ses qualités ontologiques, et échappant à la peccabilité inhérente à sa nature manifestée. Les techniques opératoires de l’Art d’Hermès ont pour fonction la recherche d’un pouvoir — au sens où le sorcier traditionnel est un homme de pouvoir, même s’il n’exerce pas de responsabilité politique (4) —, du pouvoir qui préexiste à la forme et qui en est la cause et la source. C’est pourquoi, si la voie héroïque (5) est la manifestation objective de la volonté et de la puissance — est puissant celui qui peut néantiser ce qui n’est pas lui —, alors elle a beaucoup d’analogie avec l’hermétisme traditionnel dont la fonction semble bien d’actualiser la puissance d’une personne en descendant graduellement jusqu’à la racine pivotale où elle est cause d’elle-même (6). La production d’un certain type d’initiés comme héros produits par leur propre volonté dans l’épreuve de l’action, production déterminée par les spécificités des rituels carbonari que nous proposons, est compatible avec l’Art d’Hermès, et c’est pourquoi nous pensons qu’à ce titre, il y a place, dans les futurs hauts grades carbonari pour de tels dépôts.

En effet, le carbonarisme peut être une voie de l’action, comme expérience réalisatrice, non limitée aux domaines des mystères, mais heureusement destinée à mettre en œuvre une praxis pour un monde où tous les accès au mystères sont obturés, où seules ruines et cendres demeurent. Le carbonarisme, comme voie noire, disions-nous, peut être une technê adaptée à ceux qui sont passés au stade du nihilisme existentialiste, mais l’ont transcendé dans la positivité du nihilisme du nihilisme. L’initiation peut être acquise, dans un monde agonistique, par la voie héroïque de la transgression.

Or, quelle est celle-ci ? D’abord, elle doit passer par cette révolte métaphysique sur laquelle nous avons longuement insisté et qui doit être au cœur de l’Apprentissage carbonariste. Ensuite, les motifs mêmes qui avaient implicitement nourris cette révolte disparaissent, se dissolvent et deviennent illusoires pour le type d’homme nouveauté ressuscité par le grade de Maître (7). Si l’homme moderne, étourdi et effrayé par le vide métaphysique qui cerne de toute part sa solitude, se réfugie dans les systèmes réconfortants et illusoires des montreurs de marionnettes et des démagogues de tout poil, l’initié traditionnel se passe des opiacées et des valeurs de substitution, parce qu’il porte en lui sa propre norme spirituelle et transcendantale.

Alors, à cet instant, l’initié au Noir de charbon s’ouvre à cette essence absolument étrangère en lui, absolument indifférente aux conditionnements de toute sorte, nature propre, source obscure et inconnaissable de laquelle tout procède, force primitive et primordiale et volonté pure et qui coïncide avec sa nature profonde. Alors l’initié revenu à une personnalité transcendantale, atomique et imputrescible est-il lavé des impulsions secondaires de son caractère. Mais cette rencontre avec le Soi de soi ne se peut faire qu’au terme d’une épreuve, ou d’épreuves, grâce auxquelles l’homme se lave de lui-même, se détache de sa fonctionnalisation existentielle ou sociale, immanentiste et naturaliste, et coïncide avec son Centre. Les épreuves conduisent l’homme traditionnel à passer au feu ronflant et tournant qui le font se détacher de lui-même, à ne fuir plus aucune expérience, à tout embrasser du monde sans s’attacher à rien, pas même à soi. C’est cette ouverture au monde, comme fin et comme moyen du détachement transpersonnel qui peut être expérimenté à travers l’action subversive proposée dans le carbonarisme, et qui produit un nouveau style d’homme passé par les sept laveures du feu du baptême et permet la fusion avec une forme qui préexiste à l’être. Ce " réalisme héroïque " immerge l’homme traditionnel dans le monde, au-delà du pathos misérabiliste, dans une sorte de surréalisme pratique. Cet extrême dénuement, ce détachement qui fait que la voie suivie est celle qui n’en est plus une, voilà la voie des madjûb, des jongleurs, des chemineaux et des parias.

§ 1 — Recrutement

Il y a sans doute quelque chose de gênant à vouloir penser le carbonarisme à la lumière de l’actualité sociale ou dans une optique détestable qui serait celle du recrutement. En effet, rien, par définition, ne peut prédisposer l’initié à sa propre initiation, puisque l’initiation est le contact avec le non-conditionnné. Il ne peut être donc recruté, puisque c’est de lui que vient la force à laquelle il est initié. Mais le carbonarisme dont nous parlons procède par étages. Et s’il y a besoin d’initiés, au sens non-conditionné du terme — sur lesquels nous ne pouvons rien dire — en revanche, il doit exister aussi des enveloppes externes, et des couches successives de sympathisants ou de militants, pas nécessairement initiés au sens traditionnel du terme (1), mais nécessaire sur le plan stratégique et tactique. Bakounine, le leader anarchiste aux trente-cinq années de Maçonnerie croyait simultanément à une révolution prolétarienne, de masse, constituée par les innombrables bataillons de travailleurs formés sur le front de l’anarcho-syndicalisme, et en une révolution que nous oserons qualifier de synarchique (2), organisée par un très petit nombre d’hommes au niveau européen — il en voulait 400 — initiés en Loges maçonniques (3), impeccable du point de vue de l’ardeur et de la morale. Disons que nous souscrivons aux vue du géant russe et que nous parlons recrutement lorsque nous réfléchissons aux relais civils et profanes.

En Europe, l’émergence en décembre 1995 d’un pôle de contestation sociale opposé à la logique du marché, l’apparition et l’extension d’un mouvement en appelant à la désobéissance civile devant l’iniquité des lois anti-immigrés, la lutte pour les sans-papier, enfin le récent mouvement de revendication des chômeurs, alors interdits de parole dans l’espace citoyen, l’émergence d’une contestation radicale paysanne internationaliste et anti-mondialiste, toutes ces initiatives citoyennes signifient que la mondialisation ultralibérale ne se fera pas sans une opposition politique. Il existe donc bien une opposition, qu’il faut bien qualifier de gauche, et c’est le premier point. Second point, c’est que cette opposition sort enrichie de l’expérience désastreuse des années de " socialisme " : sur toute l’Europe la " gauche " sociale démocrate a fait une politique dévastatrice sur le plan social, politique que la droite était incapable de produire elle-même, de telle sorte que cette opposition de gauche ne se retrouve plus dans le parlementarisme socialiste et dans les partis et les syndicats de la gauche institutionnelle. Il y a donc possibilité pour le carbonarisme de trouver dans ce front du refus de la mondialisation marchande des énergies qui n’auront pas été détournée de la cible par la récupération des institutionnels de gauche. Ce sont à eux, qui sont dans le Maquis de gauche, qu’il faut s’adresser pour composer l’enveloppe externe du carbonarisme. Ils se trouvent à la campagne dans l’écologie paysanne contestataire, à la ville dans les coordinations politiques spontanées et autogérées, hors de tout appareil.

§2 — Politique

Il n’est pas certain qu’il y ait d’ailleurs aujourd’hui une issue politique au malaise de la culture occidentale. Sans doute même faudra-t-il l’épuisement définitif de toutes les manifestations de l’Occident pour que l’humanité puisse envisager la possibilité du retour à l’essentiel. Nous laissons ici à chacun l’estimation des chances de réussite d’une subversion politique dont on a bien vu que, même si elle est une peut-être aporie sur le plan stratégique, elle n’en demeure pas moins une voie héroïque, c’est-à-dire une voie pratique de l’action par laquelle le geste juste doit être accompli, indifféremment de son issue. Confucius disait de la conduite de l’Etat qu’elle devait se faire comme on fait frire un petit poisson. Nous pourrions dire que la subversion carbonariste et le militantisme radical qu’elle exige doivent être faits avec autant d’application qu’une cérémonie du thé, l’allumage des flambeaux, la conduite d’une motocyclette ou la chasse aux filles faciles dans une mauvaise boîte de nuit.

Pour autant, s’il faut décrire à gros traits le projet politique de cette (im)posture métaphysique, nous dirons qu’il cherche la destruction du bourgeoisisme pour ouvrir les accès à l’Etre. La destruction du bourgeoisisme a déjà été étudiée dans le détail, elle exige la destruction de l’oligarchie capitaliste, et, en retour la réappropriation commune des moyens de production. Cela se complète de la réouverture des voies vers la transcendance, à travers la recomposition d’initiations prolétarienne, guerrière et sacerdotale qui ne soient plus hiérarchisées. La question se pose de savoir s’il peut exister encore une initiation de producteur opérative dans un monde post-industriel tourné vers le virtuel et le tertiaire ; s’il peut exister une voie du guerrier dans une civilisation de la masse ou la quantité fait loi sur l’aristocratie spirituelle ; s’il peut exister un sacerdoce dans une civilisation pour laquelle la resacralisation est comprise comme bien-être infra-psychologique et une fuite des épreuves. Nous ne cachons pas qu’il y a là aussi du travail à faire, un travail considérable qui exige une collaboration des trois dépôts, ce qui pourra peut-être se faire sur le territoire neutre de la Vente carbonariste. Car le carbonarisme, comme voie noire des en-dehors ne peut pas, ontologiquement autant que déontologiquement, promouvoir des systèmes structurants nouveaux. Mais son refus du cautionnement, et son révolutionnarisme intégral peut en faire ce no man’s land en lequel peuvent se réunir des Maîtres des trois Varna, tous lucides sur la fin des temps et sur la valeur de la détermination carbonariste, pour élaborer ensemble des stratégies de réveil des voies d’accès à l’Etre. Nous pensons que le carbonarisme forcera naturellement au respect les meilleurs d’entre les initiés de métier, de combat et de foi, qui verront en lui l’allié intransigeant permettant de se hisser hors de l’idéal animal. Mais le projet carbonariste n’a bien sûr ni la prétention, ni la possibilité d’offrir ce que les autres doivent offrir. En sus donc de son œuvre de subversion, l’hospitalité initiatique carbonariste doit être absolue et intransigeante avec elle-même. Il devra toujours y a voir l’eau, le drap, le sel, le miroir et le feu à offrir aux Voyageurs.

La philosophie des Lumières nous a rendu tributaire d’une conception rationnelle du politique. Il est évident, et il ne faut pas revenir là-dessus, que c’est par l’exercice de la raison que les droits de l’homme se sont constitués et qu’ils ont permis de s’échapper d’une politique fondée sur la proximité et le mimétisme, pour asseoir l’idée d’un citoyen qui doit rester mon égal, malgré l’antipathie spontanée que je puis ressentir à son égard, s’il n’est pas " comme moi ". L’universalisme qui donne à tous les hommes, quelle que soit leur origine, sociale, culturelle ou ethnique, la même valeur de droit, cet universalisme là n’a pu se constituer qu’en renonçant progressivement à une philosophie politique de l’affect, de l’identitaire. Pour cela, il a fallu renoncer aux sentiments, et mettre en usage la raison qui est la seule faculté rendant possible la généralisation, et concevant l’homme comme dégagé de la partialité du clan, de la race ou de la classe. Lorsque l’idée d’un citoyen voit le jour, alors l’égalité enfin peut s’enraciner dans l’humanité, perçue comme un genre unique, malgré les différences de fait entre les individus et les groupes qui la constituent. Cependant, ce recours à la raison a entraîné les hommes d’après le XVIIIème siècle (dont nous sommes) à croire que c’était la vie politique elle-même qui était agie par des forces rationnelles. Il faut ici le répéter : la vie politique primitive n’est pas rationnelle. Les hommes agissent d’abord en politique en mettant les valeurs de la passion, de l’émotion, du sentiment. Ils sont ainsi guidés par une fausse spontanéité, qui est le pur jeu des forces affectives qui bougent en eux et qui les animent sur l’échiquier politique. Le moralisme des Lumières a très vite condamné ce recours à une morale du sentiment dans la politique, et il a bien fait. Mais il a oublié que l’on ne peut, par un décret de l’esprit, détruire ce qui existe. Aussi la philosophie politique moderne, laïque, désacralisée et rationaliste oublie-t-elle trop souvent la place des sentiments et des passions dans la vie politique : elle ne les voit que comme des adversaires qu’il faut supprimer. C’est sans doute une erreur, car, en refoulant la force vitale de ces instincts sociaux, en interdisant absolument leur manifestation, elle s’interdit de les comprendre et risque de recevoir de plein fouet leur réveil sous la forme d’une barbarie redoutable. S’il faut effectivement rationaliser la vie politique, il ne faut pas pour autant croire que l’on en finit ainsi avec la vie profonde et mouvante des imaginations et des passions politiques. Les oublier, c’est les rendre sauvages, et s’exposer plus dangereusement encore lorsque les tribuns et les démagogues les réveillent. D’autre part, croire que la rationalité pure suffit en politique est méconnaître les faits historiques. Pour qu’une idée voie le jour, pour qu’elle se manifeste dans la chair de l’histoire, il faut qu’elle soit possédée, investie, animée par la passion politique. C’est là ce qui est trop négligé par l’héritage des Lumières. La vie des images et des mythes politiques ne doit pas avoir la suprématie en politique, mais elle ne doit pas être non plus négligée et refoulée. Elle doit devenir le moteur puissant de l’action politique, guidé par la vigilance et la lucidité rationnelle. Aussi l’idée politique ne peut elle s’incarner dans les faits qu’à la condition qu’elle soit juste (fondée par la raison) mais aussi qu’elle soit le point de focale d’énergies passionnelles, de rêves collectifs, d’imaginaires sociaux qui travaillent sans cesse au fond de l’âme humaine. C’est pourquoi, à titre d’exemple, l’Europe telle qu’elle est pensée par les eurocrates sera un échec retentissant, parce qu’elle est bien fondée rationnellement, à partir de données mathématisables issues des spéculations des économistes, mais parce qu’elle n’est pas une Europe fantasmatique, sur laquelle convergeraient les imaginations et les mythes des peuples européens. En revanche, la République de 1792, notamment quand elle se heurte à l’alliance des monarchies européennes l’année suivante à Valmy, cette jeune République-là arrive à synthétiser les exigences transcendantes de la raison, mais coalise les énergies et les passions politiques autour du drapeau tricolore. Ainsi, l’idée de nation au XVIIIème siècle devient-elle exemplaire à ce titre, parce qu’elle a su unir contradictoriellement passion et raison, et, par le fait vital, incarner l’idéal. Les réformes politiques durables ne peuvent donc subsister qu’à la condition qu’elles s’enracinent profondément dans des mythes qui sauront cristalliser la ferveur populaire et ainsi animer l’idéal.

Maintenant, qu’est-ce qu’une société initiatique ? Le plus important n’est pas qu’elle soit secrète, mais qu’elle soit initiatique, c’est-à-dire qu’elle donne à ses nouveaux membres des références mythiques et symboliques qu’ils auront en commun avec le reste des autres initiés. Pour ce faire, la société initiatique dispose de deux caractères propres : elle pratique un rite et transmet un mythe fondateur. Le mythe fondateur est ce par quoi la société justifie de son existence, et explique sa raison d’être au monde. Mais ce mythe fondateur ne se donne pas par le biais de la raison ou de l’analyse, mais par le biais du rite, c’est-à-dire à travers une cérémonie théatralisée où sont conviées des images fortes, des symboles, des archétypes puissants. On croit communément, à propos des sociétés initiatiques, qu’elles sont engluées dans le mythe, et qu’elles sont imperméables à la modernité. On croit aussi que l’initiation est une manière de fusionner avec l’esprit du groupe, et d’y perdre en somme son individualité. Or, c’est méconnaître un fait de l’histoire récente : que les sociétés initiatiques réelles qui subsistent dans l’Occident moderne, celui d’après les Lumières, ces sociétés initiatiques ont elles aussi opéré cette réforme qui les sépare de la révélation, et les ouvre à la rationalité, débattante et individualisante. Si, dans les sociétés archaïques ou traditionnelles, la société initiatique reçoit son mythe directement des dieux, si elle se constitue à partir d’une révélation, par la parole d’un prophète ou les récits d’un Grand Ancêtre, les sociétés initiatiques modernes ont leur mythe fondateur énoncé par des hommes. Ainsi la Franc-maçonnerie dite moderne, de 1723, édite-t-elle ses nouvelles Constitutions, rédigées par des hommes — notamment Anderson et derrière Désaguliers — où le mythe fondateur est annoncé clairement : la Franc-Maçonnerie sera ce centre d’Union en lequel des hommes différents pourront fraterniser, dans leurs différences. Ce qui veut dire alors que le mythe originel d’une société initiatique moderne peut être produit par les hommes et devenir aujourd’hui, par le fait, le résultat des efforts de leur raison, comme ce fut le cas pour la Franc-Maçonnerie spéculative. Donc, une telle société initiatique peut se donner un projet politique rationnel, et à ces fins, engager et mettre en œuvre des images et des symboles qui font appel à toute cette vie nocturne de la conscience. Ici sont conviés les outils du rite. Alors l’énonciation d’un projet rationnel et universel à travers le mythe fondateur se double d’une cristallisation de l’imagination active par le rite. Le projet rationnel est donné aux initiés en des termes non rationnels, ce qui facilite l’imprégnation des membres, puis le thème s’étend ainsi des membres de la société initiatique jusqu’à la société civile par une sorte de capillarité, ou comme une nappe souterraine s’étendant sous le niveau de la terre, et irriguant bientôt les racines de tous les arbres de la surface. La société initiatique moderne qui se donne un projet politique rationnel ne doit jamais renoncer à l’universalisme de son mythe fondateur, car il en va de la morale. Mais elle ne doit pas non plus renoncer au rite par lequel elle rend vivant et énergise l’idéal rationnel auquel elle croit. Si ce n’est pas le cas, la société, d’initiatique, devient seulement une société secrète, substituant à l’enveloppe imagée du mythe un pauvre masque de secrets et de codes de conspirateurs. Une telle société secrète n’a aucune valeur, pas plus en tout cas que les spéculations creuses de théoriciens politiques sans âme. Ce fut le cas de la création de Buchez qui, ourdissant des complots contre les Bourbons au début du dix-neuvième siècle, récupère en 1821 les rituels de charbonnerie italienne, et les vide de leur substance rituelle, en les déchristianisant, et en passant à la trappe leur charge hermétique. Il souhaite ainsi constituer une nouvelle société secrète politique, et la Charbonnerie dont il dénature les rituels devint résistance secrète contre les occupants autrichiens. Mais il perd en même temps que les rituels la matière onirique par laquelle le mythe fondateur se densifie et se corporise dans l’esprit des affidés puis dans les sociétés qu’ils fréquentent. En outre, avec ses coreligionnaires, il énonce avec légèreté ce que nous appelions le mythe fondateur, c’est-à-dire que les Bons Cousins Charbonniers qui se réunissent sous son égide ne savent pas trop pourquoi ils se réunissent : certains pour la patrie, d’autre pour l’Empereur, d’autre enfin pour la Sociale. La Charbonnerie française de Buchez est donc bien une voie substituée, car son projet rationnel est mal bâti, et sa charge rituellique désamorcée par une laïcisation mal comprise qui fit perdre à la Charbonnerie une part réelle de son opérativité sociale.

On voit où nous voulons en venir : les initiés peuvent avoir un rôle politique éminent, et réciproquement, il peut y avoir une action politique efficace menée par des cénacles d’initiés, s’ils énoncent un modèle universaliste, moral donc rationnel ; et s’ils savent lui apporter la chair des rites. Ils le rendent visibles par les voiles de l’allégorie et du mystère. Ils en font un objet attractif, et le secret et le mystère dont il s’orne, paradoxalement, ne le cache pas, mais le rend plus désirable et plus fascinant. Et les images par lesquelles il s’avance le rend plus magnétique encore. Aussi les initiés ne sont-ils pas des éminences grises manipulant à leur insu des élites naïves ou des masses ignares, mais ils sont parmi les hommes de leur temps, les plus aptes à animer, à donner une âme, à la politique. Il ne faut donc pas donner aux initiés le rôle romantique et naïf de comploteurs de l’ombre. Au contraire ils sont à un moment historique donné, les plus perméables des hommes aux mythes dominants la société civile. Ils sont les plus imprégnés des imaginations politiques, parce qu’ils les vivent, parfois à leur insu (la chose doit être soulignée) dans le théatre du rite. Les initiés ne sont pas les initiateurs politiques. Ils ne sont pas ceux qui inspirent. Ils sont inspirés par la philosophie politique dominante, par la mise en symboles et en images qu’ils font dans leurs cercles. Les sociétés initiatiques ne fécondent pas un corps social amorphe et privé d’intelligence. Les sociétés initiatiques sont les premières à pressentir les passions politiques parce qu’elles ont tout l’attirail symbolique et rituelique pour le dire dans la langue de l’imagination. Les passions politiques qu’elles pressentent et qu’elles arrivent à désigner dans le corps social, elles sont les premières à les subir de plein fouet, parce qu’elle y sont très sensibles. Les lieux d’initiation sont donc des laboratoires sociaux, non pas parce que s’y ourdissent les complots révolutionnaires et parce que les gouvernements provisoires s’y répartissent les ministères, mais parce que ce sont les premiers où s’expriment la sensibilité, l’affect, l’ambiance du siècle. Canalisant la sensibilité du siècle, l’imaginaire de la rue, les initiés ne sont donc pas ceux qui fécondent un peuple amorphe. Au contraire, ils sont fécondés par la vitalité d’un peuple qui rêve à voix haute dans la rue, sans le savoir. Ils interviennent comme des baromètres de la sensibilité et des passions politiques. Leur devoir est alors d’accompagner ces passions politiques qu’ils ont pressenties vers un projet qu’ils savent universaliste. Leur capacité est aussi d’alimenter en images et en mythes la rêverie populaire pour que celle-ci ne s’épuise pas avant d’atteindre au but. En somme, les initiés ont donc un double devoir politique. Ils captent les énergies vitales qui sillonnent, irriguent et fécondent le peuple, ils les identifient et les pressentent avant tout le monde parce qu’ils ont l’expérience imaginative et symbolique préalable (rite). Ensuite, ils doivent accompagner ces forces vitales et qui cristallisent les passions populaires dans le sens d’un projet politique noble et respectable (mythe).

§ 3 - Stratégie

La finalité du néo-carbonarisme est le retour à l’unité de l’être. Son objectif est le renversement du bourgeoisisme comme économisme, politique et représentation du monde. Mais la fractalité de la domination bourgeoise fait que, aujourd’hui, il n’est plus possible de croire que la destruction de l’Etat bourgeois suffira pour désarmer cette bourgeoisie, parce que la capillarité de la diffusion des valeurs de la domination est telle que le bourgeoisisme, comme représentation du monde, réapparaîtrait, même sans la structure répressive policière d’Etat, dans toutes les âmes séparées, sur toutes les lèvres, et dans toutes les classes. C’est pourquoi l’activisme politique carbonariste ne peut se réduire à une simple lutte politique où il faudrait renverser ou s’emparer du parlement. De telle sorte que l’insurgé d’aujourd’hui qui voudrait positionner ses luttes par rapport aux seules structures oppressives politiques ferait une grave erreur. Le coup d’Etat, comme objectif politique du carbonarisme nous renverrait aux illusions de la dictature du prolétariat ou d’une nouvelle aristocratie dont on a vu qu’il ne permet pas de rendre à la société les pratiques ordinaires et coutumières qui sacralisent l’existence et l’orientent vers l’Etre. La destruction de l’Etat, prônée encore aujourd’hui par d’archéo-anarchistes désespérants de bêtise est effectuée, sans bombe ni slogans par les trusts internationaux. Croire donc que le bourgeoisisme sera détruit avec la superstructure d’oppression est une illusion, car le bourgeoisisme travaille lui-même à dissoudre la structure d’Etat républicaine. Mais cette dissolution de l’Etat régulateur du marché pourrait mettre en danger le capitalisme puisqu’il n’y aurait plus cette structure oppressive d’encadrement des opprimés. C’est la raison pour laquelle la guerre politique du néolibéralisme est mené sur deux fronts simultanément : d’une part, détruire l’Etat républicain perçu comme un frein au profit privé, d’autre part dresser les consciences individuelles pour qu’elles intègrent la domination marchande et que cela soit leur seconde nature.

Il est donc vain d’opérer des manœuvres militaires qui aspirent à détruire le capitalisme dans sa réalité matérielle et technique en frappant l’Etat bourgeois, sa milice policière ou son encadrement d’entreprise, parce que le contrôle du capitalisme est rentré dans les consciences et que celles-ci, privées de la censure, exerceront sur elles-mêmes l’auto-contrôle qui leur interdira l’accès spontané à la réintégration et à la naissance éternelle. La chose est confirmée par la lutte d’Action Directe qui échoua parce que ces militants voulaient, en tuant quelques individus instrumentalisés par le capitalisme international, éveiller les consciences prolétariennes. Or, ce fut vain, et l’on assista même à des manifestations spontanées de soutien et d’apitoiement des esclaves pour leur maître ! Il faut donc envisager non point des actions militaires terroristes au sens tactique du terme qui voudraient supprimer tel responsable de brigade ou tel banquier ou tel industriel, mais plutôt des actions qui visent à frapper ces consciences asservies. Ce n’est pas tant les maîtres qu’il faut supprimer que les esclaves.

Quoi faire alors, étant entendu que le pouvoir bourgeois n’est pas tant un pouvoir politique qu’une réductions des consciences à leur seule horizontalité ? Il est alors souhaitable d’engager la lutte et la subversion sur les masques et les marques symboliques du pouvoir bourgeois. Les manifestations objectives du pouvoir bourgeois (lutte des classes, système juridique de répression, vidéosurveillance et asservissement du travail) ne sont que les lointaines conséquences de l’extension maximale de sa représentation mentale. La représentation bourgeoise du monde s’est aujourd’hui réalisée et incarnée, elle s’est rendue réelle et concrète par sa mise en spectacle, de telle sorte que s’attaquer aux gouvernants, au monde du travail ou au pouvoir policier, tout cela est condamné à l’échec, puisqu’on s’attaque aux conséquences les plus lointaines et non à l’origine du bourgeoisisme.

Le combat doit donc être mené en direction de la représentation bourgeoise du monde et il est donc d’essence spirituelle et philosophique. Mais comme cette vision du monde est emportée par la densification permanente et son entropie, elle se révèle et se dévoile par et dans sa mise en spectacle et sa représentation symbolique.

La symbolisation permanente du spectacle et de la marchandise, nouvelle hostie de la communion avec le marché, mère du monde, est bien ce vers quoi il faut donc diriger les coups. Il est donc nécessaire d’opérer une attaque frontale en direction des lieux et des centres de symbolisation du bourgeoisisme, et d’y porter des offensives à leur tour spectaculaire.

§ 4 - Tactique

Il faudra donc engager un terrorisme qui frappera plus les imaginations que les structures réelles. L’altération du jugement qui pourra en être induit est plus dévastatrice que toutes les bombes placées dans toutes les casernes qu’on voudra. Il faudra donc engager une guerre psychologique sans relâche, où les enjeux seront symboliques plus que militaires ou financiers. Là encore, les luttes récentes, nationales ou internationales sont au fait de ces nouvelles pratiques d’action directe, et ce seront aux carbonari de s’en inspirer pour les perpétuer sous des formes plus offensives, car plus subjectivisées. Le carbonarisme s’enveloppera donc d’une aura de mystère, de conspiration, de réputation, sans que jamais les traces qu’elle laisse ne le révèle. Pour le dire autrement, le carbonarisme ne doit pas travailler à son image, mais à sa silhouette. Il doit laisser derrière elle une ambiance fantasmatique, qui magnétise les imaginations et amplifie les actions qu’il fera. Car il faut certes des initiés accomplis parmi les Bons Cousins, car il faut bien aussi des militants, aspirants à défendre la cause qu’ils pressentent, mais il faut aussi le soutien et la sympathie d’une population, prompte à aider ponctuellement ceux qu’elle ne connaît pas mais qu’elle pressent honorables. Si les luttes modernes ne sont point tant des rapports de force que des intoxications d’informations et des confrontations surmédiatiques et spectacularisées, alors la force réelle du néo-carbonarisme ne sera pas le nombre de ses adhérents ou le nombre de cartouches de fusil qu’il aura su détourner. Ce devra être la réputation qui le précède, le mythe qui l’enveloppe, l’aura qui l’accompagne. Objet imaginaire plus que réel, les luttes qu’il engage contre le pouvoir et les institutions ne sont plus sur le terrain réel des forces concrètes, mais dans l’espace rêvé des dimensions symboliques. Ici gagne celui qui porte une image puissance, archétypale, paradigmatique. Mieux encore, le faible écrasé est glorifié en martyr de la cause — voir les quatre sergents de La Rochelle —, le faible triomphant est soupçonné de puissances occultes redoutables — voir Taxil —. Quant au fort, triomphe-t-il, qu’on suppose qu’il abuse de sa force et qu’il est sans honneur ; et s’il perd, il en devient plus ridicule encore. Les combats se gagnent et se perdent aujourd’hui dans les alcôves qui précèdent l’action, dans les mises en scène, dans le spectacle et les grandes images mythiques. Il y a là tout un enseignement à chercher du côté des indiens en lutte du Chiapas et de la personnalité du Sous-Commandant Marcos, l’homme (?) à la pipe et au passe-montagne qui paralyse le FMI et les Etats-Unis avec quatre fusils de bois et un serveur internet. C’est pourquoi le cercle extérieur des sympathisants occasionnels du carbonarisme devra être ces animateurs d’images et de rêves que demeure la jeunesse estudiantine, le monde des arts et de l’information libre, et surtout les colporteurs de la rumeur populaire, celle qui enfle les songes jusqu’à la démesure. Aux Bons Cousins de laisser ça et là, auprès des profanes dont on sait la capacité rêvante, des traces fascinantes, sous forme d’opuscule de Rituels fragmentés sans auteur, d’interviouves anonymes dans des clairières sous la lune, de défilés nocturnes de Camissia Rossa devant les caméras, de taggages suggestifs à triponctuations renversée, etc. etc. C’est en disant toujours plus qu’on en cache toujours plus. L’arme essentielle du Charbonnier est bien la suie qui cache son visage mais rend plus visible — donc plus énigmatique — encore son sourire et l’éclat de ses yeux.

§ 5 — Rituel

Il faut donc impérativement s’attacher au Rituel, et le sauvegarder. Il n’est pas ce qui décore une société efficace, il en est le fondement et la racine. Le Rite pour une société initiatique à caractère politique a en outre trois fonctions : D’abord il est une sécurité contre les mouchards, une série d’épreuves qui fait qu’il devient difficile pour un infiltré de rester incognito lorsque les épreuves de remémoration des signes, mots et attouchements sont exigés à tous les membres présents de l’assemblée. Sans doute d’ailleurs l’antique cérémonie du tuilage n’avait-elle pas d’autre fonction que de repérer et d’évacuer les étrangers aux secrets du métier, autrement dit, d’éviter l’espion